d'abord les quatre meilleures nourrices, c'est-à-dire celles qui
remplissaient le mieux les conditions déjà indiquées, et l'on prit leurs
noms et leurs demeures; puis, le premier médecin envoya un homme de
confiance pour procéder aux informations. Cet homme s'adressa aux curés
pour avoir un certificat constatant _qu'elles étaient de la religion
catholique, qu'elles servaient bien Dieu, et qu'elles fréquentaient les
sacrements_. Il obtint ensuite un certificat des chirurgiens de chacune
d'elles, assurant qu'ils n'avaient connu dans leurs familles aucune
personne atteinte de maladies contagieuses, ni écrouelles, ni épilepsie.
Après avoir obtenu ces deux certificats, il assembla les voisins, qui
attestèrent qu'elles étaient de bonne conduite, et qu'elles avaient
toujours bien vécu avec leurs maris et leurs voisins. Une fois cette
enquête terminée, on les mit chez la gouvernante des nourrices, où
chacune d'elles avait une chambre et nourrissait son enfant en attendant
l'accouchement de la Dauphine; et sitôt qu'elle fut accouchée, les
médecins vinrent visiter ces nourrices, choisirent celle qu'ils
considérèrent alors comme la meilleure, et les trois autres restèrent
chez la gouvernante, pour n'en pas manquer en cas qu'on fût dans la
nécessité d'en changer. La nourrice choisie fut ensuite gardée à vue par
une femme qui ne la quittait point, pour qu'elle ne pût approcher de son
mari, car on craignait qu'elle ne devînt grosse et ne donnât à l'enfant
de mauvais lait.
On était très-rigide sur cette séparation des maris, et _Dionis_[21]
raconte à ce sujet ce qui arriva à l'une des premières nourrices de
Louis XIV.--Cette nourrice était de Poissy. La cour habitait à cette
époque le château neuf de Saint-Germain. Louis XIII, ravi d'avoir un
fils, l'allait voir tous les jours et s'entretenait avec la nourrice.
Celle-ci lui raconta plusieurs aventures amoureuses arrivées entre les
dames de Poissy et les mousquetaires de quartier. Le roi en fit quelques
réprimandes à leur commandant, en lui ordonnant de mieux veiller sur
leur conduite. Un jour le mari de la nourrice, impatient de voir sa
femme, rôdait autour du château. La nourrice l'ayant aperçu descendit un
moment pour lui parler sur une des terrasses du jardin. Malheureusement
pour elle, elle fut vue du mousquetaire en sentinelle sur cette
terrasse. Ne voulant pas perdre une si belle occasion de se venger des
discours tenus par elle au roi sur leurs aventures, il la dénonça, et
elle fut immédiatement changée.
L'accouchement tant désiré de la Dauphine eut lieu au mois d'août 1682.
Le roi venait de fixer depuis quelques mois son séjour à Versailles, et
cette ville présenta alors le plus curieux spectacle.
Depuis près d'un mois, Clément était établi dans les appartements du
château, lorsque le mardi 4, dans la soirée, la Dauphine ressentit les
premières douleurs. Depuis ce moment jusqu'au jeudi 6, jour de la
délivrance, l'accoucheur ne quitta plus la princesse. Aussitôt les
premières douleurs, la Dauphine fit prévenir la reine et la pria de n'en
rien dire, pour éviter dans ces premiers moments le trouble que cette
nouvelle allait jeter parmi tout le monde. Le Dauphin vint aussi et ne
quitta pas la chambre de la nuit. Cependant, comme elle souffrait de
plus en plus, vers une heure du matin le bruit s'en répandit dans tout
le château.
Lorsque les reines accouchaient, on préparait près de leur chambre
ordinaire une autre chambre où devait se terminer l'accouchement, et
dans laquelle se tenaient toutes les personnes ayant le droit d'y
assister. C'était dans cette dernière chambre qu'étaient le lit où elles
restaient après l'accouchement et le lit de travail. Celui-ci était
placé dans une espèce de petite tente pour la reine, le roi,
l'accoucheuse et les aides. Cette tente était entourée d'une autre,
beaucoup plus grande, pour les assistants. Ce cérémonial ne fut pas
suivi pour la Dauphine, et l'accouchement se fit dans sa chambre à
coucher.
Bientôt toute la cour fut en mouvement. Les princes et les princesses du
sang se rendirent aussitôt chez la Dauphine. Les cours, les places, le
chemin de Versailles à Paris, furent éclairés presque comme en plein
jour par la grande quantité de torches et de lumières de toute espèce
des allants et des venants.
Les antichambres de l'appartement de la Dauphine et la galerie qui y
menait ne tardèrent pas à être encombrées par tous les habitants du
château et de ses environs. Cet appartement était situé à l'extrémité de
l'aile du sud, vis-à-vis la pièce d'eau des Suisses, dans le pavillon de
la surintendante de la maison de la reine[22].
Malgré tout ce mouvement, on n'avait pas encore jugé nécessaire
d'éveiller le roi. Cependant, sur les cinq heures du matin, on vint lui
apprendre l'état de la princesse. Il se leva aussitôt, et après
l'assurance que rien ne pressait encore, il ordonna d'adresser des
prières au ciel, et entendit immédiatement la messe. Vers six heures, il
se rendit chez la Dauphine, afin de savoir par lui-même où tout en
était.
La cour grossissait à tout moment. Les moins diligents se rendaient de
toutes parts aux environs de l'appartement de la jeune malade, d'où
l'on ne pouvait approcher, tandis que le reste du château paraissait
désert.
Vers neuf heures, le roi, voyant diminuer les douleurs de sa
belle-fille, sortit de chez cette princesse pour aller au conseil; et la
plupart des princes et princesses, ayant veillé toute la nuit,
profitèrent de ce moment pour prendre quelques heures de repos.
La reine passa toute cette matinée en prière ou auprès de la princesse.
Le roi y revint encore aussitôt que le conseil fut terminé. Il la trouva
assez calme, y demeura quelque temps, voulut qu'elle mangeât pendant
qu'il était là et sortit ensuite avec la reine, chez laquelle il vint
dîner accompagné de tous les princes. Vers la fin du dîner, on lui
annonça que la Dauphine reposait. Jugeant alors sa présence inutile, il
laissa la reine dans son appartement, et alla, selon sa coutume,
travailler dans son cabinet.
L'un des premiers soins de ce prince avait été d'ordonner des prières
dans toutes les églises de Paris et de Versailles, et de faire
distribuer des aumônes considérables dans ces deux villes.
Les douleurs de la Dauphine la reprirent avec force vers l'après-dinée;
le roi revint immédiatement auprès d'elle.
Pendant tout ce temps, la plupart des ambassadeurs, des envoyés et des
résidents des princes étrangers se rendirent à Versailles, afin d'être
prêts à faire partir des courriers à leurs cours aussitôt après
l'accouchement.
La reine n'avait point quitté l'appartement de la Dauphine depuis ses
premières douleurs; les voyant se continuer avec énergie, elle fit
apporter dans la chambre les reliques de sainte Marguerite, que l'on
était dans l'usage d'exposer dans la chambre des reines quand elles
accouchaient; puis on dressa le lit de travail. Ce lit, conservé dans le
garde-meuble du roi, avait déjà servi aux reines _Anne d'Autriche_ et
_Marie-Thérèse_[23].
Les femmes de la Dauphine entrèrent alors, arrangèrent ses cheveux, et
lui mirent sur la tête de grosses cornettes, comme c'était l'usage, pour
qu'elle n'attrapât point de froid.
Toute la nuit du 5 au 6 se passa encore dans des douleurs de plus en
plus vives et prolongées, surtout vers le matin.
Les soins et les prières de la reine redoublèrent. Tous les services
qu'une femme est si heureuse de recevoir dans cet instant solennel
furent rendus à la Dauphine avec empressement par la reine et les
princesses du sang.
Le roi lui-même cherchait à l'encourager et était rempli d'attentions
pleines de bonté. A plusieurs reprises, aidé du Dauphin, il la soutint
pendant qu'elle se promenait dans sa chambre, et comme les douleurs ne
discontinuèrent plus, il y passa la nuit sans vouloir prendre un moment
de repos.
Pendant cette soirée du mercredi, la nuit du mercredi au jeudi et la
matinée du jeudi jusqu'à l'heure de la délivrance, il n'est sorte de
mots doux et affectueux qui n'aient été échangés entre Louis XIV et la
Dauphine. Le jeudi, le roi ne se reposa pas un moment. Le matin, il
entendit la messe; puis il tint conseil comme à l'ordinaire; car l'on
sait que c'était un des devoirs qu'il s'était imposés, et que rien ne
pouvait empêcher. Immédiatement après le conseil, il revint chez la
Dauphine.
La longueur du travail commençait à donner de l'inquiétude à tous les
assistants, et les visages semblaient abattus et consternés. _Clément_
seul, pendant tout ce temps, paraissait impassible. Il s'était assuré, à
plusieurs reprises, de l'état de la princesse; il n'avait reconnu à
l'accouchement aucun obstacle important, et il avait déjà prévenu le roi
que si, par suite de la constitution assez grêle de la Dauphine,
l'accouchement devait être long, il devait cependant se terminer sans
accident. Le roi, on l'a déjà dit, avait une entière confiance dans
l'accoucheur; il s'en rapporta complétement à son savoir, attendit avec
patience l'instant qui allait combler ses voeux, et convint avec lui
qu'afin de savoir le premier le sexe de l'enfant au moment de la
naissance, il lui demanderait _ce que c'était_, et que Clément
répondrait: Je ne sais pas, Sire,--si c'était une fille; et je ne sais
point _encore_, Sire,--si c'était un fils.
Les douleurs devenant de plus en plus vives et prolongées, Clément jugea
nécessaire de faire pratiquer une saignée, et les médecins furent tous
de cet avis.
Aussitôt les apothicaires apportèrent du vinaigre, de l'eau de la reine
de Hongrie et un verre rempli d'eau, dans le cas où la princesse aurait
une faiblesse. Le chirurgien Dionis pratiqua la saignée. On était alors
dans l'usage de fermer les volets et de se servir de bougies afin de
mieux voir la veine. C'est ce qu'on fit pour la Dauphine. Le premier
médecin du roi tint la bougie, et le premier apothicaire tint les
_poilettes_[24].
Après la saignée, les douleurs reprirent de l'intensité, et tout
annonçait la prompte terminaison de l'accouchement. Pour soutenir les
forces de la Dauphine, le roi voulut qu'on lui donnât de temps à autre
de son _rossolis_[25].
Clément, jugeant que l'instant de la délivrance approchait, en prévint
le roi. La Dauphine fut placée sur le lit de travail, et le roi ordonna
de faire entrer toutes les personnes qui devaient assister à cet acte
solennel.
Alors se trouvaient dans la chambre le roi, la reine, le Dauphin,
Monsieur, Madame, Mademoiselle d'Orléans, et les princes et princesses
du sang, qu'on avait mandés à cause du droit que leur donnait leur
naissance d'être présents à l'accouchement. Il y avait en outre celles
des dames dont les charges leur donnaient le privilège d'y assister, ou
dont le service était nécessaire à la princesse; c'étaient: madame de
Montespan, surintendante de la maison de la reine; la duchesse de Créqui
et la comtesse de Béthune, dames d'honneur de la Dauphine; la maréchale
de Rochefort et madame de Maintenon, dames d'atour; la duchesse d'Uzès;
la duchesse d'Aumont, femme du premier gentilhomme de la chambre en
année; la duchesse de Beauvilliers, femme du premier gentilhomme de la
chambre; madame de Venelle, première sous-gouvernante; madame de
Montchevreuil, gouvernante des filles d'honneur de la Dauphine; madame
Pelard, première femme de chambre du nouveau-né; madame Moreau, première
femme de chambre de la Dauphine; et les femmes de chambre de jour.
Tout ce monde était sans mouvement et paraissait attendre avec anxiété
le dernier moment. Bientôt les dernières et énergiques douleurs se
succédèrent et se rapprochèrent, et la Dauphine accoucha à dix heures
vingt minutes du matin.
A peine l'enfant venait de passer, le roi, impatient, demanda à Clément:
Qu'est-ce? Celui-ci, d'un air satisfait, lui répondit, ainsi qu'il en
était convenu: Je ne sais point _encore_, Sire. Aussitôt le roi,
radieux, s'écria: Nous avons un duc de Bourgogne[26].
Tout ce qui se passa alors dans la chambre où ce prince venait de naître
peut à peine se décrire.
Le roi, dans le premier moment de sa joie, embrassa la reine et la
Dauphine; puis on ouvrit deux portes à la fois, afin de faire connaître
la grande nouvelle à ceux du dehors. Le roi annonça lui-même aux
princesses et aux dames du premier rang la naissance d'un prince, et la
dame d'honneur aux hommes réunis dans la pièce à côté. Il se produisit
alors un mouvement incroyable. Les uns tâchaient de percer la foule pour
aller publier ce qu'ils venaient d'apprendre, et les autres, sans bien
savoir où ils allaient ni ce qu'ils faisaient, forcèrent la porte de la
chambre de la Dauphine. Tout le monde paraissait dans l'ivresse de la
joie. Il y eut un tel pêle-mêle dans ce premier moment, que les
domestiques se trouvèrent dans l'antichambre au milieu des princes et
des dames de la première qualité. Le roi défendit qu'on renvoyât
personne et voulut que chacun pût exprimer librement sa joie.
Il semblait que le nom du prince nouveau-né eût volé dans l'air jusque
dans les endroits les plus reculés du château et aux deux extrémités de
Versailles; partout des feux de joie s'allumèrent comme par
enchantement, et les missionnaires, établis depuis peu par le roi dans
le château, chantèrent un _Te Deum_ d'actions de grâces dans la
chapelle.
Quelques instants après sa naissance, le duc de Bourgogne fut ondoyé
dans la chambre de la Dauphine par le cardinal de Bouillon, grand
aumônier de France, revêtu de l'étole, en camail et en rochet. La
cérémonie se fit en présence du curé de la paroisse de Versailles[27];
et sitôt qu'elle fut faite, on alla bercer le prince dans le cabinet de
la Dauphine, d'où on le rapporta un peu après pour le montrer à cette
princesse. Puis la maréchale de la Mothe étant entrée dans une chaise à
porteurs, on le mit sur ses genoux, et il fut ainsi porté jusque dans
l'appartement qu'on lui avait préparé. A peine y fut-il entré, le
marquis de Seignelay, secrétaire d'État et trésorier de l'ordre du
Saint-Esprit, lui mit au cou, de la part du roi, la croix de cet ordre,
que les fils de France portaient dès leur naissance.
Enfin, après deux jours et deux nuits d'inquiétudes et de fatigues, il
était temps de laisser reposer la Dauphine[28]; mais ici une nouvelle
scène allait commencer pour le roi.
En sortant de la chambre, il fallait traverser la foule de grands
seigneurs et de personnages de toutes sortes encombrant les portes et
les corridors. Aussitôt qu'il parut, chacun se précipita et, quel que
fût son rang, chercha par ses acclamations et ses gestes à lui témoigner
sa joie. Le roi paraissait dans ce moment si heureux, et il recevait ces
manifestations d'un air si engageant, que, loin de s'éloigner, chacun
cherchait à se rapprocher de lui. Il faut se figurer que depuis
l'appartement où la Dauphine était accouchée jusque chez la reine où le
roi allait souper, il y avait à traverser une antichambre, la salle des
gardes de la Dauphine, une très-longue galerie, le palier de l'escalier
des princes avec les retours, diverses salles, la salle des gardes de la
reine, et que tous ces lieux étaient tellement remplis de monde, qu'on
peut dire que Louis XIV fut porté à table, depuis la chambre de la
Dauphine, jusqu'au lieu où il soupa[29].
Quant au Dauphin, ce qu'il avait vu souffrir à la Dauphine, et les
choses tendres qu'elle lui avait dites pendant cette longue attente,
l'avaient jeté dans une sorte de stupéfaction. Aussi, quand il fallut
passer de la tristesse à la joie, il eut peine à se soutenir. Il
semblait sortir d'un long rêve, et sa première action fut d'embrasser
non-seulement la Dauphine, mais toutes les dames qui se trouvaient dans
la chambre.
Le roi fit, dès le soir même, donner de fortes sommes d'argent pour
délivrer des prisonniers.
Louis XIV, dans ses libéralités, ne pouvait oublier celui qui, par son
sang-froid et sa prudence, avait été la cause principale de l'heureuse
réussite de cet événement. Il fit donner à l'accoucheur dix mille
livres, et lorsque Clément alla le remercier, il le reçut gracieusement,
lui dit qu'il était très-satisfait du service qu'il lui avait rendu,
qu'en lui donnant cette somme, il ne croyait pas le payer, et que ce
n'était que le commencement de ce qu'il voulait faire pour lui.
En effet, Louis XIV ne cessa de le combler de bienfaits. Il n'avait de
confiance qu'en lui. Outre la Dauphine, qu'il accoucha de tous ses
enfants, Clément fut plus tard l'accoucheur de la duchesse de Bourgogne,
et il alla trois fois à Madrid pour accoucher la reine d'Espagne. Enfin,
en 1711, le roi lui donna des lettres de noblesse avec une clause qui
honore au même degré l'homme de mérite auquel s'adressait cette
distinction et le souverain qui la lui accordait; cette clause portait
qu'il ne pourrait abandonner la pratique de son art, ni refuser ses
conseils, ni ses secours aux femmes qui les réclameraient.
La joie manifestée si vivement dans le château à la nouvelle de cet
heureux événement ne fut pas moins vive au dehors et dans tout
Versailles.
Un garde du roi dormait sur une paillasse pendant l'accouchement de la
Dauphine: réveillé en sursaut par le bruit extraordinaire que la joie
venait de produire dans l'intérieur du palais, et comprenant, quoique
encore à moitié endormi, qu'il venait de naître un prince, il prit sa
paillasse sur son dos, et sans rien dire a personne, courut le plus vite
possible jusqu'à la première cour[30], et mit le feu à cette paillasse.
Il semblait que chacun n'attendît que ce signal, car on vit presque au
même instant un nombre infini d'autres feux s'allumer comme par
enchantement. Les uns allaient chercher du bois; d'autres prirent tout
ce qu'ils trouvèrent, bancs, tables, meubles de toute nature, et
jetèrent au feu tout ce qui pouvait l'alimenter. Il se forma des danses
où se trouvèrent mêlés ensemble peuple, officiers et grands seigneurs. A
peine ces manifestations de la joie publique eurent-elles commencé,
qu'on vit couler des fontaines de vin de chaque côté de la première
grille du château, ainsi que de l'intérieur des cours.
Versailles était alors rempli d'un grand nombre d'ouvriers attirés par
les travaux immenses que faisait exécuter le roi. On leur fit distribuer
du vin en grande quantité à l'Étape[31] et dans les ateliers; les
soldats des gardes française et suisse ne furent pas les derniers à
manifester leur joie. Ils firent du feu de tout et brûlèrent même
quantité de choses dont on ne leur aurait pas permis de disposer dans un
autre moment. Le roi, apercevant tout ce désordre, voulut cependant
qu'on les laissât faire, _pourvu_, ajouta-t-il, _qu'ils ne nous brûlent
pas_.
Devant chaque hôtel de ministre, l'on avait établi des feux et des
distributions de vin.
Ces réjouissances durèrent plusieurs jours avec les mêmes transports.
C'était à qui varierait chaque fois les illuminations et les artifices.
Tant que durèrent les fêtes, la pompe[32] fut magnifiquement illuminée,
et tous les feux dont brillaient Versailles, se reflétant sur l'or
couvrant le château[33], imprimèrent à la ville une physionomie toute
magique.
Pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent celui de la
naissance du duc de Bourgogne, tout le chemin de Versailles fut couvert
de peuple venant témoigner sa joie par ses acclamations. Après avoir vu
le roi, on allait voir le nouveau-né, et la maréchale de la Mothe était
fréquemment obligée de le montrer à tout ce peuple accouru pour
contempler un instant son visage[34].
A l'occasion de cette naissance, on chanta plusieurs _Te Deum_ en
musique à Versailles. La plupart des maîtres en avaient composé, et le
roi voulut bien les entendre dans sa chapelle.
Louis XIV avait dispensé les différents corps de l'État des compliments
d'usage; quant aux ambassadeurs et aux ministres des princes étrangers,
il leur accorda l'audience qu'ils lui demandèrent à cette occasion. Elle
eut lieu dans le grand appartement de Versailles, avec les cérémonies
accoutumées. Tous les corps de la garde du roi étaient en haie. Les
ambassadeurs entrèrent par le grand escalier[35].
Le roi était assis sur son trône d'argent, il avait auprès de lui d'un
côté le duc de Bouillon, grand chambellan, le duc de Créqui et le prince
de Marsillac; de l'autre, le duc d'Aumont, le duc de Saint-Aignan et le
marquis de Gesvres. Une foule de courtisans les environnait. Le duc de
Luxembourg, capitaine des gardes de quartier, allait recevoir les
ambassadeurs à la porte de la salle des gardes. Le roi écouta leur
compliment avec gravité, et leur répondit avec une grande affabilité.
Ils allèrent ensuite chez le Dauphin, le duc de Bourgogne et Monsieur.
Madame la maréchale de la Mothe répondit pour le petit prince.
Toutes ces audiences durèrent cinq heures, après lesquelles ces
messieurs furent reconduits avec les mêmes cérémonies. Ils n'eurent
audience de la reine et de Madame que l'après-dinée, parce qu'elles n'en
donnaient jamais le matin.
Tel est le récit de ce qui se passa dans Versailles à la naissance du
duc de Bourgogne. La joie de cette ville se répandit partout avec
rapidité, et l'on peut voir, dans la plupart des écrits du temps, les
détails des réjouissances extraordinaires faites dans toute la France à
cette occasion.
III
RÉCIT DE LA GRANDE OPÉRATION
FAITE AU ROI LOUIS XIV.
1686.
Le 18 novembre 1686, Versailles apprit avec surprise et effroi que le
roi Louis XIV venait de subir _la grande opération_; c'est ainsi que
l'on nommait alors l'opération de la _fistule à l'anus_.
Le 5 février 1686, le roi fut obligé de prendre le lit à la suite de
vives douleurs dont il souffrait depuis plusieurs jours; l'on s'aperçut
alors qu'il s'était formé un abcès à la marge de l'anus. _Félix de
Tassy_, son premier chirurgien, l'un des hommes les plus instruits de
cette époque, en proposa immédiatement l'ouverture; mais, ainsi que le
remarque Dionis, _on ne trouve pas toujours dans les grands cette
déférence nécessaire pour obtenir la guérison_: mille gens proposèrent
des remèdes qu'ils disaient infaillibles, et l'on préféra à la lancette
du chirurgien un emplâtre fait par une grande dame de la cour, _madame
de la Daubière_. L'inventeur du remède assista elle-même à la pose de
son emplâtre, qui, probablement, ne pouvait avoir d'effet que sous ses
yeux. Tel infaillible que fût cet emplâtre, on l'ôta cinq jours après
son application, n'ayant eu d'autre résultat que d'augmenter les
souffrances du roi. Enfin, le 23, c'est-à-dire plus de vingt jours après
l'apparition de la tumeur, on se décida à donner issue au pus; mais,
malgré l'avis de Félix, qui voulait employer le bistouri, et pour
ménager le royal malade, auquel on craignait de faire subir une
opération sanglante, on eut recours, pour l'ouverture de l'abcès, à
l'application de la _pierre à cautère_. «Ce matin, à dix heures, _dit
Dangeau dans son journal_, on appliqua au roi la pierre à cautère sur la
tumeur; on l'y laissa une heure et demie, et puis on ouvrit la peau avec
le ciseau; mais on ne toucha point au vif.» C'est-à-dire qu'on se
contenta de fendre l'escharre, et lorsque celle-ci tomba, il se forma,
comme le dit Dionis, un petit trou par où la matière s'écoula, et qui
continua à suppurer. Bientôt on constata la présence d'une fistule
communiquant dans l'intérieur de l'intestin.
En pareille occurrence, et pour débarrasser le roi de cette dégoûtante
infirmité, il ne restait plus qu'à pratiquer l'opération. Mais il n'en
est pas des rois comme des simples particuliers, et, avant de pouvoir
leur faire entendre les paroles graves et réfléchies de la science, il
faut préalablement que le médecin s'attende à voir défiler avant lui
tout le cortége des empressés plus ou moins ignorants, flanqués chacun
de leurs remèdes _infaillibles_, sans compter encore le charlatanisme,
qui sait si bien exploiter la tête et la queue de la société. C'est ce
qui arriva pour Louis XIV.
Dès que l'on sut le roi atteint de la fistule, il y eut encore un bien
plus grand nombre de remèdes proposés que quand il s'était agi d'une
simple tumeur.
Cependant _Louvois_, qui était alors le principal ministre et qui avait
en quelque sorte la responsabilité de la vie du roi, ne voulut permettre
l'usage d'aucun de ces remèdes avant qu'il eût été préalablement
expérimenté.