Voici, du reste, comment on s'y prit pour la Dauphine: On choisit

d'abord les quatre meilleures nourrices, c'est-à-dire celles qui

remplissaient le mieux les conditions déjà indiquées, et l'on prit leurs

noms et leurs demeures; puis, le premier médecin envoya un homme de

confiance pour procéder aux informations. Cet homme s'adressa aux curés

pour avoir un certificat constatant _qu'elles étaient de la religion

catholique, qu'elles servaient bien Dieu, et qu'elles fréquentaient les

sacrements_. Il obtint ensuite un certificat des chirurgiens de chacune

d'elles, assurant qu'ils n'avaient connu dans leurs familles aucune

personne atteinte de maladies contagieuses, ni écrouelles, ni épilepsie.

Après avoir obtenu ces deux certificats, il assembla les voisins, qui

attestèrent qu'elles étaient de bonne conduite, et qu'elles avaient

toujours bien vécu avec leurs maris et leurs voisins. Une fois cette

enquête terminée, on les mit chez la gouvernante des nourrices, où

chacune d'elles avait une chambre et nourrissait son enfant en attendant

l'accouchement de la Dauphine; et sitôt qu'elle fut accouchée, les

médecins vinrent visiter ces nourrices, choisirent celle qu'ils

considérèrent alors comme la meilleure, et les trois autres restèrent

chez la gouvernante, pour n'en pas manquer en cas qu'on fût dans la

nécessité d'en changer. La nourrice choisie fut ensuite gardée à vue par

une femme qui ne la quittait point, pour qu'elle ne pût approcher de son

mari, car on craignait qu'elle ne devînt grosse et ne donnât à l'enfant

de mauvais lait.

On était très-rigide sur cette séparation des maris, et _Dionis_[21]

raconte à ce sujet ce qui arriva à l'une des premières nourrices de

Louis XIV.--Cette nourrice était de Poissy. La cour habitait à cette

époque le château neuf de Saint-Germain. Louis XIII, ravi d'avoir un

fils, l'allait voir tous les jours et s'entretenait avec la nourrice.

Celle-ci lui raconta plusieurs aventures amoureuses arrivées entre les

dames de Poissy et les mousquetaires de quartier. Le roi en fit quelques

réprimandes à leur commandant, en lui ordonnant de mieux veiller sur

leur conduite. Un jour le mari de la nourrice, impatient de voir sa

femme, rôdait autour du château. La nourrice l'ayant aperçu descendit un

moment pour lui parler sur une des terrasses du jardin. Malheureusement

pour elle, elle fut vue du mousquetaire en sentinelle sur cette

terrasse. Ne voulant pas perdre une si belle occasion de se venger des

discours tenus par elle au roi sur leurs aventures, il la dénonça, et

elle fut immédiatement changée.

L'accouchement tant désiré de la Dauphine eut lieu au mois d'août 1682.

Le roi venait de fixer depuis quelques mois son séjour à Versailles, et

cette ville présenta alors le plus curieux spectacle.

Depuis près d'un mois, Clément était établi dans les appartements du

château, lorsque le mardi 4, dans la soirée, la Dauphine ressentit les

premières douleurs. Depuis ce moment jusqu'au jeudi 6, jour de la

délivrance, l'accoucheur ne quitta plus la princesse. Aussitôt les

premières douleurs, la Dauphine fit prévenir la reine et la pria de n'en

rien dire, pour éviter dans ces premiers moments le trouble que cette

nouvelle allait jeter parmi tout le monde. Le Dauphin vint aussi et ne

quitta pas la chambre de la nuit. Cependant, comme elle souffrait de

plus en plus, vers une heure du matin le bruit s'en répandit dans tout

le château.

Lorsque les reines accouchaient, on préparait près de leur chambre

ordinaire une autre chambre où devait se terminer l'accouchement, et

dans laquelle se tenaient toutes les personnes ayant le droit d'y

assister. C'était dans cette dernière chambre qu'étaient le lit où elles

restaient après l'accouchement et le lit de travail. Celui-ci était

placé dans une espèce de petite tente pour la reine, le roi,

l'accoucheuse et les aides. Cette tente était entourée d'une autre,

beaucoup plus grande, pour les assistants. Ce cérémonial ne fut pas

suivi pour la Dauphine, et l'accouchement se fit dans sa chambre à

coucher.

Bientôt toute la cour fut en mouvement. Les princes et les princesses du

sang se rendirent aussitôt chez la Dauphine. Les cours, les places, le

chemin de Versailles à Paris, furent éclairés presque comme en plein

jour par la grande quantité de torches et de lumières de toute espèce

des allants et des venants.

Les antichambres de l'appartement de la Dauphine et la galerie qui y

menait ne tardèrent pas à être encombrées par tous les habitants du

château et de ses environs. Cet appartement était situé à l'extrémité de

l'aile du sud, vis-à-vis la pièce d'eau des Suisses, dans le pavillon de

la surintendante de la maison de la reine[22].

Malgré tout ce mouvement, on n'avait pas encore jugé nécessaire

d'éveiller le roi. Cependant, sur les cinq heures du matin, on vint lui

apprendre l'état de la princesse. Il se leva aussitôt, et après

l'assurance que rien ne pressait encore, il ordonna d'adresser des

prières au ciel, et entendit immédiatement la messe. Vers six heures, il

se rendit chez la Dauphine, afin de savoir par lui-même où tout en

était.

La cour grossissait à tout moment. Les moins diligents se rendaient de

toutes parts aux environs de l'appartement de la jeune malade, d'où

l'on ne pouvait approcher, tandis que le reste du château paraissait

désert.

Vers neuf heures, le roi, voyant diminuer les douleurs de sa

belle-fille, sortit de chez cette princesse pour aller au conseil; et la

plupart des princes et princesses, ayant veillé toute la nuit,

profitèrent de ce moment pour prendre quelques heures de repos.

La reine passa toute cette matinée en prière ou auprès de la princesse.

Le roi y revint encore aussitôt que le conseil fut terminé. Il la trouva

assez calme, y demeura quelque temps, voulut qu'elle mangeât pendant

qu'il était là et sortit ensuite avec la reine, chez laquelle il vint

dîner accompagné de tous les princes. Vers la fin du dîner, on lui

annonça que la Dauphine reposait. Jugeant alors sa présence inutile, il

laissa la reine dans son appartement, et alla, selon sa coutume,

travailler dans son cabinet.

L'un des premiers soins de ce prince avait été d'ordonner des prières

dans toutes les églises de Paris et de Versailles, et de faire

distribuer des aumônes considérables dans ces deux villes.

Les douleurs de la Dauphine la reprirent avec force vers l'après-dinée;

le roi revint immédiatement auprès d'elle.

Pendant tout ce temps, la plupart des ambassadeurs, des envoyés et des

résidents des princes étrangers se rendirent à Versailles, afin d'être

prêts à faire partir des courriers à leurs cours aussitôt après

l'accouchement.

La reine n'avait point quitté l'appartement de la Dauphine depuis ses

premières douleurs; les voyant se continuer avec énergie, elle fit

apporter dans la chambre les reliques de sainte Marguerite, que l'on

était dans l'usage d'exposer dans la chambre des reines quand elles

accouchaient; puis on dressa le lit de travail. Ce lit, conservé dans le

garde-meuble du roi, avait déjà servi aux reines _Anne d'Autriche_ et

_Marie-Thérèse_[23].

Les femmes de la Dauphine entrèrent alors, arrangèrent ses cheveux, et

lui mirent sur la tête de grosses cornettes, comme c'était l'usage, pour

qu'elle n'attrapât point de froid.

Toute la nuit du 5 au 6 se passa encore dans des douleurs de plus en

plus vives et prolongées, surtout vers le matin.

Les soins et les prières de la reine redoublèrent. Tous les services

qu'une femme est si heureuse de recevoir dans cet instant solennel

furent rendus à la Dauphine avec empressement par la reine et les

princesses du sang.

Le roi lui-même cherchait à l'encourager et était rempli d'attentions

pleines de bonté. A plusieurs reprises, aidé du Dauphin, il la soutint

pendant qu'elle se promenait dans sa chambre, et comme les douleurs ne

discontinuèrent plus, il y passa la nuit sans vouloir prendre un moment

de repos.

Pendant cette soirée du mercredi, la nuit du mercredi au jeudi et la

matinée du jeudi jusqu'à l'heure de la délivrance, il n'est sorte de

mots doux et affectueux qui n'aient été échangés entre Louis XIV et la

Dauphine. Le jeudi, le roi ne se reposa pas un moment. Le matin, il

entendit la messe; puis il tint conseil comme à l'ordinaire; car l'on

sait que c'était un des devoirs qu'il s'était imposés, et que rien ne

pouvait empêcher. Immédiatement après le conseil, il revint chez la

Dauphine.

La longueur du travail commençait à donner de l'inquiétude à tous les

assistants, et les visages semblaient abattus et consternés. _Clément_

seul, pendant tout ce temps, paraissait impassible. Il s'était assuré, à

plusieurs reprises, de l'état de la princesse; il n'avait reconnu à

l'accouchement aucun obstacle important, et il avait déjà prévenu le roi

que si, par suite de la constitution assez grêle de la Dauphine,

l'accouchement devait être long, il devait cependant se terminer sans

accident. Le roi, on l'a déjà dit, avait une entière confiance dans

l'accoucheur; il s'en rapporta complétement à son savoir, attendit avec

patience l'instant qui allait combler ses voeux, et convint avec lui

qu'afin de savoir le premier le sexe de l'enfant au moment de la

naissance, il lui demanderait _ce que c'était_, et que Clément

répondrait: Je ne sais pas, Sire,--si c'était une fille; et je ne sais

point _encore_, Sire,--si c'était un fils.

Les douleurs devenant de plus en plus vives et prolongées, Clément jugea

nécessaire de faire pratiquer une saignée, et les médecins furent tous

de cet avis.

Aussitôt les apothicaires apportèrent du vinaigre, de l'eau de la reine

de Hongrie et un verre rempli d'eau, dans le cas où la princesse aurait

une faiblesse. Le chirurgien Dionis pratiqua la saignée. On était alors

dans l'usage de fermer les volets et de se servir de bougies afin de

mieux voir la veine. C'est ce qu'on fit pour la Dauphine. Le premier

médecin du roi tint la bougie, et le premier apothicaire tint les

_poilettes_[24].

Après la saignée, les douleurs reprirent de l'intensité, et tout

annonçait la prompte terminaison de l'accouchement. Pour soutenir les

forces de la Dauphine, le roi voulut qu'on lui donnât de temps à autre

de son _rossolis_[25].

Clément, jugeant que l'instant de la délivrance approchait, en prévint

le roi. La Dauphine fut placée sur le lit de travail, et le roi ordonna

de faire entrer toutes les personnes qui devaient assister à cet acte

solennel.

Alors se trouvaient dans la chambre le roi, la reine, le Dauphin,

Monsieur, Madame, Mademoiselle d'Orléans, et les princes et princesses

du sang, qu'on avait mandés à cause du droit que leur donnait leur

naissance d'être présents à l'accouchement. Il y avait en outre celles

des dames dont les charges leur donnaient le privilège d'y assister, ou

dont le service était nécessaire à la princesse; c'étaient: madame de

Montespan, surintendante de la maison de la reine; la duchesse de Créqui

et la comtesse de Béthune, dames d'honneur de la Dauphine; la maréchale

de Rochefort et madame de Maintenon, dames d'atour; la duchesse d'Uzès;

la duchesse d'Aumont, femme du premier gentilhomme de la chambre en

année; la duchesse de Beauvilliers, femme du premier gentilhomme de la

chambre; madame de Venelle, première sous-gouvernante; madame de

Montchevreuil, gouvernante des filles d'honneur de la Dauphine; madame

Pelard, première femme de chambre du nouveau-né; madame Moreau, première

femme de chambre de la Dauphine; et les femmes de chambre de jour.

Tout ce monde était sans mouvement et paraissait attendre avec anxiété

le dernier moment. Bientôt les dernières et énergiques douleurs se

succédèrent et se rapprochèrent, et la Dauphine accoucha à dix heures

vingt minutes du matin.

A peine l'enfant venait de passer, le roi, impatient, demanda à Clément:

Qu'est-ce? Celui-ci, d'un air satisfait, lui répondit, ainsi qu'il en

était convenu: Je ne sais point _encore_, Sire. Aussitôt le roi,

radieux, s'écria: Nous avons un duc de Bourgogne[26].

Tout ce qui se passa alors dans la chambre où ce prince venait de naître

peut à peine se décrire.

Le roi, dans le premier moment de sa joie, embrassa la reine et la

Dauphine; puis on ouvrit deux portes à la fois, afin de faire connaître

la grande nouvelle à ceux du dehors. Le roi annonça lui-même aux

princesses et aux dames du premier rang la naissance d'un prince, et la

dame d'honneur aux hommes réunis dans la pièce à côté. Il se produisit

alors un mouvement incroyable. Les uns tâchaient de percer la foule pour

aller publier ce qu'ils venaient d'apprendre, et les autres, sans bien

savoir où ils allaient ni ce qu'ils faisaient, forcèrent la porte de la

chambre de la Dauphine. Tout le monde paraissait dans l'ivresse de la

joie. Il y eut un tel pêle-mêle dans ce premier moment, que les

domestiques se trouvèrent dans l'antichambre au milieu des princes et

des dames de la première qualité. Le roi défendit qu'on renvoyât

personne et voulut que chacun pût exprimer librement sa joie.

Il semblait que le nom du prince nouveau-né eût volé dans l'air jusque

dans les endroits les plus reculés du château et aux deux extrémités de

Versailles; partout des feux de joie s'allumèrent comme par

enchantement, et les missionnaires, établis depuis peu par le roi dans

le château, chantèrent un _Te Deum_ d'actions de grâces dans la

chapelle.

Quelques instants après sa naissance, le duc de Bourgogne fut ondoyé

dans la chambre de la Dauphine par le cardinal de Bouillon, grand

aumônier de France, revêtu de l'étole, en camail et en rochet. La

cérémonie se fit en présence du curé de la paroisse de Versailles[27];

et sitôt qu'elle fut faite, on alla bercer le prince dans le cabinet de

la Dauphine, d'où on le rapporta un peu après pour le montrer à cette

princesse. Puis la maréchale de la Mothe étant entrée dans une chaise à

porteurs, on le mit sur ses genoux, et il fut ainsi porté jusque dans

l'appartement qu'on lui avait préparé. A peine y fut-il entré, le

marquis de Seignelay, secrétaire d'État et trésorier de l'ordre du

Saint-Esprit, lui mit au cou, de la part du roi, la croix de cet ordre,

que les fils de France portaient dès leur naissance.

Enfin, après deux jours et deux nuits d'inquiétudes et de fatigues, il

était temps de laisser reposer la Dauphine[28]; mais ici une nouvelle

scène allait commencer pour le roi.

En sortant de la chambre, il fallait traverser la foule de grands

seigneurs et de personnages de toutes sortes encombrant les portes et

les corridors. Aussitôt qu'il parut, chacun se précipita et, quel que

fût son rang, chercha par ses acclamations et ses gestes à lui témoigner

sa joie. Le roi paraissait dans ce moment si heureux, et il recevait ces

manifestations d'un air si engageant, que, loin de s'éloigner, chacun

cherchait à se rapprocher de lui. Il faut se figurer que depuis

l'appartement où la Dauphine était accouchée jusque chez la reine où le

roi allait souper, il y avait à traverser une antichambre, la salle des

gardes de la Dauphine, une très-longue galerie, le palier de l'escalier

des princes avec les retours, diverses salles, la salle des gardes de la

reine, et que tous ces lieux étaient tellement remplis de monde, qu'on

peut dire que Louis XIV fut porté à table, depuis la chambre de la

Dauphine, jusqu'au lieu où il soupa[29].

Quant au Dauphin, ce qu'il avait vu souffrir à la Dauphine, et les

choses tendres qu'elle lui avait dites pendant cette longue attente,

l'avaient jeté dans une sorte de stupéfaction. Aussi, quand il fallut

passer de la tristesse à la joie, il eut peine à se soutenir. Il

semblait sortir d'un long rêve, et sa première action fut d'embrasser

non-seulement la Dauphine, mais toutes les dames qui se trouvaient dans

la chambre.

Le roi fit, dès le soir même, donner de fortes sommes d'argent pour

délivrer des prisonniers.

Louis XIV, dans ses libéralités, ne pouvait oublier celui qui, par son

sang-froid et sa prudence, avait été la cause principale de l'heureuse

réussite de cet événement. Il fit donner à l'accoucheur dix mille

livres, et lorsque Clément alla le remercier, il le reçut gracieusement,

lui dit qu'il était très-satisfait du service qu'il lui avait rendu,

qu'en lui donnant cette somme, il ne croyait pas le payer, et que ce

n'était que le commencement de ce qu'il voulait faire pour lui.

En effet, Louis XIV ne cessa de le combler de bienfaits. Il n'avait de

confiance qu'en lui. Outre la Dauphine, qu'il accoucha de tous ses

enfants, Clément fut plus tard l'accoucheur de la duchesse de Bourgogne,

et il alla trois fois à Madrid pour accoucher la reine d'Espagne. Enfin,

en 1711, le roi lui donna des lettres de noblesse avec une clause qui

honore au même degré l'homme de mérite auquel s'adressait cette

distinction et le souverain qui la lui accordait; cette clause portait

qu'il ne pourrait abandonner la pratique de son art, ni refuser ses

conseils, ni ses secours aux femmes qui les réclameraient.

La joie manifestée si vivement dans le château à la nouvelle de cet

heureux événement ne fut pas moins vive au dehors et dans tout

Versailles.

Un garde du roi dormait sur une paillasse pendant l'accouchement de la

Dauphine: réveillé en sursaut par le bruit extraordinaire que la joie

venait de produire dans l'intérieur du palais, et comprenant, quoique

encore à moitié endormi, qu'il venait de naître un prince, il prit sa

paillasse sur son dos, et sans rien dire a personne, courut le plus vite

possible jusqu'à la première cour[30], et mit le feu à cette paillasse.

Il semblait que chacun n'attendît que ce signal, car on vit presque au

même instant un nombre infini d'autres feux s'allumer comme par

enchantement. Les uns allaient chercher du bois; d'autres prirent tout

ce qu'ils trouvèrent, bancs, tables, meubles de toute nature, et

jetèrent au feu tout ce qui pouvait l'alimenter. Il se forma des danses

où se trouvèrent mêlés ensemble peuple, officiers et grands seigneurs. A

peine ces manifestations de la joie publique eurent-elles commencé,

qu'on vit couler des fontaines de vin de chaque côté de la première

grille du château, ainsi que de l'intérieur des cours.

Versailles était alors rempli d'un grand nombre d'ouvriers attirés par

les travaux immenses que faisait exécuter le roi. On leur fit distribuer

du vin en grande quantité à l'Étape[31] et dans les ateliers; les

soldats des gardes française et suisse ne furent pas les derniers à

manifester leur joie. Ils firent du feu de tout et brûlèrent même

quantité de choses dont on ne leur aurait pas permis de disposer dans un

autre moment. Le roi, apercevant tout ce désordre, voulut cependant

qu'on les laissât faire, _pourvu_, ajouta-t-il, _qu'ils ne nous brûlent

pas_.

Devant chaque hôtel de ministre, l'on avait établi des feux et des

distributions de vin.

Ces réjouissances durèrent plusieurs jours avec les mêmes transports.

C'était à qui varierait chaque fois les illuminations et les artifices.

Tant que durèrent les fêtes, la pompe[32] fut magnifiquement illuminée,

et tous les feux dont brillaient Versailles, se reflétant sur l'or

couvrant le château[33], imprimèrent à la ville une physionomie toute

magique.

Pendant les deux ou trois premiers jours qui suivirent celui de la

naissance du duc de Bourgogne, tout le chemin de Versailles fut couvert

de peuple venant témoigner sa joie par ses acclamations. Après avoir vu

le roi, on allait voir le nouveau-né, et la maréchale de la Mothe était

fréquemment obligée de le montrer à tout ce peuple accouru pour

contempler un instant son visage[34].

A l'occasion de cette naissance, on chanta plusieurs _Te Deum_ en

musique à Versailles. La plupart des maîtres en avaient composé, et le

roi voulut bien les entendre dans sa chapelle.

Louis XIV avait dispensé les différents corps de l'État des compliments

d'usage; quant aux ambassadeurs et aux ministres des princes étrangers,

il leur accorda l'audience qu'ils lui demandèrent à cette occasion. Elle

eut lieu dans le grand appartement de Versailles, avec les cérémonies

accoutumées. Tous les corps de la garde du roi étaient en haie. Les

ambassadeurs entrèrent par le grand escalier[35].

Le roi était assis sur son trône d'argent, il avait auprès de lui d'un

côté le duc de Bouillon, grand chambellan, le duc de Créqui et le prince

de Marsillac; de l'autre, le duc d'Aumont, le duc de Saint-Aignan et le

marquis de Gesvres. Une foule de courtisans les environnait. Le duc de

Luxembourg, capitaine des gardes de quartier, allait recevoir les

ambassadeurs à la porte de la salle des gardes. Le roi écouta leur

compliment avec gravité, et leur répondit avec une grande affabilité.

Ils allèrent ensuite chez le Dauphin, le duc de Bourgogne et Monsieur.

Madame la maréchale de la Mothe répondit pour le petit prince.

Toutes ces audiences durèrent cinq heures, après lesquelles ces

messieurs furent reconduits avec les mêmes cérémonies. Ils n'eurent

audience de la reine et de Madame que l'après-dinée, parce qu'elles n'en

donnaient jamais le matin.

Tel est le récit de ce qui se passa dans Versailles à la naissance du

duc de Bourgogne. La joie de cette ville se répandit partout avec

rapidité, et l'on peut voir, dans la plupart des écrits du temps, les

détails des réjouissances extraordinaires faites dans toute la France à

cette occasion.

III

RÉCIT DE LA GRANDE OPÉRATION

FAITE AU ROI LOUIS XIV.

1686.

Le 18 novembre 1686, Versailles apprit avec surprise et effroi que le

roi Louis XIV venait de subir _la grande opération_; c'est ainsi que

l'on nommait alors l'opération de la _fistule à l'anus_.

Le 5 février 1686, le roi fut obligé de prendre le lit à la suite de

vives douleurs dont il souffrait depuis plusieurs jours; l'on s'aperçut

alors qu'il s'était formé un abcès à la marge de l'anus. _Félix de

Tassy_, son premier chirurgien, l'un des hommes les plus instruits de

cette époque, en proposa immédiatement l'ouverture; mais, ainsi que le

remarque Dionis, _on ne trouve pas toujours dans les grands cette

déférence nécessaire pour obtenir la guérison_: mille gens proposèrent

des remèdes qu'ils disaient infaillibles, et l'on préféra à la lancette

du chirurgien un emplâtre fait par une grande dame de la cour, _madame

de la Daubière_. L'inventeur du remède assista elle-même à la pose de

son emplâtre, qui, probablement, ne pouvait avoir d'effet que sous ses

yeux. Tel infaillible que fût cet emplâtre, on l'ôta cinq jours après

son application, n'ayant eu d'autre résultat que d'augmenter les

souffrances du roi. Enfin, le 23, c'est-à-dire plus de vingt jours après

l'apparition de la tumeur, on se décida à donner issue au pus; mais,

malgré l'avis de Félix, qui voulait employer le bistouri, et pour

ménager le royal malade, auquel on craignait de faire subir une

opération sanglante, on eut recours, pour l'ouverture de l'abcès, à

l'application de la _pierre à cautère_. «Ce matin, à dix heures, _dit

Dangeau dans son journal_, on appliqua au roi la pierre à cautère sur la

tumeur; on l'y laissa une heure et demie, et puis on ouvrit la peau avec

le ciseau; mais on ne toucha point au vif.» C'est-à-dire qu'on se

contenta de fendre l'escharre, et lorsque celle-ci tomba, il se forma,

comme le dit Dionis, un petit trou par où la matière s'écoula, et qui

continua à suppurer. Bientôt on constata la présence d'une fistule

communiquant dans l'intérieur de l'intestin.

En pareille occurrence, et pour débarrasser le roi de cette dégoûtante

infirmité, il ne restait plus qu'à pratiquer l'opération. Mais il n'en

est pas des rois comme des simples particuliers, et, avant de pouvoir

leur faire entendre les paroles graves et réfléchies de la science, il

faut préalablement que le médecin s'attende à voir défiler avant lui

tout le cortége des empressés plus ou moins ignorants, flanqués chacun

de leurs remèdes _infaillibles_, sans compter encore le charlatanisme,

qui sait si bien exploiter la tête et la queue de la société. C'est ce

qui arriva pour Louis XIV.

Dès que l'on sut le roi atteint de la fistule, il y eut encore un bien

plus grand nombre de remèdes proposés que quand il s'était agi d'une

simple tumeur.

Cependant _Louvois_, qui était alors le principal ministre et qui avait

en quelque sorte la responsabilité de la vie du roi, ne voulut permettre

l'usage d'aucun de ces remèdes avant qu'il eût été préalablement

expérimenté.

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 3 / 21 段