«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque
chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?
--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air
hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.
--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand
calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au
malheur.
--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on
salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.
--Vous êtes Français, monsieur?
--Français et gentilhomme.
--Vous vous trompez.
--Qu'est-ce à dire, sambleu!
--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il
n'y a plus de gentilshommes en France.
--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va
vous envoyer aux poissons.
--Vous ne le ferez pas.
--Est-ce un défi?
--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,
et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais
cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été
confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant
en France et que vous y êtes condamné à mort.
--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là
qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.
--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez
noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.
Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante
affaire de plus.
--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement
original.
--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous
éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau
parce que je vous offre mes services.
--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui
descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un
étranger.
--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?
--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est
jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.
--Et qu'en ferez-vous?
--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une
importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette
insulte, je me la passerais au travers du corps.
--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de
mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui
et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource
que le suicide?
--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.
--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.
--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.
--Non; mais c'est ce qui la donne.
--Et qu'est-ce donc?
--C'est le travail.
--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.
--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a
puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile
jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit
bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une
chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et
celle-ci dans l'éternité.
--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.
--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis
la création.
--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous
dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme
désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une
heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de
m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même
votre nom.
--Vous ne dites pas vrai.
--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.
--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au
troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.
--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en
quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.
--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la
main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.
--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...
Que je me jette à vos genoux...»
M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il
n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand
homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui,
Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison
sociale _Franklin and Son et comp._ en valait bien un autre, et qu'il
était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il
expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de
Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en
quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et
de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M.
Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner
chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de
nature à être accueillies.
M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin,
et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si
inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le
sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route
pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents
ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de
plus de huit lieues carrées.
M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes,
travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage
comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un
ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il
est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le
major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,
momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers
ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus
riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui
avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de
l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une
fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de
France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le
diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et
de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines
d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million
de dollars, et s'embarqua sur _le Neptune_ en destination pour le Havre.
La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un
sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du
voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit
corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels
se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi
pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.
Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli
convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les
mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi,
dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première
visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on
appelait alors _un noble débris de l'exil_, il avait eu le tort d'être
heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des
républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit
chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir
compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident
fortuit, et il fut assez froidement congédié.
Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour
s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux
Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite
ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec
beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs,
les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires,
les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut
acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de
louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres
de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se
plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le
milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence
dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses
ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et
l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout
entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il
était riche et puissant au sein de ses solitudes.
Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché
entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce
mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage
parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son
mouchoir!