III.

«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque

chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?

--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air

hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.

--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand

calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au

malheur.

--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on

salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.

--Vous êtes Français, monsieur?

--Français et gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--Qu'est-ce à dire, sambleu!

--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il

n'y a plus de gentilshommes en France.

--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va

vous envoyer aux poissons.

--Vous ne le ferez pas.

--Est-ce un défi?

--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,

et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais

cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été

confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant

en France et que vous y êtes condamné à mort.

--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là

qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.

--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez

noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.

Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante

affaire de plus.

--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement

original.

--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous

éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau

parce que je vous offre mes services.

--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui

descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un

étranger.

--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est

jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.

--Et qu'en ferez-vous?

--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une

importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette

insulte, je me la passerais au travers du corps.

--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de

mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui

et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource

que le suicide?

--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.

--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.

--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.

--Non; mais c'est ce qui la donne.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le travail.

--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.

--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a

puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile

jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit

bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une

chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et

celle-ci dans l'éternité.

--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.

--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis

la création.

--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous

dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme

désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une

heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de

m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même

votre nom.

--Vous ne dites pas vrai.

--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.

--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au

troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.

--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en

quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.

--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la

main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.

--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...

Que je me jette à vos genoux...»

M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il

n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand

homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui,

Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison

sociale _Franklin and Son et comp._ en valait bien un autre, et qu'il

était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il

expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de

Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en

quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et

de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M.

Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner

chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de

nature à être accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin,

et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si

inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le

sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route

pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents

ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de

plus de huit lieues carrées.

M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes,

travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage

comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un

ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il

est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le

major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,

momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers

ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus

riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui

avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de

l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une

fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de

France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le

diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et

de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines

d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million

de dollars, et s'embarqua sur _le Neptune_ en destination pour le Havre.

La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un

sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du

voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit

corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels

se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi

pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli

convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les

mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi,

dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première

visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on

appelait alors _un noble débris de l'exil_, il avait eu le tort d'être

heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des

républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit

chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir

compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident

fortuit, et il fut assez froidement congédié.

Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour

s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux

Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite

ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec

beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs,

les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires,

les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut

acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de

louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres

de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se

plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le

milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence

dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses

ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et

l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout

entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il

était riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché

entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce

mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage

parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son

mouchoir!

L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843 · 第 15 / 27 题