M. Le Roi fait suivre cette lugubre histoire de détails inté

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CURIOSITÉS HISTORIQUES

SUR

LOUIS XIII, LOUIS XIV, LOUIS XV,

MME DE MAINTENON,

MME DE POMPADOUR, MME DU BARRY, ETC.,

PAR J. A. LE ROI,

CONSERVATEUR DE LA BIBLIOTHÈQUE DE VERSAILLES,

CORRESPONDANT DU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION

PUBLIQUE POUR LES TRAVAUX HISTORIQUES;

PRÉCÉDÉES D'UNE INTRODUCTION

PAR M. THÉOPHILE LAVALLÉE.

[colophon]

PARIS

HENRI PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

RUE GARANCIÈRE, 8.

1864

_Tous droits réservés._

CURIOSITÉS HISTORIQUES

SUR

LOUIS XIII, LOUIS XIV, LOUIS XV,

M^{ME} DE MAINTENON,

M^{ME} DE POMPADOUR, M^{ME} DU BARRY, ETC.

L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de reproduction

et de traduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (direction de

la librairie), en mars 1864.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON

IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR

RUE GARANCIÈRE, 8

INTRODUCTION.

Les _curiosités historiques_ que renferme ce volume se rapportent

principalement au château de Versailles et aux règnes de Louis XIII, de

Louis XIV et de Louis XV. Malgré les essais qui en ont été tentés, on

peut dire que l'histoire du château de Versailles est encore à faire, et

il serait heureux, par le temps de révolutions, de démolitions, de

transformations où nous sommes, que cette histoire pût se faire

promptement; car cette grande création de Louis XIV, ce théâtre de tant

de splendeurs, de tant d'événements, «ce temple de la monarchie absolue

qui devait, avant que le temps eût noirci ses marbres, en être le

tombeau», a subi, surtout depuis l'établissement des _galeries

historiques_, des remaniements si malheureux qu'il n'est plus

reconnaissable qu'à l'extérieur, et que son histoire passera bientôt,

avec ses grandeurs et ses magnificences, à l'état de fable ou de

légende. Il n'est personne qui, en arpentant les dix ou douze kilomètres

de tableaux qu'on a entassés dans ce palais, n'ait «désiré connaître

l'histoire de chacune de ces chambres, surtout de ces petits

appartements dans lesquels on vit l'amour, la jalousie, l'ambition, la

haine, toutes les plus mauvaises passions du coeur humain s'agiter si

longtemps pour donner le spectacle de ces élévations et de ces chutes de

favoris et de maîtresses qui ont eu tant d'influence sur les destinées

de la France[1]».

En attendant que se fasse l'histoire du château de Versailles, un

redresseur infatigable des faussetés et des falsifications historiques,

M. Le Roi, conservateur de la bibliothèque de Versailles, a porté ses

investigations sur quelques événements, sur quelques personnages, sur

quelques localités de Versailles, et, en fouillant les pièces

originales, les actes authentiques, les documents incontestables, il

est parvenu à mettre en lumière des faits restés obscurs ou douteux, à

réduire à néant ou à leur juste valeur des allégations mensongères,

enfin à porter la vérité dans un petit coin de ce vaste champ historique

si mal exploré, si mal connu, où l'erreur et la calomnie poussent si

bien, poussent si vite, et par tous les climats!

Voici les questions ou problèmes historiques que s'est posés M. Le Roi

et qu'il a heureusement résolus:

1º Où était le château de Versailles construit par Louis XIII, et dans

quelle partie du château s'est passée la _journée des Dupes_?

2º Quels événements particuliers ont marqué la naissance du duc de

Bourgogne?

3º Quels événements particuliers ont marqué la grande opération faite à

Louis XIV en 1686?

4º Louvois est-il mort de poison ou de mort naturelle?

5º Quel a été le véritable inventeur de la machine de Marly? De Ville ou

Rennequin Sualem?

6º Où était, dans le château de Versailles, l'appartement de madame de

Maintenon?

7º Quelles sont les paroles adressées au Dauphin par Louis XIV à son lit

de mort?

8º A quelle somme s'élèvent les dépenses de madame de Pompadour pendant

tout son _règne_?

9º Qu'était-ce que le Parc aux cerfs?

10º A quelle somme s'élèvent les dépenses faites par madame du Barry?

Quel était son vrai nom?

Nous allons dire en quelques mots comment M. Le Roi a résolu ces

_curiosités historiques_.

1º Le château de Versailles, bâti par Louis XIII, en 1624, est le

pavillon central qui existe encore aujourd'hui. C'était un simple

rendez-vous de chasse, flanqué de quatre petits pavillons, avec un

balcon de fer tournant tout autour. Une fausse braie l'entourait et

était précédée d'un fossé à fond de cuve, revêtu de pierres et terminé

par une balustrade. La pièce principale était la salle ou salon du

premier étage, dont Louis XIV fit plus tard sa chambre à coucher et où

il mourut. Des fenêtres de cette salle d'où Louis XVI se montra au

peuple dans la journée du 6 octobre, on se figure aisément l'aspect que

présentait alors Versailles: la vue dominait sur un pays accidenté,

presque entièrement boisé, coupé de quelques étangs, marqué seulement

par un pauvre village d'une cinquantaine de feux, pays triste, monotone,

un peu sauvage, qui inspirait la mélancolie, qui était parfaitement en

rapport avec les goûts et l'humeur de Louis XIII.

Quant aux lieux illustrés par la journée des Dupes, M. Le Roi nous

montre que la chambre à coucher de Louis XIII était dans la pièce dite

plus tard de l'OEil-de-boeuf, et qui fut aussi pendant longtemps la

chambre à coucher de Louis XIV; que la pièce où coucha Richelieu,

au-dessous de la chambre du roi, est aujourd'hui la salle des Portraits

des rois de France; que l'escalier dérobé par lequel le duc de

Saint-Simon le conduisit dans la chambre de Louis XIII existe encore

dans un coin de cette salle; enfin que l'entretien qu'il eut avec ce

prince et d'où l'on peut dire qu'ont dépendu les destinées de la France,

se passa dans le cabinet voisin de la chambre à coucher du roi et qui

fait partie du salon de l'OEil-de-boeuf.

Louis XIV conserva religieusement le château construit par son père; il

ne fit que l'agrandir successivement, à mesure que Versailles lui

plaisait davantage. Il n'avait pas d'abord l'intention d'en faire

l'immense palais qui existe aujourd'hui; il n'avait pas l'intention de

faire de Versailles son séjour ordinaire. Les plans de construction

furent plusieurs fois changés; de nombreuses démolitions furent

nécessaires; de là le disparate si marqué entre la façade des jardins,

si noble, si belle, si harmonieuse, et la façade de la ville, si

compliquée, si travaillée, si irrégulière.

2º Saint-Simon nous a donné un tableau précieux de l'aspect du château

de Versailles, le jour de la naissance du duc de Bourgogne, de la joie

du roi, des transports de la cour, de l'enthousiasme populaire. M. Le

Roi, d'après des documents originaux, ajoute quelques traits à ce

tableau, et qui l'achèvent. Il nous apprend que ce fut la première fois

qu'on confia à un médecin le soin d'accoucher une reine ou une Dauphine,

que jusqu'alors les sages-femmes avaient eu cet office, et qu'elles

cessèrent de l'avoir. Il entre alors dans des détails très-curieux sur

l'art des accouchements à cette époque, sur le choix des nourrices,

etc. L'accoucheur fut Clément, dont le roi avait éprouvé l'habileté, car

c'était lui qui avait assisté madame de Montespan dans ses nombreuses

grossesses. Il devint, dès lors, l'accoucheur de la Dauphine, puis de la

duchesse de Bourgogne, de la reine d'Espagne, etc. C'était un

très-habile et excellent homme, que le roi traita comme il traitait tous

les hommes de mérite, c'est-à-dire avec cette gracieuse dignité qui

doublait le prix des récompenses. Outre qu'il l'enrichit, il lui donna

des lettres de noblesse, avec une clause, dit M. Le Roi, qui honore au

même degré l'homme de mérite auquel s'adressait cette distinction et le

souverain qui l'accordait. Cette clause portait «qu'il ne pourrait

abandonner la pratique de son art, ni refuser ses conseils, ni ses

secours aux femmes qui les réclameraient».

3º On sait qu'en 1686 Louis XIV fut affligé d'une hideuse maladie, la

fistule, qu'on regardait alors comme à peu près incurable ou mortelle.

Les mémoires du temps parlent peu de ce grave accident dans la vie du

roi, cette maladie ayant été longtemps tenue secrète, et l'opération

qui la termina ayant été faite avec le plus grand mystère, et divulguée

seulement quand la guérison fut assurée. M. Le Roi a retrouvé sur ce

sujet des détails importants, soit au point de vue médical, soit au

point de vue historique, dans les mémoires du médecin Dionis.

L'opérateur fut Félix de Tassy, chirurgien très-habile, qui le premier a

fait connaître les moyens de guérir par l'incision cette triste maladie.

C'est dans la chambre du roi, qui formait, comme nous l'avons dit, une

partie du salon appelé plus tard l'OEil-de-boeuf, qu'eut lieu cette

opération qui paraissait alors si périlleuse. Il n'y avait d'autres

témoins que madame de Maintenon, le père de la Chaise, le ministre

Louvois, les quatre médecins ou chirurgiens du roi, avec un garçon ou

élève. La famille royale et la cour n'avaient pas le moindre soupçon de

la grave résolution prise par Louis XIV; le Dauphin était à la chasse.

Le roi montra le calme et la fermeté qui le distinguaient dans toutes

ses actions: il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot. Une heure

après, il tenait son lever comme à l'ordinaire, et les courtisans

apprenaient avec effroi ce qui venait de se passer; quelques heures

plus tard, il tenait conseil dans son lit, et le soir il y eut dans sa

chambre la réception qu'on appelait _appartement_. On suit avec anxiété,

dans le récit de M. Le Roi, les détails de cette opération chirurgicale

qui marque dans les annales de la science, puisque la méthode inventée

en cette circonstance par Félix est encore celle qu'on suit de nos

jours, opération qui tint pendant quelques jours la France dans

l'anxiété; car à la vie du roi tenaient le salut du royaume et le repos

de l'Europe. On peut voir aussi, dans les Lettres de madame de Maintenon

à madame de Brinon (_Lettres historiques et édifiantes_, t. I) quelles

furent ses angoisses et ses craintes en cette circonstance; elles sont

une réponse à cette calomnie, qu'elle n'aimait point Louis XIV, de même

que sa présence au chevet du roi pendant la dégoûtante opération était

le témoignage du lien sacré qui les unissait.

4º On sait que la mort subite de Louvois à l'âge de cinquante ans excita

le plus grand étonnement. Tout le monde le crut empoisonné. Saint-Simon

le dit ouvertement en entrant dans des détails qui semblent plausibles.

La princesse Palatine, dans l'aveuglement de ses haines, va plus loin:

elle accuse de cette mort madame de Maintenon. Les historiens

protestants ont seuls répété cette calomnie; mais les plus modérés, même

les plus modernes, s'arrêtent au récit de Saint-Simon, et pour eux tous,

Louvois est mort empoisonné, on ne sait par quel ennemi. Le récit de M.

Le Roi fait justice de cette accusation au moyen d'un témoignage

incontestable, celui de Dionis, médecin de Louvois, qui assista à sa

mort, et fit, de concert avec trois autres médecins, l'ouverture de son

corps. Il en résulte clairement que Louvois est mort d'une attaque

d'apoplexie pulmonaire.

5º Dans quelle partie du château de Versailles était l'appartement de

madame de Maintenon, cet appartement où Louis XIV travaillait avec ses

ministres, et où, pendant trente ans, se sont décidées les destinées de

la France? A première vue il semble qu'une telle recherche soit facile,

et qu'il ne puisse y avoir de doute à ce sujet. Il n'en est pas ainsi,

grâce au Musée national qui a fait subir à l'intérieur du château de

Versailles une transformation complète. L'intention de ce musée était

excellente, l'exécution n'y a pas répondu. Entreprise par des hommes peu

versés dans l'histoire du dix-septième siècle, elle a bouleversé

malheureusement les parties les plus intéressantes du château, et c'est

ainsi que l'appartement de madame de Maintenon, presque méconnaissable

aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794 et

1795. L'aspect de ces pièces témoigne que madame de Maintenon était

logée fort à l'étroit et fort incommodément. Je ne sais si la femme de

chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait de cette chambre

unique où Louis XIV venait travailler, où madame de Maintenon mangeait,

couchait, s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde passait,

disait-elle, comme dans une église. Au reste, les princesses, les

princes, le roi lui-même n'étaient pas plus commodément logés. Tout

avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce

magnifique château; Louis XIV était perpétuellement en scène et y tenait

sans interruption son rôle de roi, mais au milieu de toutes ces

peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une

seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses pièces,

dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes parts,

où d'ailleurs il fallait vivre continuellement en public. Aussi Louis

XV, qui n'avait pas la santé de fer de son aïeul, abandonna ces vastes

magnificences et se fit une existence plus commode et surtout plus

secrète dans les petits appartements qu'on voit encore aujourd'hui.

6º Quel est le véritable inventeur de la machine de Marly? On sait que,

d'après toutes les histoires et biographies, cet inventeur serait un

ouvrier liégeois, Rennequin Sualem. L'ouvrage de M. Le Roi nous

démontre, d'après des documents authentiques et des témoignages

irréfutables, que c'est une erreur. L'inventeur, l'architecte, le

gouverneur de la machine qui passait au dix-septième siècle pour une

merveille du monde, est un gentilhomme liégeois nommé le chevalier de

Ville; Rennequin Sualem en aurait été seulement le constructeur, et plus

exactement le charpentier. M. Le Roi donne à ce sujet une description

de la machine qui montre quel était l'état de la science hydraulique à

cette époque et qui témoigne que cette oeuvre lourde, coûteuse,

compliquée, n'en était pas moins digne d'admiration.

7º On sait que le grand roi, sur le point de mourir, se fit apporter son

arrière-petit-fils et lui adressa quelques paroles pleines de dignité.

Ces paroles, recueillies par les assistants et qui furent mises au

chevet du lit du jeune Louis XV, ont été reproduites par les historiens

avec des variantes considérables. M. Le Roi a retrouvé une pièce très

curieuse qui fait cesser toute incertitude à cet égard et nous donne

définitivement le texte authentique.

8º Ce morceau curieux est tout simplement l'analyse d'un manuscrit

composé par quelque secrétaire de madame de Pompadour, d'après les notes

mêmes de la marquise, et qui a pour titre: _État des dépenses faites

pendant le règne de madame la marquise de Pompadour, à commencer le 9

septembre 1745 jusqu'au 15 avril 1764_ (c'est le jour de sa mort).

Disons tout de suite que le total général est d'environ trente-six

millions et demi pendant dix-neuf ans; donc, de moins de deux millions

par an. «Voilà, sur sa déclaration, dit M. Le Roi, le relevé de ce que

madame de Pompadour a coûté à la France.» C'est beaucoup, sans doute,

mais j'avoue que, d'après tout ce qu'on a écrit sur les prodigalités de

Louis XV envers ses maîtresses, sur le faste, le luxe de la marquise de

Pompadour, je m'attendais à un chiffre plus élevé, et je ne sais si pour

les dépensiers de nos jours ce chiffre ne paraîtra pas mesquin.

D'ailleurs, il faut remarquer que madame de Pompadour tenait une sorte

de cour, qu'elle donnait des fêtes, qu'elle faisait des pensions. Aussi

je lis sans étonnement cette réflexion qui termine le manuscrit: «Voici

un fait que personne ne voudra croire, qui est qu'à sa mort l'on n'ait

trouvé à cette femme que 37 louis d'or dans sa table à écrire, et se

trouve devoir la somme de 1,700,000 livres.»

Voici comment se décomposent les trente-six millions. On sait que la

marquise était une femme de beaucoup d'esprit et de goût, aimant les

bâtiments, les tableaux, les sculptures, cultivant elle-même les arts,

et qui avait une cour d'écrivains et d'artistes. L'état des dépenses

entre à ce sujet dans des détails intéressants pour l'histoire des arts

et donne un total de plus de neuf millions. On sait aussi que madame de

Pompadour aimait les chevaux, qu'elle fit acheter des étalons dans

plusieurs pays, et qu'elle fonda dans sa terre de Pompadour le beau

haras qui existe encore aujourd'hui. L'état de ses dépenses sur cet

article s'élève à plus de trois millions. On trouve encore pour

médailles, 400,000 livres; pour une collection de pierres gravées,

400,000 livres; pour fêtes, voyages du roi, comédies, opéras, quatre

millions. Le chapitre des aumônes est malheureusement plus modeste, il

est ainsi marqué: _Donné aux pauvres pendant tout mon règne_, 150,000

livres. Il est vrai qu'il y faut ajouter de nombreux secours et pensions

donnés à des maisons religieuses.

9º «Il n'est aucun fait historique, dit M. Le Roi, qui ait rendu plus

odieux le nom de Louis XV; et qui, d'un autre côté, ait donné lieu à

plus de divagations parmi les écrivains, que le mystérieux établissement

du _Parc aux cerfs_.» On peut ajouter qu'il n'y en a pas qui ait excité

plus de haine contre l'ancien régime, qui ait valu à la cour des

Bourbons plus d'imprécations et de déclamations, qui ait eu plus

d'influence sur la révolution. M. Le Roi, pièces en main, réduit cette

monstruosité à sa juste valeur. Le nom seul de Parc aux cerfs est en

grande partie la cause des exagérations débitées à ce sujet. A ce nom,

on se figure une sorte de sérail à la façon orientale, un immense jardin

avec bosquets mystérieux, pelouses fleuries, pavillons enchantés, et un

essaim de biches plus ou moins timides, poursuivies par un lubrique

monarque. Il n'est rien de tout cela: le _Parc aux cerfs_ était le nom

d'un quartier de Versailles, du quartier aujourd'hui appelé Saint-Louis,

qui avait été bâti sous Louis XIV, sur l'emplacement d'un parc à bêtes

fauves, datant de Louis XIII, et qui en avait gardé le nom. Quant au

sérail, voici à quoi il se réduit. Louis XV avait acheté secrètement,

dans une impasse déserte de ce quartier, une petite maison bourgeoise où

pouvaient à peine loger trois personnes, et dans laquelle son valet de

chambre faisait élever quelques jeunes filles ordinairement vendues par

leurs parents. «Il n'y en avait que deux en général, dit madame du

Hausset, très-souvent une seule; quelquefois, le Parc aux cerfs était

vacant cinq ou six mois de suite. Lorsqu'elles se mariaient on leur

donnait des bijoux et une centaine de mille francs.» Il ne paraît pas

que le nombre de ces victimes, immense d'après tous les historiens, ait

dépassé une trentaine, le roi n'ayant gardé cette maison que de 1755 à

1771. M. Le Roi appuie cette curieuse découverte historique de pièces

irréfutables, mais cela n'empêchera pas les historiens de scandales de

parler des centaines de millions, et même des milliards que coûta le

Parc aux cerfs.

10º Si la dissertation sur le Parc aux cerfs atténue, sans le rendre

moins odieux, le libertinage de Louis XV, il n'en est pas de même du

morceau suivant qui renferme une notice biographique sur madame du

Barry, d'après des cartons et des liasses de documents appartenant aux

archives de la préfecture de Seine-et-Oise, et à la bibliothèque de

Versailles. On sait qu'un gentilhomme débauché et ruiné, Jean du Barry,

ayant rencontré dans un mauvais lieu une fille d'une merveilleuse

beauté, parvint à la faire connaître au roi qui en devint follement

épris, que pour en faire une maîtresse en titre et lui donner un rang à

la cour, il la fit épouser à son frère le comte du Barry. M. Le Roi nous

donne _in extenso_ l'étrange contrat de mariage conclu à cet effet, où

l'on stipule la séparation des deux époux, où la future prend le nom de

Jeanne Gomard de Vaubernier, nom faux, comme nous le dirons tout à

l'heure; enfin, où elle apporte en dot 30,000 livres «provenant de ses

économies», et consistant, pourrait-on dire, en outils de son métier,

c'est-à-dire en diamants, perles, dentelles, «un lit complet, trente

robes et six douzaines de chemises».

Après cette édifiante énumération, M. Le Roi nous donne l'état des

richesses accumulées par madame du Barry lorsqu'elle fut devenue la

maîtresse en titre du roi: 100,000 livres de rentes sur la ville de

Paris, la terre de Louveciennes, 40,000 livres de rentes sur la ville de

Nantes, etc. Madame du Barry n'avait reçu presque aucune éducation et

avait les goûts de son ancienne vie, l'amour effréné de la toilette, des

jolis meubles, des colifichets, des futilités. Son appartement n'était

qu'un boudoir: M. Le Roi nous en donne la description, et les détails

dans lesquels il entre sont à faire pâmer, à faire mourir d'envie les

plus charmantes dépensières de nos jours. Qu'on en juge par ce qu'il dit

des lieux les plus secrets de cet appartement:

«Dans la garde-robe on voyait un meuble de toilette secrète à dossier,

en marqueterie, fond blanc à mosaïques bleues et filets d'or, avec

rosettes rouges, garni de velours bleu brodé d'or, et sabots dorés d'or

moulu, la boîte à éponges et la cuvette d'argent, deux tablettes

d'encoignure aussi en marqueterie, garnies de bronzes dorés d'or moulu,

et une chaise de garde-robe en marqueterie pareille aux autres meubles,

la lunette recouverte de maroquin, et les poignées et les sabots dorés

d'or moulu.»

Le rêve de madame du Barry dura à peine six ans. Le roi mourut. Madame

du Barry, exilée d'abord dans un couvent, revint ensuite habiter son

château de Louveciennes. Ses créanciers l'y poursuivirent. Légère,

insouciante et prodigue malgré les libéralités du roi, elle avait

1,200,000 livres de dettes. Louis XVI se fit donner l'état des dons

faits à la maîtresse de son aïeul, et l'on trouva qu'elle avait reçu en

six ans six millions et demi, sans compter les maisons, les 150,000

livres de rente viagère, etc. Sur cette somme les bijoutiers avaient

reçu 2,280,000 livres, les marchands de dentelles, soieries, etc.,

738,000 livres; les tailleurs et brodeurs, 551,000 livres, etc. Madame

du Barry n'avait fait de mal à personne pendant sa faveur; elle était

d'une bonté extrême, d'une humeur charmante, et avait laissé à la cour

des amis qui lui restèrent très-dévoués. Grâce à eux, elle parvint à

payer ses dettes au moyen d'un échange de 60,000 livres de rente viagère

contre 1,250,000 livres qui lui furent données par le trésor.

Mais madame du Barry ne s'était pas corrigée de son goût de dépenses, et

de sa négligence à compter; elle fit de nouvelles dettes, et à l'époque

de la Révolution elle fut obligée de songer à vendre ses bijoux. Elle

réunit les plus précieux dans une chambre où, pendant une nuit, des

voleurs s'introduisirent et firent main basse sur le précieux dépôt.

Madame du Barry fit publier la liste des objets volés. Cette liste est

donnée par M. Le Roi: c'est une rivière continue, une cascade

éblouissante de diamants, de perles, de bagues, de colliers, de

girandoles, de bracelets, d'_esclavages_, d'étuis, de boîtes, à faire

tourner la tête des dames qui la liront.

Le vol des bijoux de madame du Barry fut la cause de sa mort. Ayant

appris que les voleurs avaient été arrêtés à Londres et qu'on

instruisait leur procès, elle voulut suivre cette affaire et alla en

Angleterre avec un passe-port régulier. C'était au mois d'octobre 1792.

Son absence s'étant prolongée, on la regarda comme émigrée et l'on mit

le scellé sur ses biens. Dès qu'elle l'apprit, elle revint en France;

mais au mois de juin 1793 elle fut arrêtée comme suspecte et traduite

(novembre 1793) au tribunal révolutionnaire, comme ayant fourni aux

émigrés réfugiés à Londres des secours pécuniaires, et entretenu avec

eux des correspondances. L'occasion était belle à faire de la

déclamation révolutionnaire; aussi Fouquier Tainville accumula les

accusations les plus forcenées, les plus emphatiques «contre cette

moderne Aspasie, cette sultane du crime couronné, contre cette

surintendante des honteuses débauches du Sardanapale moderne, etc.» On

sait que, condamnée à mort, elle fut conduite au supplice le 8 décembre

1793.

M. Le Roi fait suivre cette lugubre histoire de détails intéressants sur

les biens confisqués de madame du Barry. Le total de l'appréciation des

effets mobiliers s'élève à 1,246,000 livres, sans compter les objets

d'art qui sont aujourd'hui répartis dans les musées de l'État. Le

château de Louveciennes fut vendu six millions.

Cette notice biographique si pleine de faits inconnus, de chiffres

éloquents, se termine par un dernier détail qui n'est pas le moins

inattendu: c'est que l'acte de naissance présenté par madame du Barry

pour son mariage était faux; qu'elle n'était pas la fille légitime de

Gomard de Vaubernier et de Jeanne Bécu, née en 1746, mais la fille

naturelle d'une pauvre paysanne appelée Anne Bécu, et qu'elle était née

en 1743. Elle avait donc vingt-six ans lorsqu'elle fut présentée à Louis

XV et cinquante ans quand elle mourut.

Telle est, à la place des lieux communs débités sur cette femme trop

célèbre, la vérité qui ressort des documents authentiques consultés par

M. Le Roi. Espérons que le savant bibliothécaire ne bornera pas à ces

dix morceaux ses investigations intéressantes et que, au grand plaisir

du public affriandé par ces révélations, il tirera bientôt de ses

cartons de nouvelles _Curiosités historiques_.

TH. LAVALLÉE.

I

LE CHATEAU DE VERSAILLES SOUS LOUIS XIII

ET LA JOURNEE DES DUPES.

1627-1630.

A quelle époque faut-il faire remonter la construction du château que

Louis XIII fit élever à Versailles? Comme les divers écrivains qui ont

traité ce point historique ne sont point d'accord entre eux, et que nous

nous proposons de fournir des documents nouveaux pouvant servir à

éclaircir la question, nous allons entrer dans quelques détails à ce

sujet.

Les deux premiers auteurs qui s'occupèrent de l'époque de la fondation

du château, furent l'architecte Blondel, dans son livre de

l'_Architecture française_, t. IVe, 1756, et l'abbé Lebeuf, dans

l'_Histoire du diocèse de Paris_, t. VIIe, 1757.

Voici d'abord ce que dit l'abbé Lebeuf. Après avoir fait l'énumération

des divers seigneurs de Versailles, il ajoute:

«Jean de Soisy prend, dans son contrat de mariage avec Antoinette

Postel, du 22 janvier 1610, la qualité de seigneur de Soisy, sous

Montmorency, et de Versailles au val de Galie. Ce fut lui qui vendit

cette terre au roi Louis XIII, vers l'an 1627.»

Voici maintenant comment s'exprime Blondel, sur le même sujet:

«La terre et seigneurie de Versailles était possédée, en 1560, par

plusieurs particuliers: _Philippe Colas_, écuyer, en possédait la plus

grande partie; une autre appartenait à _Antoine Poart_, maître des

comptes à Paris: ce dernier était aussi propriétaire de la seigneurie de

la Grange Lessart; enfin une autre partie appartenait à _Roberte de

Soisy_, femme de Jean de la Porte, et à _Marguerite de Soisy_, sa soeur,

veuve de Jean Dizy, en qualité d'héritières d'Antoinette de Portet, leur

mère.

»_Martial de Loménie_, secrétaire du roi et de ses finances, devint, en

1561, propriétaire de cette terre et de celle de la Grange Lessart, par

les acquisitions qu'il en fit, et en a joui jusqu'à sa mort, arrivée en

1572; il avait épousé Jacqueline Pinault, décédée avec lui.

»Les tuteur et curateur de leurs enfans mineurs vendirent cette terre et

seigneurie de Versailles, et celle de la Grange Lessart, par contrat du

27 juin 1573, à M. Albert de Gondi, comte de Retz. Son fils,

Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, la vendit ensuite à Louis

XIII, par contrat passé le 8 avril 1632.»

Blondel donne ensuite un extrait du contrat de vente, puis il ajoute:

«Quoiqu'il paraisse, par la date de ce contrat, que Louis XIII n'acheta

la seigneurie de Versailles qu'en 1632, il est cependant certain que,

dès l'année 1624, il avait commencé à y faire bâtir un rendez-vous de

chasse, qu'il avait élevé sur le lieu le plus éminent, et où était situé

ci-devant un moulin à vent.»

Ainsi voilà deux graves auteurs, écrivant tous deux à la même époque,

paraissant s'autoriser de documents authentiques, et qui tous deux

donnent une date différente à un fait qu'il semble au premier abord si

aisé de constater.

Presque tous ceux qui, depuis cette époque, ont écrit sur l'origine du

château de Versailles, puisant leurs renseignements dans l'abbé Lebeuf,

ont donné l'année 1627 comme date de sa fondation[2]. Cette date est

encore indiquée dans les descriptions modernes de Versailles, que l'on

trouve dans toutes les mains des visiteurs du musée historique.

Quelle est donc la véritable date de la construction du château de Louis

XIII? Est-ce 1624, 1627 ou 1632?

M. Eckard, dans ses recherches historiques sur Versailles, frappé de

cette différence, et voulant tout concilier, accepte les trois dates et

cherche à les expliquer.

Ainsi, d'après lui, en 1624, Louis XIII, _ennuyé, et sa suite encore

plus, d'y avoir souvent couché dans un méchant cabaret à rouliers, ou

dans un moulin à vent_[3], fit d'abord construire à Versailles un

pavillon pour servir de rendez-vous de chasse.

Et il ajoute: «Ce pavillon, inconnu au duc de Saint-Simon, était oublié

lorsqu'il écrivait un siècle après cette construction: une partie, celle

donnant sur l'avenue de Saint-Cloud, a été démolie en 1827, et une

maison bâtie sur l'emplacement; l'autre partie, sur la rue de la Pompe,

subsiste toujours: le tout appartient à M. Amaury, et porte encore

aujourd'hui le nom de _Pavillon royal_; il est situé presqu'à l'angle

que forment l'avenue de Saint-Cloud et la rue de la Pompe, aboutissant

sur celle du Plessis. Il était donc sur le chemin qui conduisait à la

forêt de Saint-Léger-en-Yveline, à l'époque où la chaussée d'Auteuil et

l'ancien pont de bois, à Sèvres, n'existant pas encore, la grande route

de Paris à Brest passait par Saint-Cloud, d'où un chemin secondaire

partait et se dirigeait sur Ville-d'Avray, Montreuil, le territoire de

Versailles et les autres, jusqu'à cette forêt. Quoique engagé dans les

maisons voisines, ce pavillon était naguère encore facile à reconnaître

par la tourelle, ou lanterne, qui dominait et éclairait, un grand

escalier, et qui, ensuite, forma la coupole de la synagogue qu'on y a

vue pendant quelques années. Je me souviens très-bien qu'en 1780, un

habile professeur d'écriture, Hachette, qui en occupait le premier

étage, et dont la classe fort élevée et très-spacieuse donnait en partie

sur la rue de la Pompe, nous dit plusieurs fois que cette pièce avait

été la chambre à coucher de Louis XIII. Cette partie conservée du

pavillon a seulement subi quelques changements dans sa distribution

intérieure. De plus, _le Cicerone_ de 1804 contient, dans sa description

des édifices de Versailles, ce passage remarquable:--_Le Pavillon

royal_.--On assure qu'une portion, celle où se trouve son vaste

escalier, est véritablement la première propriété de Louis XIII, qui en

faisait son retour de chasse avant l'acquisition de la terre

seigneuriale. Enfin M. Guignet, ancien architecte des bâtiments du roi à

Versailles, à qui j'ai communiqué mes observations, et qui les a

vérifiées, a adopté entièrement mon opinion.»

M. Eckard ajoute qu'en 1627, Louis XIII, ayant jugé qu'aucun pays ne

pouvait présenter en aussi peu d'espace, plus de variété pour les

courses à cheval, dans lesquelles consiste le plaisir de la chasse à cor

et à cris, acheta de Jean de Soisy un fief et des terrains à Versailles,

et y fit élever _un petit château de cartes_[4] sur un monticule qui

était occupé par un moulin à vent. Enfin, qu'en 1632, le roi fit

l'acquisition de la terre et seigneurie de Versailles, de Jean-François

de Gondi, archevêque de Paris, ainsi qu'il résulte du contrat cité par

Blondel. Donc en résumé: 1624, construction du Pavillon royal;

1627, acquisition d'un fief de Jean de Soisy.--Louis XIII construit un

petit château sur l'emplacement du moulin, comme le point le plus

éminent. 1632, vente par l'archevêque de Paris, du vieux château et de

la seigneurie de Versailles.

Ainsi, le travail de M. Eckard avait résolu la question et les trois

différentes dates de la fondation du château se trouvaient expliquées.

En 1839, l'auteur de l'essai historique intitulé: _Versailles_,

_seigneurie_, _château et ville_, s'empressa d'adopter l'explication de

M. Eckard, surtout en ce qui concerne le Pavillon royal[5]. Quant au

château qui n'aurait été commencé qu'en 1627, l'auteur de _Versailles_,

_seigneurie_, _château et ville_ se demande si c'est bien à ce château

qu'il faut attribuer le mot de _chétif Versailles_, prononcé par

Bassompierre, ainsi que l'ont fait beaucoup d'autres auteurs et M.

Eckard lui-même? Si l'on adopte, en effet, l'opinion de l'abbé Lebeuf,

qui donne cette année 1627 comme celle où Louis XIII fit commencer la

construction du château sur les terrains vendus à cette époque par Jean

de Soisy, il est impossible de ne pas supposer que Bassompierre se soit

trompé en parlant d'un château n'existant pas encore; et cependant le

récit de Bassompierre est positif. Voici ce que l'on trouve dans le

journal de sa vie[6].

Après avoir raconté, jour par jour, ce qui lui était arrivé pendant le

mois de décembre 1626, il ajoute:

«Les choses étoient en cet état, lorsque nous entrâmes en l'année 1627,

au commencement de laquelle le roy fit tenir une assemblée de notables,

en laquelle il me fit l'honneur de me choisir pour y estre un des

présidents. Monsieur, frère du roy, fut le chef et le premier, et

ensuite M. le cardinal de la Valette, le maréchal de la Force et moi.»

Bassompierre indique ensuite la composition de cette assemblée; puis,

après avoir parlé des divers objets mis en délibération, il raconte

qu'il lui arriva peu d'occasions de parler: «Hormis une seule fois,

dit-il, que nous estant proposé si le roy cesseroit ses bastimens

jusques dans une meilleure saison, et que ses finances fussent en

meilleur estat, M. d'Osembray fut d'advis que l'on le devoit conseiller

au roy.»

Il crut alors devoir prendre la parole, et prononça un discours qu'il

donne en son entier. C'est dans ce spirituel discours, épigramme adroite

contre la parcimonie de Louis XIII, parcimonie dont il se servit

habilement pour faire changer d'avis tous ceux qui avaient déjà voté

pour la proposition de M. d'Osembray, que se trouve ce fameux mot de

_chétif château de Versailles_, cité depuis si diversement. Après avoir

fait observer qu'il n'est pas nécessaire de conseiller à Louis XIII de

ne point faire une chose qu'il ne fait pas, il ajoute: «Le feu roy nous

eust pû demander cet advis, et nous eussions eu loisirs de le lui

donner, car il a employé des sommes immenses à bastir. Nous avons bien

pû connoistre en celui-cy la qualité de destructeur, mais non

d'édificateur. Saint-Jean-d'Angely, Clérac, Les Tonnains, Monheur,

Négrepelisse, Saint-Antonin, et tant d'autres places rasées, démolies ou

bruslées, me rendent preuve de l'un et le lieu où nous sommes, auquel,

depuis le décès du feu roy son père, il n'a pas ajouté une seule

pierre[7]; et la suspension qu'il a faite depuis seize années au

parachèvement de ses autres bastimens commencez, me font voir clairement

que son inclination n'est point portée à bastir, et que les finances de

la France ne seront point épuisées par ses somptueux édifices; si ce

n'est qu'on lui veuille reprocher le _chétif chasteau de Versailles_, de

la construction duquel un simple gentilhomme ne voudroit pas prendre

vanité.» Dans cette assemblée des notables, furent traités les plus

grands intérêts de l'État. Elle tient une place importante dans le règne

de Louis XIII, et ne peut être mise en doute, pas plus que le discours

si remarquable qu'y prononça Bassompierre, et qu'il ne pouvait avoir

oublié lorsqu'il écrivit ses mémoires très-peu d'années après[8]. Aussi

l'auteur de _Versailles_, _seigneurie_, _château et ville_, pense-t-il

que ce discours, prononcé au commencement de 1627, n'a dû s'appliquer

qu'au Pavillon royal, bâti dès 1624. Mais cependant, peu certain que le

maréchal de Bassompierre ait parlé avec tant d'assurance d'une maison si

peu importante, il ajoute: «Ou bien si l'on veut que Bassompierre ait

appliqué son mot de _chétif_ au château bâti sur le tertre de Jean de

Soisy, il faudra convenir que son discours aura été fait après coup,

c'est-à-dire depuis 1631, époque où le maréchal fut enfermé à la

Bastille, et où il commença pour se désennuyer, et fort souvent de

mauvaise humeur, à écrire les mémoires qu'il a laissés; il aura donc

donné l'épithète de chétif au nouveau château, par la raison que tout ce

que devait faire le roi, alors sous l'influence de Richelieu, l'ennemi

juré du maréchal, devait paraître, aux yeux de ce dernier, mauvais,

tyrannique ou chétif, et le pauvre château aura été enveloppé dans une

commune disgrâce avec les actes despotiques du cardinal.»

Il paraît donc à peu près certain, d'après tout ce que nous venons de

rapporter, que Louis XIII avait une habitation à Versailles dès l'année

1624, et certainement avant 1627. Cette habitation, Blondel assure

qu'_elle était élevée sur le lieu le plus éminent, et où était situé

ci-devant un moulin à vent_, par conséquent à la place même où se trouve

le château actuel, tandis que M. Eckard, et après lui l'auteur de

_Versailles_, _seigneurie_, _château et ville_, pensent que c'était le

Pavillon royal; c'est pour éclairer cette question que nous nous sommes

livré à quelques recherches, qui nous ont procuré la connaissance de

nouveaux documents propres à la résoudre.

M. Eckard, lorsqu'il écrivit son livre sur Versailles, fit de nombreuses

visites aux Archives du royaume et aux Archives de la couronne, pour

avoir quelques renseignements sur les faits dont il s'agit; mais là

comme à Versailles, il ne put trouver aucun acte, aucun titre qui se

rapportât aux acquisitions de Louis XIII à Versailles; ce qui lui fit

penser «que les contrats primordiaux, soit du vieux château et de la

seigneurie de Versailles, soit du fief vendu par Jean de Soisy, ont été

détruits, de même qu'une foule d'autres documents plus importants encore

pour notre histoire l'ont été dans toute la France, parce qu'ils

établissaient des droits féodaux et des redevances seigneuriales

supprimés, sans indemnité, par différents décrets.»

«En effet, une loi du 17 juillet 1793, a ordonné le brûlement de tous

les titres énonciatifs de ces droits, et existants entre les mains des

anciens seigneurs, ou qui, pour les domaines nationaux, avaient été

déposés dans les secrétariats des districts. Or, cette loi, qui

prononçait cinq années de fers contre ceux qui auraient caché ou

soustrait et recelé des minutes, ou des expéditions des actes qui

devaient être brûlés, fut rigoureusement exécutée à Versailles, d'où

relevaient en outre trente-quatre seigneuries.»

Il était donc nécessaire de suivre une autre direction dans les

recherches nouvelles que l'on voulait faire sur ce sujet; et comme il

s'agissait surtout de constater l'époque de la construction du Pavillon

royal, regardé comme la première habitation de Louis XIII, ce fut

particulièrement de ce côté que nous portâmes nos investigations.

Nous nous adressâmes au propriétaire de ce pavillon, M. Peert, avoué à

Versailles, et grâce à son extrême obligeance, nous avons trouvé, parmi

les titres de propriété, deux pièces qui établissent d'une manière

positive l'époque de la construction du _Pavillon royal_.

La première de ces pièces est ainsi conçue:

«Don de place à Versailles pour les héritiers de la veuve Hérault.

»Aujourd'hui, 2 aoust mil sept cent un, le Roy étant à Versailles, les

héritiers de la veuve Hérault lui ont fait représenter que Sa Majesté

lui auroit accordé, il y a environ 25 ans, une place scize en ce lieu,

sur laquelle elle a fait bastir une maison appelée le _Pavillon royal_;

mais comme il ne luy en a pas été expédié de brevet pour en assurer la

propriété à ses héritiers, ils l'ont très-humblement suppliée de vouloir

sur ce leur pourvoir, à quoy ayant égard, Sa Majesté a, en tant que de

besoin, accordé et fait don aux héritiers de ladite veuve Hérault de

ladite place, contenant 24 toises 4 pieds de face sur la rue de la

Pompe, 29 toises de face sur l'avenue de Saint-Cloud, 3 toises 2 pieds

de face à la pointe aboutissant par le côté opposé à ladite pointe, au

mur de l'hostel de Guise, et ayant 17 toises de profondeur, le long

dudit mur, à la charge par eux de payer au domaine de Versailles le

droit de cens sur le pied de 5 sols par arpens, au jour de Saint-Michel,

et d'entretenir en bon état et cimétrie la maison qui y a été bastie, et

pour assurance de sa volonté, Sa Majesté m'a commandé de leur en

expédier le présent brevet, qu'elle a signé de sa main et fait

contresigner par moy, conseiller secrétaire d'État et de ses

commandements et finances, signé: Louis et plus bas Phelypeaux; et au

dos est écrit: Paraffé _ne varietur_, au désir du partage passé devant

les notaires soussignés, ce 20 mars 1720. Signé: Bergeret, Delaroche,

Delaroche avec Besnier et Junot, notaires, en l'original des présentes,

paraffé et demeuré annexé à la minute d'un partage passé devant les

notaires soussignés, ce 20 mars 1720, dont la minute envers ledit Junot.

Signé: Besnier et Junot, avec paraffes et scellé ledit jour.»

La deuxième donne le plan du terrain, et au milieu est écrit:

[Illustration:

AVENUE DE SAINT-CLOUD, 29 TOISES.

+--------+

______________| |______________

3 toises, | /

Ville-Nueve. | /

| /

\ /

\ / 17 toises,

\ / madame de Guise.

\ /

\ /

\______________________/

24 toises 4 piedes,

rue de la Pompe.

]

«Le Roy a accordé, il y a environ 25 ans, à la veuve Hérault une place

scize à Versailles, ayant 24 toises 4 pieds de face sur la rue de la

Pompe, 29 toises de face sur l'avenue de Saint-Cloud, 3 toises 2 pieds

de face à la pointe où se joignent ladite rue de la Pompe avec ladite

avenue, aboutissant par le côté opposé à ladite pointe, au mur de

l'hostel de Guise, et ayant 17 toises de profondeur le long dudit mur,

le tout ou environ, sur laquelle place elle a fait bastir une maison

appelée le _Pavillon royal_, suivant les décorations réglées par Sa

Majesté, dont n'ayant point eu ci-devant de brevet, Sa Majesté m'a

commandé de donner le présent certificat aux héritiers de ladite veuve

Hérault, pour obtenir sur iceluy tous brevets nécessaires.

«Fait à Versailles, le 10 juillet 1701, signé: Hardouin Mansart.»

* * * * *

Et plus bas: «Première inventoriée.»

* * * * *

Deuxième, et au dos est écrit: «Paraffé _ne varietur_, au désir du

partage passé devant les notaires soussignés, ce 20 mars 1720. Signé:

Delaroche, Bergeret, Delaroche avec Besnier et Junot, notaires.

»Est l'original des présentes demeuré annexé à la minute d'un partage,

passé devant les notaires soussignés, dont Junot, l'un d'eux, a la

minute, ce 20 mars 1720. Signé: Besnier et Junot, avec paraffes, et

scellés ledit jour.»

Il résulte de ces documents authentiques, que M. Eckard se trompe quand

il affirme que le Pavillon royal a été bâti par Louis XIII; que ce

pavillon, l'une des plus anciennes maisons de Versailles, ne remonte

cependant qu'à l'année 1676, c'est-à-dire au règne de Louis XIV, et que

ce qui a sans doute induit en erreur M. Eckard, et avant lui le

_Cicerone de Versailles_, sur l'origine de ce bâtiment, c'est le nom de

_Pavillon royal_, qu'on lui supposait venir du séjour qu'y aurait fait

anciennement Louis XIII, tandis que les pièces citées prouvent que ce

nom lui a été donné au moment de sa construction par la veuve Hérault,

probablement pour le distinguer des hôtels des grands seigneurs qui

l'environnaient de tous côtés.

Il reste donc établi, par tout ce qui précède, que Louis XIII avait une

habitation, à Versailles avant l'année 1627, date à laquelle l'abbé

Lebeuf fait remonter la vente du fief de Jean de Soisy; que cette

habitation, n'est point le _Pavillon royal_, ainsi que le croyait

l'auteur des _Recherches sur Versailles_; et qu'alors il faut bien en

revenir à l'opinion de Blondel, établissant comme certain que, dès

l'année 1624, _Louis XIII avait commencé à y bâtir un rendez-vous de

chasse, qu'il avait élevé sur le lieu le plus éminent, et où était situé

ci-devant, un moulin à vent_.

Quant à la date de 1632, Louis XIII ne devint véritablement seigneur de

Versailles qu'à cette époque, en achetant de l'archevêque de Paris la

terre et seigneurie de Versailles.

Louis XIII aimait beaucoup Versailles; il y prolongeait ses séjours

pendant la saison des chasses; aussi le _Rendez-vous_ devint une

habitation qui alla en s'agrandissant jusqu'à la fin de son règne.

Ce château, construit par _Lemercier_, architecte, du roi, était flanqué

de quatre pavillons bâtis de pierres et de briques, avec un balcon de

fer tournant tout autour, et dégageant les appartements du premier

étage. Suivant l'usage de ce temps, quelques moyens de défense le

mettaient à l'abri d'un coup de main.

Une fausse braie ou basse enceinte l'entourait et était précédée d'un

fossé à fond de cuve, revêtu de briques et de pierres de taille, terminé

par une balustrade. Ce petit édifice était environné de bois, de plaines

et d'étangs, dont la nature faisait seule les frais[9].

Tel était encore le château de Louis XIII, lorsque, au mois de novembre

1630, s'y passa le curieux événement qui porte dans l'histoire le nom de

_journée des Dupes_.

Ce fut le seul événement politique de quelque importance qui eut lieu

dans le château de Versailles pendant le règne de Louis XIII; il est

donc intéressant de s'y arrêter un moment, d'autant plus qu'il va servir

à faire reconnaître quelques-unes des distributions du château à cette

époque.

Dans le mois de septembre 1630, Louis XIII venait de diriger sur

l'Italie une armée considérable: «Toutes les troupes avaient passé par

Lyon, et le roi les avait voulu voir l'une après l'autre. S'y trouvant

beaucoup de soldats bien nouveaux et mal façonnés au métier, pour les

mieux former, il montrait à quelques-uns comment il fallait porter et

manier les armes, y prenant un singulier plaisir. Il ne s'occupait pas à

ceci, néanmoins, sans beaucoup de travail, s'y adonnant pendant la

chaleur du jour le plus souvent, et pendant les pluies et le mauvais

temps. Le vingt-deuxième jour du mois de septembre, sur les deux à

trois heures après midi, ayant été toute la matinée bien gai, il se

sentit attaqué d'un frisson qui fut suivi d'une fièvre continue, avec

des redoublements chaque nuit, qui donnèrent à ses gens de bien grandes

appréhensions, sans qu'on lui fît connaître que la fièvre dont il était

atteint fût si maligne[10].» La maladie du roi allait toujours en

augmentant; les médecins en désespéraient, et avaient même dit qu'il ne

passerait pas le 30 septembre. A chaque instant on croyait le voir

expirer, lorsque _Sénéles_, médecin du commun de la reine, proposa de

lui administrer un remède qui, disait-il, devait, en moins de quatre

heures, ou sauver le roi ou le faire périr. «Les deux reines, dit

Valdori[11], qui raconte ce fait, voyant l'une son fils, l'autre son

époux sans espérance, et entièrement abandonné des médecins,

consentirent à faire l'épreuve, laquelle réussit si heureusement que ce

monarque, déjà à demi mort, revint dans peu en convalescence[12].»

La reine Anne d'Autriche était depuis longtemps fort en froid avec Louis

XIII; les soins qu'elle lui rendit dans le cours de sa maladie avaient

amené entre eux une espèce de réconciliation. Anne en profita pour

seconder sa belle-mère, Marie de Médicis, dans la guerre que celle-ci

avait déclarée au cardinal de Richelieu. On ne laissa pas respirer le

roi pendant sa pénible convalescence. Les deux reines profitèrent de sa

faiblesse, l'étourdirent de violentes accusations contre Richelieu, qui,

selon elles, n'avait entrepris cette guerre que pour se rendre

nécessaire, et avait ainsi sacrifié la santé et la vie du roi à son

ambition; Louis XIII ne trouva d'autre moyen de se débarrasser des

obsessions de sa mère qu'en lui promettant de prendre un parti définitif

après son retour à Paris.

Curiosités historiques sur Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Mme de Maintenon, Mme de Pompadour, Mme du Barry, etc. · 第 1 / 21 段