5 mai.

Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Comment tout cela

finira-t-il?...

En rentrant avec miss Emely, je trouve maman dans le petit salon; elle

paraissait très gaie.

J’étais surprise de la voir là; ordinairement, elle fait à cette heure

son tour du Bois.

Je ne sais si elle devine mon étonnement, mais elle me dit en souriant:

--Je ne suis pas sortie parce que j’ai eu des visites...

Elle s’arrête, et puis continue, en hésitant un peu:

--Il paraît que ma petite Paulette a eu tant de succès au _Vernissage_

que l’on désire... nous l’enlever...

Je regarde maman toute saisie:

--Maman! maman!... Qu’est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire que moi, qui espérais garder encore longtemps mon enfant

auprès de moi, je crains bien d’être obligée... de la donner à... un

mari...

Le _Vernissage_!... Un mari!... Il n’était pas fiancé à Mlle

d’Alvaro!...

Toutes ces pensées passent en éclair dans mon esprit...

Je me lève avec un cri, folle de joie, mon cœur battant à grands coups

pressés.

--Maman! allez-vous dire qu’il veuille m’épouser?...

--Tu en serais donc bien heureuse? me demande maman avec un sourire très

bon.

--Si je serais heureuse?... Oh! maman...

L’émotion me coupait la voix.

Maman avait l’air un peu étonnée.

--Quel enthousiasme, ma chérie!... Tu le connais à peine depuis six

semaines!

--Depuis six semaines?... Mais je l’ai vu tout l’hiver...

Maman répète:

--Tout l’hiver?

Elle paraissait ne plus rien comprendre.

Une crainte terrible me saisit; j’aurais dû me taire, mais je ne pouvais

pas!

--Maman, n’est-ce pas de M. Chambert que vous voulez parler?

Elle me regarde stupéfaite.

--M. Chambert!!! Mais il n’est question que du marquis de Rouvres... M.

Chambert!... Tu veux épouser M. Chambert?...

Cette perspective semblait lui paraître aussi monstrueuse que si j’avais

souhaité d’épouser l’empereur de Chine!

Et moi, je ne trouvais même pas une larme! Pourtant, toute mon âme me

faisait mal; et je restais immobile, regardant le tapis comme si

j’allais y voir les débris de mes malheureuses espérances!

Maman répétait:

--Épouser M. Chambert!... Mais c’est ridicule!... Où as-tu pris une

semblable idée?... Tu es une enfant auprès de lui!...

Ah! elle disait trop vrai! Aussi, mes larmes se sont mises à couler...

Bonnes larmes qui arrivaient si à point! D’abord elles faisaient du bien

à mes pauvres nerfs; et puis, elles étaient le seul moyen d’attendrir

maman, qui répétait toujours machinalement:

--C’est absurde! c’est absurde!...

Je ne voyais pourtant pas en quoi mon désir était absurde!

Au bout de quelques minutes, maman reprend comme involontairement:

--Paulette, il n’est pas possible que tu aimes M. Chambert?

J’essuie un peu mes yeux:

--Je ne sais pas... je ne connais rien à ces sortes de choses!... Mais

si j’apprenais maintenant son mariage, il me semble que tout me

deviendrait égal, même d’épouser M. de Rouvres!

Maman avait le visage bouleversé. Elle m’a attirée près d’elle.

--Écoute, ma chérie; ni ton père, ni moi, ne désirions te voir mariée

toute jeune. Mais la recherche de M. de Rouvres étant particulièrement

honorable, j’ai tenu à t’en parler; car une telle union nous paraîtrait

réunir bien des conditions de bonheur... Philippe de Rouvres est un

excellent garçon, plein de...

--Plein de lui-même! Oh! oui, maman, ai-je interrompu, incapable d’en

écouter davantage. Il est si ennuyeux!... Il n’a une conversation

possible que lorsqu’il parle de ses succès à la chasse ou du prince de

Galles!...

--Eh bien, ma Paulette, tu lui enseigneras comment on cause d’une façon

intéressante à ton gré.

--Alors, maman, c’est toute une éducation à faire. Il ne sait pas

danser, il faut que je le lui apprenne; il ne sait pas causer, il faut

que je le lui apprenne!... Ce n’est plus un mari que vous me donnez,

c’est un élève...

Et je me suis penchée suppliante vers maman:

--Autrefois, vous répétiez toujours que j’aurais besoin d’un mari très

sage!... Je vous en supplie, donnez-moi M. Chambert!... J’ai tellement

confiance en lui!... Lui seul me rendra tout à fait raisonnable!...

Les larmes m’ont empêchée de continuer. Maman paraissait toujours

perplexe.

--Je ne comprends plus rien à tout cela. Mme de Rouvres sort d’ici. Elle

me dit que son fils est fort épris, que toi-même, au _Vernissage_, as

été charmante pour lui! Et maintenant...

--Oh! maman, laissez-le en être pour son espérance... Je n’ai pas été

charmante pour lui, je l’ai simplement salué avec un sourire aimable

parce que j’étais contente de savoir que M. Chambert n’était pas fiancé

à Mlle d’Alvaro...

J’ai craint tout à coup que maman ne me demande comment je l’avais

appris. Mais elle était trop préoccupée pour y songer. Elle a murmuré

seulement comme à elle-même:

--M. Chambert! Toujours M. Chambert!... Certes, il y a peu d’hommes que

j’estime autant...

Elle s’est tue encore... J’écoutais de toute mon âme, espérant un peu;

mais elle a repris à haute voix:

--Enfin, mon enfant, M. Chambert ne pense peut-être pas le moins du

monde à toi... Nous ne pouvons cependant aller lui adresser une demande

en mariage!

--Oh! non, ai-je dit, sortant la tête de mon mouchoir; je ne le voudrais

pas! Mais si vous le faisiez interroger sans avoir l’air de rien par Mme

de Simiane?

Il me venait étonnamment d’idées depuis que je voyais maman s’adoucir un

peu.

--Je vous en supplie, demandez à Mme de Simiane... Je le sens bien,

jamais, tant que je ne serai pas sûre qu’il ne songe pas à moi, je ne

pourrai accepter un autre mariage!

Maman ne répondait rien. Elle était si absorbée qu’elle n’entendait même

pas Patrice galoper dans la serre, en criant: «Maman!» sur l’air de

_Marlborough_.

J’avais une frayeur terrible d’en être pour mes frais d’éloquence.

A la fin, elle m’a dit pensivement:

--Nous tâcherons que tu sois heureuse, ma Paulette; calme-toi... Mais

n’oublie pas qu’en ce monde, ma chérie, il faut toujours regarder les

choses, non pas seulement avec les yeux de l’imagination, mais aussi

avec ceux de la raison.

Maman disait cela facilement, du haut de sa sagesse de mère; mais

moi!... Je ne pouvais pas le penser!

Elle ne semblait plus trop fâchée. Pourtant, je crois qu’au fond du

cœur, elle regrettait bien de m’avoir conduite au cours.

Ce n’est certes pas moi qui lui avais demandé de m’y envoyer!

Rêve blanc · 第 42 / 47 题