IV.

Nous regretterions amèrement que l'expression de _sage_ dont nous nous

sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur

trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire

est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus

irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les

plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a

tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit

l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des

orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un

petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans

un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une

tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut

cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais

quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de

l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine

ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa

culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son

_retiro_ parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme

cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes

filles, connaissaient si bien l'_homme du banc_, que personne ne se fût

permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue

possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible

surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement

du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite

de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes

des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de

s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers

fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa

naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un

vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui

paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la

figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de

luttes péniblement accomplies.

M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion

qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa

outre.

Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au

bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.

Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre,

passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le

vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de

ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au

soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes

filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent

bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se

leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de

disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.

M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le

lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau

aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison

lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le

faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le

vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque

chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se

dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est

l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un

mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait

si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui

mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le

major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien

monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir.

L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même

une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu

méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de

cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en

serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des

droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief

ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil

quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la

dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout

en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à

le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin,

heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même

les chaises _payantes_, tout à fait comme une carène démâtée que les

vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose

de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans

but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille

impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la

douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées

ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire

en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le

major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que

les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas

que d'en demeurer navrés.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et

de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir.....

C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés

vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange

implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme

aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait

l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne

l'était M. le major dans sa résignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par

une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.

On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait

souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres

sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de

la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une

goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis

toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux

sources les plus sacrées de sa vie?

M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se

tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins

mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il

fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de

velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les

toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des

Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de

parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre

les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de

ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir

une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans

une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.

Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de

diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du

Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à

son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme;

les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont

égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le

monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps

à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs

que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de

quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade

s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais

l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui

d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une

extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une

pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du

major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher

dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la

fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.

Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à

exécution, si la nécessité l'y forçait.

L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843 · 第 16 / 27 题