Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et
même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque
où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la
liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux
mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre.
Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à
l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de
la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire,
résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds
six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts,
qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.
Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827,
n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de
toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte
en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore
la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.
Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le
major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein
d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or,
combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de
leur sort un jour sur deux?
Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas
précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un
ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges.
Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries,
toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce
fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers
d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez
nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude
approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs
de _Phébus_, et à ne rien perdre de ses rayons.
Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le
major parut fixer son choix.
A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme
ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place
de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une
rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur,
par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre
entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la
rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec
le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont
les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet
endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.
[Illustration: Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de
Palissandre.]
Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur
lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer
le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même
l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de
fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable
aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu
de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact
des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les
troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné
que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles
ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur
qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix
réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une
exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il
offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis,
personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.
O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point
d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles
de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de
roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le
milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si
étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le
plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne
s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les
méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents
géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se
comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et
que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche
de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux
autres.
Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les
marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues,
vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major
devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les
souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs,
lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire
prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui
de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces
fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet
ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés
enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le
ci-devant mousquetaire.
Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était
gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il
réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de
Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards
indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte
de peluche?
Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que
très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer
de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la
fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.
Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait
Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de
laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le
major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc
et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette
remarquable histoire.