Nous regretterions amèrement que l'expression de _sage_ dont nous nous
sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur
trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire
est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus
irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les
plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a
tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit
l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des
orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un
petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans
un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une
tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut
cette imprudente fourmi.
Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais
quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de
l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine
ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa
culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son
_retiro_ parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme
cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes
filles, connaissaient si bien l'_homme du banc_, que personne ne se fût
permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue
possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible
surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!
Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement
du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite
de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes
des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de
s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers
fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa
naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un
vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui
paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la
figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de
luttes péniblement accomplies.
M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion
qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa
outre.
Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au
bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.
Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre,
passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le
vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de
ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au
soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes
filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.
Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent
bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se
leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de
disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.
M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le
lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau
aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison
lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le
faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le
vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque
chose.
En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se
dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est
l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un
mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait
si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui
mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le
major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien
monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir.
L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même
une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu
méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de
cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en
serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des
droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief
ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil
quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la
dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?
Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout
en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à
le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin,
heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même
les chaises _payantes_, tout à fait comme une carène démâtée que les
vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose
de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans
but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille
impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la
douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées
ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire
en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le
major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que
les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas
que d'en demeurer navrés.
Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et
de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!
Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir.....
C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés
vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange
implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme
aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait
l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne
l'était M. le major dans sa résignation.
Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par
une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.
On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait
souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres
sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de
la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une
goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis
toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux
sources les plus sacrées de sa vie?
M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se
tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins
mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il
fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de
velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les
toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des
Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de
parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre
les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de
ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir
une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans
une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.
Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de
diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du
Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à
son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme;
les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont
égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le
monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps
à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs
que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de
quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade
s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais
l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui
d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une
extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une
pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du
major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher
dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la
fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.
Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à
exécution, si la nécessité l'y forçait.