Ah! quelle semaine! Papa est grave. Maman, nerveuse. Geneviève, toujours
raisonnable. Patrice, subissant l’influence générale, devient presque
tranquille... et moi, je suis malheureuse! Pauvre moi qui déteste tant
l’indécision!
J’ai tout raconté à Jeanne et à Suzanne, et je leur ai bien dit qu’avant
l’explication de mercredi, je ne me doutais pas à quel point je tenais à
_lui_...
Jeanne est pleine d’une confiance superbe:
--Ne te tourmente donc pas, Paulette; il ne demande pas mieux que de
t’épouser, seulement il n’ose pas le dire, parce qu’il est trop
discret... On parle sans cesse de ton mariage avec tel ou tel grand
personnage!... Georges m’a raconté qu’hier soir encore, chez lady
Oakburn, on te fiançait au comte de Luninges. M. Chambert causait en ce
moment avec je ne sais quel homme célèbre; dès qu’il a entendu ton nom,
il s’est arrêté brusquement, et Georges prétend que, s’il l’avait pu, il
aurait pulvérisé la dame qui te mariait ainsi.
Jeanne est une personne bien sensée, en général... Combien je voudrais
que cette fois, elle eût raison encore! Il me semblerait si dur d’être
obligée de l’oublier, _lui_! Car certainement, s’il ne se soucie pas de
moi, je ferai tout mon possible pour arriver à ne plus penser à lui,
jamais! Je trouve trop ridicule une femme éprise d’un homme qui ne songe
pas à elle!
Alors, j’épouserai M. de Rouvres; autant lui qu’un autre, après tout!
Nous serons extrêmement riches. Comme, par bonheur, il se passionne pour
la chasse et les courses, j’espère qu’il ira beaucoup--sans moi!--Son
Cercle l’occupera aussi... Et puis, je l’engagerai souvent à se rendre
auprès du prince de Galles pour se distraire; et pendant qu’il goûtera
aux grandeurs, peut-être la pensée lui viendra-t-elle de se faire
attacher à la personne de Mgr le duc d’Orléans.
De cette façon, je ne l’aurai pas trop!
Moi, je serai marquise! je me livrerai à de longues séances chez les
couturiers! Je m’arrangerai pour avoir à faire une douzaine de visites
par jour, et le tour du Bois, les expositions, les magasins aidant, les
journées passeront... Je me lancerai au plus fort du tourbillon pour
oublier que j’avais rêvé une autre vie!... Je serai frivole, coquette,
inutile; je me contenterai d’être une femme à la mode, ne pouvant être
une femme heureuse!
Mais au moins, puisque je serai mariée, je pourrai enfin lire ses
ouvrages, à _lui_; ce sera une compensation,--si faible!
Je me répétais toutes ces choses, hier soir, regardant les nuages qui
couraient vite dans le ciel. Papa, seul dans le salon, tenait un
journal; mais il ne lisait pas, car je voyais toujours la même page sous
son regard. Tout à coup, il m’a appelée:
--Paule!
Je suis venue, j’ai pris un petit pliant, et je me suis assise tout près
de lui. Il caressait mes cheveux sans rien dire, tandis que je restais
immobile, les mains croisées sur mes genoux, ayant peur de ce qu’il
pensait...
Au bout d’un instant, il a commencé, et sa voix était pleine de
tendresse:
--Alors, ma petite Paule veut avoir un mari sage pour elle et pour lui?
--Oh! oui, papa! ai-je murmuré.
--Et ce pauvre marquis de Rouvres qui était si épris...
J’ai mis mes bras autour du cou de papa.
--Ne vous tourmentez pas pour lui. Je suis sûre qu’il se consolera... Il
chassera huit jours de suite; et après, il sera incapable de regretter
quelque chose, à commencer par moi!
--Chut, Paulette! a dit papa, tu ne dois pas parler ainsi!
Je me suis tue volontiers. Mes craintes devenaient moins vives, car je
sentais que, malgré tout, papa était bien disposé pour moi; il me
fallait absolument le gagner à ma cause!
Avec maman, je ne peux jamais bien m’expliquer; nous sommes très vives
toutes les deux; comme elle est la mère, je dois la laisser parler, et
ensuite elle ne me donne pas le temps de lui répondre... Tandis qu’avec
papa, c’est moi qui parle...
La nuit tombait toute grise.
Nous étions toujours seuls dans le salon... J’ai appuyé ma tête sur son
épaule et je lui ai dit bien bas:
--Est-ce que vous trouvez ridicule, papa, que je désire épouser M.
Chambert?
--Ridicule?... Oh! non, mon enfant, M. Chambert est un homme d’une
intelligence remarquable, et, ce qui vaut mieux encore, un homme de
grand cœur.
J’ai fermé les yeux pour mieux savourer cette joie d’entendre parler
ainsi de lui... Et puis, j’ai repris toujours bas:
--Une honnête femme, n’est-ce pas, est celle qui aime son mari?
Papa était si surpris de ma question qu’il m’a répondu simplement:
--Oui, mon enfant.
Je me suis soulevée et l’ai regardé bien en face.
--Eh bien! papa, je n’épouserai pas M. de Rouvres, car je veux être une
honnête femme!... Je veux estimer mon mari, avoir confiance en lui,
sentir qu’il m’est supérieur, afin qu’il me garde contre moi-même... Je
ne veux pas craindre en l’épousant de rencontrer ensuite un homme qui me
plaise plus que lui!...
Je me suis arrêtée hors d’haleine.
La nuit était presque entièrement venue; mais je sentais sur moi le
regard de papa, son beau regard loyal...
Il a murmuré comme se parlant à lui-même:
--Qui aurait cru qu’il y avait tant de sagesse dans cette petite tête?
Et il m’a attirée tout contre lui.
J’étais si bien là, avec cette chère espérance qui me montait au cœur...
Et j’aurais voulu rester encore longtemps dans ce silence qui me
laissait faire toutes sortes de rêves doux et bons!...
Mais au bout d’un instant, papa m’a dit:
--Si pourtant ce mariage n’était pas possible, Paulette, tu serais
raisonnable?
J’ai relevé la tête.
--Oui, papa, je serais... je serais très malheureuse!
Le domestique entrait avec les lampes; je me suis sauvée bien vite...
Mais je me sentais moins tourmentée: papa prend mon parti!...