Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Comment tout cela
finira-t-il?...
En rentrant avec miss Emely, je trouve maman dans le petit salon; elle
paraissait très gaie.
J’étais surprise de la voir là; ordinairement, elle fait à cette heure
son tour du Bois.
Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais elle me dit en souriant:
--Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des visites...
Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un peu:
--Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de succès au _Vernissage_
que l’on désire... nous l’enlever...
Je regarde maman toute saisie:
--Maman! maman!... Qu’est-ce que vous voulez dire?
--Je veux dire que moi, qui espérais garder encore longtemps mon enfant
auprès de moi, je crains bien d’être obligée... de la donner à... un
mari...
Le _Vernissage_!... Un mari!... Il n’était pas fiancé à Mlle
d’Alvaro!...
Toutes ces pensées passent en éclair dans mon esprit...
Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur battant à grands coups
pressés.
--Maman! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser?...
--Tu en serais donc bien heureuse? me demande maman avec un sourire très
bon.
--Si je serais heureuse?... Oh! maman...
L’émotion me coupait la voix.
Maman avait l’air un peu étonnée.
--Quel enthousiasme, ma chérie!... Tu le connais à peine depuis six
semaines!
--Depuis six semaines?... Mais je l’ai vu tout l’hiver...
Maman répète:
--Tout l’hiver?
Elle paraissait ne plus rien comprendre.
Une crainte terrible me saisit; j’aurais dû me taire, mais je ne pouvais
pas!
--Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que vous voulez parler?
Elle me regarde stupéfaite.
--M. Chambert!!! Mais il n’est question que du marquis de Rouvres... M.
Chambert!... Tu veux épouser M. Chambert?...
Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse que si j’avais
souhaité d’épouser l’empereur de Chine!
Et moi, je ne trouvais même pas une larme! Pourtant, toute mon âme me
faisait mal; et je restais immobile, regardant le tapis comme si
j’allais y voir les débris de mes malheureuses espérances!
Maman répétait:
--Épouser M. Chambert!... Mais c’est ridicule!... Où as-tu pris une
semblable idée?... Tu es une enfant auprès de lui!...
Ah! elle disait trop vrai! Aussi, mes larmes se sont mises à couler...
Bonnes larmes qui arrivaient si à point! D’abord elles faisaient du bien
à mes pauvres nerfs; et puis, elles étaient le seul moyen d’attendrir
maman, qui répétait toujours machinalement:
--C’est absurde! c’est absurde!...
Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était absurde!
Au bout de quelques minutes, maman reprend comme involontairement:
--Paulette, il n’est pas possible que tu aimes M. Chambert?
J’essuie un peu mes yeux:
--Je ne sais pas... je ne connais rien à ces sortes de choses!... Mais
si j’apprenais maintenant son mariage, il me semble que tout me
deviendrait égal, même d’épouser M. de Rouvres!
Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée près d’elle.
--Écoute, ma chérie; ni ton père, ni moi, ne désirions te voir mariée
toute jeune. Mais la recherche de M. de Rouvres étant particulièrement
honorable, j’ai tenu à t’en parler; car une telle union nous paraîtrait
réunir bien des conditions de bonheur... Philippe de Rouvres est un
excellent garçon, plein de...
--Plein de lui-même! Oh! oui, maman, ai-je interrompu, incapable d’en
écouter davantage. Il est si ennuyeux!... Il n’a une conversation
possible que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du prince de
Galles!...
--Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment on cause d’une façon
intéressante à ton gré.
--Alors, maman, c’est toute une éducation à faire. Il ne sait pas
danser, il faut que je le lui apprenne; il ne sait pas causer, il faut
que je le lui apprenne!... Ce n’est plus un mari que vous me donnez,
c’est un élève...
Et je me suis penchée suppliante vers maman:
--Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais besoin d’un mari très
sage!... Je vous en supplie, donnez-moi M. Chambert!... J’ai tellement
confiance en lui!... Lui seul me rendra tout à fait raisonnable!...
Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman paraissait toujours
perplexe.
--Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de Rouvres sort d’ici. Elle
me dit que son fils est fort épris, que toi-même, au _Vernissage_, as
été charmante pour lui! Et maintenant...
--Oh! maman, laissez-le en être pour son espérance... Je n’ai pas été
charmante pour lui, je l’ai simplement salué avec un sourire aimable
parce que j’étais contente de savoir que M. Chambert n’était pas fiancé
à Mlle d’Alvaro...
J’ai craint tout à coup que maman ne me demande comment je l’avais
appris. Mais elle était trop préoccupée pour y songer. Elle a murmuré
seulement comme à elle-même:
--M. Chambert! Toujours M. Chambert!... Certes, il y a peu d’hommes que
j’estime autant...
Elle s’est tue encore... J’écoutais de toute mon âme, espérant un peu;
mais elle a repris à haute voix:
--Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense peut-être pas le moins du
monde à toi... Nous ne pouvons cependant aller lui adresser une demande
en mariage!
--Oh! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir; je ne le voudrais
pas! Mais si vous le faisiez interroger sans avoir l’air de rien par Mme
de Simiane?
Il me venait étonnamment d’idées depuis que je voyais maman s’adoucir un
peu.
--Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane... Je le sens bien,
jamais, tant que je ne serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne
pourrai accepter un autre mariage!
Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée qu’elle n’entendait même
pas Patrice galoper dans la serre, en criant: «Maman!» sur l’air de
_Marlborough_.
J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes frais d’éloquence.
A la fin, elle m’a dit pensivement:
--Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma Paulette; calme-toi... Mais
n’oublie pas qu’en ce monde, ma chérie, il faut toujours regarder les
choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination, mais aussi
avec ceux de la raison.
Maman disait cela facilement, du haut de sa sagesse de mère; mais
moi!... Je ne pouvais pas le penser!
Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je crois qu’au fond du
cœur, elle regrettait bien de m’avoir conduite au cours.
Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de m’y envoyer!