Ch. Bernard[13], pour aller prendre la rivière à _Rouane_, d'où il
arriva en peu de temps à Briare et de là à Versailles, maison qu'il
avait fait bâtir à quatre lieues de Paris et à deux lieues de
Saint-Germain-en-Laye. «Elle était petite, pour n'y admettre que peu de
gens et n'être point troublé dans le repos qu'il cherchait loin des
importunités de la cour, et afin d'être plus libre dans l'exercice de
ses chasses, lorsqu'il s'y voulait adonner.» Il fut là quelque temps et
alla après à Saint-Germain, ne pouvant loger dans son Louvre à Paris,
d'autant que l'on travaillait à la grande salle, dont jusqu'alors le
plancher n'avait été construit que de poutres et de solives, qui
offraient si peu de sûreté que lorsqu'on s'y réunissait l'on était
obligé d'y mettre des étais, et que Sa Majesté avait ordonné de
remplacer par des voûtes en pierre.»
A peine arrivée à Paris, Marie de Médicis recommence ses instances
auprès du roi, pour faire éloigner le cardinal. Louis oppose une vive
résistance aux importunités de sa mère, et insiste sur le besoin qu'il a
des services de Richelieu. Marie paraît d'abord se rendre; mais,
toujours poussée par sa haine contre le premier ministre, elle se résout
enfin à prendre un parti décisif. Cet événement est raconté comme il
suit par l'auteur des _Anecdotes du ministère du cardinal de Richelieu_:
«La reine-mère ayant résolu de mettre le feu le jour de saint Martin, 11
novembre 1630, à la mine qu'elle avait creusée, pour faire sauter en
l'air et détruire jusqu'aux fondements de la fortune du cardinal, et
ayant pris ses mesures, pour mieux effectuer son dessein, de se trouver
seule avec le roi son fils, afin de lui faire toucher au doigt et à
l'oeil, pour me servir de ses propres termes, toutes les fautes énormes
que ce prélat avait commises pendant son ministère, les dommages et le
préjudice que l'État en avait souffert, la mine joua et eut un succès
bien différent de celui qu'elle et ceux qui l'avaient aidée à la
fabriquer avaient espéré, car elle écrasa tous les architectes qui en
avaient donné le plan, et ensevelit sous ses ruines tous ceux qui
avaient contribué à sa construction.
»Mais cette intrigue mérite bien que l'on fasse un détail un peu
circonstancié d'une scène qui fait la plus curieuse époque du règne de
Louis XIII, et qui à fait donner le nom de _journée des dupes_ au jour
où elle se passa.
»La reine-mère étant donc convenue avec le roi son fils qu'il la
viendrait voir le jour de saint Martin, dans la matinée, à son palais du
Luxembourg, à l'insu du cardinal, feignit d'avoir pris médecine ce
jour-là, afin d'avoir un prétexte apparent de défendre l'entrée de sa
chambre à qui que ce fût, pour pouvoir entretenir ce monarque en
particulier plus à son aise. Ce prince faisait cependant cette visite
secrètement, de concert avec son premier ministre, du moins à ce qu'en
publia pour lors la renommée; mais, quoi qu'il en soit, cette princesse
mit en ce moment tout en usage, et employa tout l'art du monde pour
persuader à son fils qu'il était trompé et trahi par le cardinal. Elle
lui fit là-dessus une longue énumération de toutes les fautes, de toutes
les bévues et de tous les manquements de ce ministre. Elle fit ensuite
tous ses efforts, pour tirer parole de lui qu'il le chasserait, qu'il ne
l'admettrait jamais plus à ses conseils. Elle n'eut aucun scrupule
d'exiger du roi, au milieu des acclamations publiques qu'il recevait
pour son heureuse convalescence et l'heureux succès de ses armes en
Italie, où ce prélat avait eu tant de part, une chose aussi honteuse
pour sa réputation, qui était celle de sacrifier un si digne serviteur,
et de le faire servir de victime au ressentiment de sa mère, et de faire
voir à toute l'Europe, par la disgrâce de celui qui était l'âme de tous
ses conseils, qu'il se repentait de ce qu'il avait fait pendant tout le
temps qu'il avait été son premier ministre. Comme la reine était au plus
fort de son discours, et qu'elle pressait vivement son fils de lui
accorder ce qu'elle désirait de lui avec tant d'instances, le cardinal
entra brusquement dans sa chambre; il en avait trouvé, à la vérité, la
porte fermée, avec défenses très-expresses à l'huissier de l'ouvrir à
personne et surtout à lui, s'il s'y présentait; mais comme il
connaissait toutes les issues de ce palais, il s'en fut à la garde-robe
de cette princesse, et se fit introduire par là dans la chambre, ayant
gagné pour cet effet une de ses femmes nommée _Zuccole_, qui, étant dans
la confidence de sa maîtresse, était restée seule de garde en cet
endroit-là[14]. Voilà de quelle manière il parvint jusqu'au lieu où la
mère et le fils s'entretenaient tête à tête sur son sujet et où il
servait d'ample matière à leur conversation. Ce fut la faute de la
reine, si elle fut ainsi interrompue; car ses plus fidèles domestiques
lui avaient conseillé, pour obvier à toutes sortes d'inconvénients, de
faire fermer cette porte de communication dans sa chambre, et d'en tenir
elle-même les clefs sous sa main.»
L'auteur des _Anecdotes_ raconte ensuite la scène qui eut lieu entre la
reine Marie de Médicis et le cardinal, la soumission apparente de
Richelieu, les cris et les emportements de la reine; puis il ajoute: «Le
cardinal se tourna du côté du roi et le supplia de vouloir bien lui
permettre de se retirer quelque part pour y passer le reste de ses jours
en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît de lui et le
continuât dans le ministère contre les volontés de la Reine. A ces
paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux désirs de sa
mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir. Il ne fut plus
question que du choix d'un nouveau ministre; mais cette princesse, qui
l'avait déjà désigné en elle-même, proposa à son fils le garde des
sceaux, de Marillac, dont le roi approuva l'élection et consentit qu'il
fût revêtu de la dignité de premier ministre. Après quoi la mère et le
fils se séparèrent.
»La reine, pleine de joie et de contentement, resta dans son palais du
Luxembourg, s'applaudissant en elle-même d'avoir si bien réussi dans son
dessein. Le bruit de la disgrâce du cardinal et de l'élévation de
Marillac s'étant répandu dans un instant de tous côtés, les affections
des courtisans changèrent d'objets dans le moment, la faveur ayant
coutume d'attirer à soi les coeurs, de même que la lumière d'un nouvel
astre attire les regards de tout le monde; aussi le cardinal se vit tout
d'un coup délaissé de toute la cour, à l'exception de ses parents et
d'un petit nombre d'amis qui étaient le plus avant dans sa confidence.
»Le roi, au partir du Luxembourg, s'en alla tout droit à son château de
Versailles, où la reine-mère ne le suivit point, contre le sentiment de
tous ses serviteurs, et particulièrement du vicomte _Fabroni_, qui lui
conseillait d'y accompagner son fils et de ne le point perdre de vue
qu'elle n'eût mis la dernière main à la disgrâce du cardinal, et qu'elle
ne l'eût fait chasser de Paris et de la cour. Énivrée de sa prospérité
présente, elle en voulut goûter toutes les douceurs, et s'amusa à
recevoir les compliments et les congratulations que tout Paris lui
venait faire sur le recouvrement de son autorité perdue. Mais, tandis
qu'elle avalait à longs traits le doux poison de la flatterie, qu'elle
écoutait avec plaisir toutes les louanges qu'un chacun lui donnait sur
l'admirable conduite qu'elle avait tenue dans cette affaire, et qu'elle
disposait déjà des principaux emplois de l'État en faveur de ses
confidents, le cardinal de Richelieu, conseillé et encouragé par le
cardinal de la Valette, qui vivait dans une étroite amitié avec lui, de
faire une dernière tentative auprès du roi pour essayer de se maintenir
dans le poste qu'il occupait, en dépit de ses ennemis, et de ne leur pas
céder une victoire si aisée, s'en fut trouver ce prince à Versailles.
«Entre plusieurs raisons dont ce véritable ami se servit pour lui
persuader ce voyage, il employa celle de ce commun proverbe des
Français, que, _qui quitte la partie la perd_. Le cardinal et le garde
des sceaux de Marillac arrivèrent en même temps à la cour: le premier
sous prétexte de prendre congé de Sa Majesté, et le second à dessein de
remplir sa place et de prendre possession de l'emploi de premier
ministre; _les fourriers lui avaient déjà marqué dans le château le
logement qui était attaché aux fonctions de cette charge_; mais les
choses changèrent bientôt de face, et bien des gens furent pris pour
dupes. On reconnut alors que les courtisans s'étaient lourdement abusés
dans l'empressement qu'ils avaient témoigné à congratuler le nouveau
ministre, et que le coeur et la conduite des princes sont impénétrables;
car le cardinal de Richelieu ayant été bien servi auprès du roi par M.
de Saint-Simon, qui était lors son favori, il arriva que, comme ce
premier ministre prenait congé de lui en compagnie du cardinal _de la
Valette_, Sa Majesté, au lieu de lui octroyer la permission qu'il lui
demandait de se retirer, lui ordonna, au contraire, de demeurer et de
continuer l'exercice de son emploi, lui disant de plus «de ne point
s'inquiéter, qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et de la
faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les
personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.»
»Cette scène se passa publiquement dans la chambre du roi; mais le
cardinal avait été secrètement introduit, un peu avant, _par un escalier
dérobé dans le cabinet de ce monarque_, avec lequel il avait eu un assez
long entretien qui avait produit tout l'effet qu'il en pouvait attendre;
car ce prince, persuadé, par toutes les raisons qu'il lui avait
alléguées pour sa justification, qu'il était fidèlement et uniquement
attaché à sa personne et au bien de son royaume, lui avait redonné son
affection et toute sa confiance. Il était, de plus, convenu avec lui de
toutes les choses qui se passèrent ensuite dans sa chambre, afin que la
victoire qu'il remportait sur ses ennemis en parût plus éclatante. Ce
fut M. de Saint-Simon qui lui rendit un service si important, en
ménageant cette secrète entrevue entre Sa Majesté, et en le conduisant
lui-même, à l'insu de tout le monde, dans le cabinet du roi.»
Charles Bernard, racontant le même fait dans son Histoire de Louis XIII,
dit: «Le roi, qui recognoissait bien d'où le mal pouvoit venir, résolut
de le terminer. Il savoit qui estoient les artisans de ces divisions, si
bien que s'en allant en sa maison de Versailles, il commanda au cardinal
et au garde des sceaux, chacun à Paris, de l'y suivre. Il n'avoit encore
mené en ce lieu pas un conseil, ayant fait bastir cette petite maison
pour se distraire entièrement des affaires....
»Cependant, les deux personnages qui estoient les premiers du conseil du
roy, pour obéir au commandement de Sa Majesté, le suivirent et eurent un
divers événement de leur arrivée: le garde des sceaux ayant eu
commandement d'aller _loger à Glatigny_, le roy lui ayant fait dire
qu'il lui ferait le lendemain savoir sa volonté; au lieu que le cardinal
fut logé dans le chasteau de Versailles, sous la chambre du roy, en
celle où l'on avoit coutume de loger M. le comte de Soissons[15], et dès
le soir il entra en conseil avec Sa Majesté.»
Telle fut cette _journée_, dans laquelle les Marillac[16], les Guise, la
princesse de Conti et les autres partisans de la reine-mère, qui se
croyaient arrivés au sommet des grandeurs par la chute du cardinal, se
virent, les uns destitués de leurs emplois; d'autres chassés de la cour,
et plusieurs emprisonnés.
«Le pauvre maréchal de Bassompierre lui-même, dit Valdori, tout fin et
délié courtisan qu'il était, se trouva, par les engagements qu'il avait
avec l'incomparable princesse de Conti, compris au nombre des
malheureux. Il fut envoyé à la Bastille, d'où il ne sortit, qu'après la
mort du cardinal.»
Ce récit éclaire plusieurs détails intéressants du château de
Versailles. Et d'abord, on voit que Louis XIII avait fait bâtir une
petite maison _pour n'y admettre que peu de gens et n'être point troublé
dans le repos qu'il y cherchait loin des importunités de la cour_; et,
par conséquent, on conçoit très-bien que Bassompierre ait pu l'appeler
le _chétif château de Versailles_. Ce fut plus tard, et quand il eut
acheté le domaine de Versailles de Jean-François de Gondi, qu'il y
ajouta de nouvelles constructions et en fit un palais de quelque
importance.
Ce qui vient d'être dit peut aussi servir à retrouver dans le château
quelques anciennes distributions existant encore aujourd'hui.
Quand Louis XIV fit faire ses grands travaux de Versailles, il voulut
conserver religieusement le château de son père. Dans les premières
années de son règne, il fit commencer les embellissements des jardins,
et y donna les grandes fêtes de 1664 et 1668; la distribution des
appartements du château de Louis XIII était restée la même, et les
chefs-d'oeuvre de peinture et de sculpture que Louis XIV commençait à y
accumuler, étaient tout ce que l'on y voyait de nouveau.
En 1671, Félibien, historiographe des bâtiments du roi, donna la
première description du château de Versailles et des embellissements
qu'y faisait exécuter Louis XIV. On voit dans cette description que la
pièce du milieu, qui devint plus tard la chambre à coucher de Louis XIV,
et dans laquelle mourut ce roi, formait alors un salon comme au temps de
Louis XIII; que ce qui est devenu depuis le salon de l'OEil-de-Boeuf,
était divisé en deux pièces, dont l'une, la plus près du salon central,
formait la chambre à coucher du roi, et dont l'autre était un cabinet ou
antichambre; que dans cette antichambre ouvrait un escalier dérobé
communiquant avec les appartements du rez-de-chaussée. Ces pièces, de
l'ancien château de Louis XIII, étaient donc restées comme au temps de
ce roi.
Voyons dans le récit précédent ce qui se rapporte aux appartements du
château.
«Cette scène, dit Valdori, se passa publiquement dans la chambre du roi;
mais le cardinal avait été secrètement introduit, un peu auparavant; par
un escalier dérobé, dans le cabinet de ce monarque.»
Charles Bernard ajoute de son côté: «Que le cardinal fut logé dans le
château de Versailles, sous la chambre du roi, en celle où l'on avoit
coustume de loger M. le comte de Soissons, et que dès le soir il entra
en conseil avec Sa Majesté.»
Ainsi l'appartement _où l'on avait coutume de loger M. le comte de
Soissons_, comme grand-maître de la maison du roi, était au-dessous de
la chambre à coucher de Louis XIII; conséquemment à l'endroit occupé
aujourd'hui par la salle des portraits des rois de France, et c'est là
que Richelieu coucha la nuit de ce célèbre événement. L'_escalier
dérobé_, par lequel Saint-Simon vint le chercher pour le conduire dans
le _cabinet du roi_, existe encore dans un petit couloir placé à l'angle
sud-ouest de cette salle, et aboutit au premier étage à l'angle
correspondant du salon de l'OEil-de-Boeuf, et par conséquent à la partie
du cabinet précédant la chambre à coucher du roi. Il est donc évident
que dans l'état actuel du château de Versailles, et malgré toutes les
transformations qu'il a subies depuis son origine, on peut suivre
encore, dans ses détails les plus intéressants, la principale scène de
cette grande comédie historique appelée _la journée des dupes_[17].
II
LA NAISSANCE DU DUC DE BOURGOGNE.
1682.
Anne-Marie-Victoire de Bavière, princesse d'une constitution délicate,
épousa, au mois de janvier 1680, le dauphin, fils de Louis XIV. La
première année de ce mariage ne fut qu'une longue série de fêtes pour la
jeune dauphine. Mais quand, vers la fin de 1681, l'on eut la certitude
de sa grossesse, de grandes précautions, commandées par la faiblesse de
son organisation, lui furent imposées. Tout le monde s'intéressait à
cette princesse et attendait avec anxiété l'époque de sa délivrance. La
naissance d'un petit-fils était surtout le désir le plus ardent de Louis
XIV, et il voyait approcher ce moment avec une joie mêlée de quelques
inquiétudes.
Une première pensée dut se présenter à lui dans une conjoncture aussi
grave: à qui remettrait-on le soin d'accomplir cette opération
importante? à un accoucheur ou à une sage-femme?
Aujourd'hui le choix serait bientôt fait, ou plutôt il n'y en aurait
pas. Mais il n'en était pas ainsi à cette époque. Les accoucheurs
n'étaient pas répandus comme ils le sont actuellement, et la science
obstétricale était presque entièrement confiée à des femmes. Non pas que
depuis longtemps d'illustres chirurgiens n'eussent pratiqué des
accouchements, mais en général c'était dans des cas exceptionnels et
difficiles, et dans l'ordre ordinaire des choses, l'on voyait les
accouchements confiés presque exclusivement à des sages-femmes. Déjà,
cependant, les femmes avaient moins de répugnance à se remettre dans les
mains des hommes, et quelques accoucheurs célèbres étaient parvenus à se
faire une brillante réputation parmi les dames de la cour, de la
magistrature et de la haute bourgeoisie. Mais le plus grand nombre des
femmes grosses choisissaient des accoucheuses pour les délivrer, et les
reines, Marie de Médicis, épouse de Henri IV; Anne d'Autriche, épouse de
Louis XIII; et Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV, avaient été
accouchées par des femmes. Il semblait donc tout naturel que dans cette
circonstance, le roi choisît une sage-femme pour accoucher la dauphine.
Il n'en fut cependant pas ainsi, et un chirurgien fut chargé de cette
importante opération. On a déjà dit que la dauphine était d'une
constitution délicate, et que le roi redoutait beaucoup ce moment; il
voulut donc la remettre entre les mains d'un homme habile et ayant toute
sa confiance, et il désigna pour accoucheur _Clément_.
_Clément_ (Julien) était alors l'accoucheur le plus célèbre de Paris. Né
en 1638, à Arles, il vint fort jeune à Paris pour étudier l'art des
accouchements. Gendre et élevé de _Lefebvre_, autre accoucheur en renom
de la même époque, il acquit bientôt une grande réputation; et par son
habileté et le talent qu'il montra dans quelques occasions dangereuses,
il contribua beaucoup à la véritable révolution qui fit préférer les
accoucheurs aux sages-femmes, révolution achevée surtout par le choix
que Louis XIV fit de lui pour la dauphine.
La réputation de Clément ne l'avait pas seule indiqué au choix de Louis
XIV. Amené mystérieusement auprès de madame de Montespan quand elle mit
au monde le duc du Maine, il avait continué de l'assister dans ses
autres accouchements, et le roi avait pu ainsi apprécier ses
talents[18].
L'accoucheur choisi, il fallait s'occuper de prendre une nourrice.
Celles-ci ne manquèrent point; et il en vint s'offrir de tous côtés. On
était dans l'usage de les choisir vers le septième mois de la grossesse.
Peut-être paraîtra-t-il curieux de connaître les conditions exigées
alors pour être la nourrice d'un prince.--Elle devait être âgée de
vingt-deux à trente ans,--avoir un lait de trois mois,--avoir déjà fait
une nourriture étrangère,--être d'un tempérament sanguin,--avoir les
cheveux noirs ou d'un châtain brun,--avoir une constitution forte et
robuste,--être assez grasse,--avoir bon appétit,--et n'être délicate ni
sur le boire, ni sur le manger,--être gaie et de bonne humeur,--avoir
toujours le mot pour rire,--n'être sujette à aucune incommodité,--ne
sentir mauvais ni de la bouche, ni des aisselles, ni des pieds,--n'avoir
point de dents gâtées et les avoir toutes,--avoir la peau blanche et
nette,--enfin avoir tous les signes d'une bonne santé.--Il fallait de
plus qu'elle fût assez jolie,--gracieuse dans son parler,--bien faite
dans sa taille,--ni trop grande, ni trop petite, ni bossue, ni boiteuse,
et qu'elle n'eût aucun accent prononcé.--Mais ce qu'on exigeait surtout,
c'était que la gorge fût bien faite et contînt suffisamment de
lait.--Quant au lait, on n'avait pas alors les moyens que l'on possède
actuellement pour juger de sa bonté, et l'on s'en rapportait à son
aspect et à son goût.
Quand une nourrice réunissait toutes ces qualités, on exigeait encore
d'elle, et par-dessus tout, qu'elle fût de bonne vie et moeurs. C'était
sans doute, et c'est encore aujourd'hui une très-bonne précaution de
s'informer de la sagesse de la femme à laquelle on va confier son bien
le plus cher. Mais comment le savoir positivement? Et d'ailleurs, ne se
peut-il pas que quelque grave affection soit venue atteindre une
nourrice, sans que pour cela elle ait en rien manqué à une conduite sage
et réglée? Une histoire arrivée dans une circonstance analogue, et
racontée par _Louise Bourgeois_, la célèbre accoucheuse de Marie de
Médicis, montre combien l'on peut être encore trompé malgré toutes ces
précautions: «La reine étant grosse de madame sa fille aînée, dit madame
Bourgeois, alla à Fontainebleau pour y faire ses couches, et partit en
octobre de Paris après la moitié du mois, où étant arrivée l'on avait
quantité de nourrices qui importunaient tellement le roi et la reine, et
tout le monde, que Leurs Majestés en remirent l'élection à
Fontainebleau, où il ne manqua d'en venir de tous côtés. L'on attendit
proche de l'accouchement de la reine à en faire l'élection. Il vint un
homme, lequel avait envoyé sa femme pour être nourrice, laquelle avait
une petite fille fort délicate et menue. La femme était bien honnête, et
de gens de bien, en faveur de quoi il se trouva des plus signalés
seigneurs de la cour qui en parlèrent d'affection aux médecins. Ce fut
une affaire qui me donna bien de la peine. Elle logea chez une de mes
amies, laquelle s'employa de bon coeur pour elle; elle me priait aussi
d'y faire ce que je pourrais. Je voyais son enfant extrêmement menu,
mais elle était appropriée à son avantage, de sorte que la hard parait
le fagot. Quand on m'en parlait, je ne pouvais répondre gaiement, à
cause que sa nourriture ne m'agréait guère. Je fus un jour, comme
j'avais coutume, la voir, où j'entendis nommer cette nourrice du nom de
son mari. Je me ressouvins que c'était le nom d'un jeune homme que mon
mari[19] avait traité de la v..., lequel avait voulu sortir sans
attendre qu'il eût été guéri.... Je fus bien empêchée et eusse voulu ne
l'avoir jamais vue.... Elle fut retenue, et aussitôt on fit état de
renvoyer toutes les autres; c'était l'heure du dîner. Je fis chercher M.
du Laurens[20], lequel était allé dîner en compagnie. Comme je vis qu'il
ne se trouvait pas, et qu'il n'eût pas été à propos de le dire quand les
autres nourrices eussent été renvoyées, je priai mademoiselle Cervage,
femme de chambre de la reine, de lui aller dire de ma part.... La reine
le dit aussitôt au roi, lequel dit tout haut «que des nourrices venaient
de loin pour le tromper», devant tout le monde. Il envoya chercher M. du
Laurens et les autres médecins, lesquels me vinrent trouver pour savoir
la vérité, et comment, si je vérifierais cela. Je leur dis le tout, et
que pour preuve, il y avait un valet de chambre de M. _de Beaulieu-Rusé_
qui, demeurant en notre logis, l'avait aidé à panser, qui en pourrait
dire la vérité, et un autre qui était chirurgien à Auxerre, qui avait
été en même temps chez nous. Comme cela fut vérifié, l'on fit une autre
élection de nourrice.»
La conséquence à tirer de cette histoire, c'est que, malgré tous les
certificats, on peut encore être trompé; car, si le hasard n'avait pas
fait connaître à l'accoucheuse de la reine l'état antérieur du mari de
cette femme, elle aurait été parfaitement acceptée pour nourrice de la
fille du roi. Ainsi donc, s'il est bon, en tout état de choses, de
tâcher d'avoir les meilleurs renseignements sur la vie antérieure d'une
nourrice, il faut cependant, sous ce rapport, s'en remettre un peu à la
grâce de Dieu.