II.

Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de

Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des

fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la

chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de

se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il

effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour

lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!...

Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde,

mais le lendemain on alla se couper la gorge.

Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de

la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à

la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs

en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la

famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut

savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en

tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était

on ne peut plus mort.

La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques

secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier

s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de

Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait

jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse,

qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit

à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour

qu il revint sur ses pas.

Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire

savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le

chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet

ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses

poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit

malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en

se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la

connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il

s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de

partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater

au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants

qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de

ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne

fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la

jeune créole vers les Indes occidentales.

Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour

avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et

pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait

ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui

avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de

son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole.

Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse

à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des

démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois,

il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il

vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus

heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui

passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans

leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique,

lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait

fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus,

que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à

très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource

que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été

malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu

se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu

lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut

touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la

route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.

Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les

tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons

de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de

chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et

comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis

trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé,

cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais

pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée

imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en

Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»

C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne

possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme

aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille

francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande

pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son

banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble

par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi.

Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et

ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais,

en compagnie de M. de Lafayette.

Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante

carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui

l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une

sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.

La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement

endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner

une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse

et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de

Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la

Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il

n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme,

vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un

autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six

mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément

envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait

d'ailleurs à peu près.

La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le

trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose

d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et

entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de

fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de

donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette

coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me

coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie

avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes

coups!»

En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.

L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843 · 第 14 / 27 题