Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me dire que maman me
demandait.
Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle ôtait son chapeau.
Aussitôt que je suis entrée, elle a renvoyé la femme de chambre; et puis
elle a commencé:
--Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule; elle a vu M. Chambert.
J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de maman; mais c’était plus
fort que moi!... je suis devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu
peur:
--Paule, ma chérie! ne te trouble pas ainsi! Je t’apporte de bonnes
nouvelles!
--De bonnes nouvelles?... Oh! maman, dites, dites-moi tout!
Je n’étais plus pâle, au contraire; je sentais mon sang courir très vite
dans mes veines; et la chambre me semblait pleine de soleil.
Alors, maman m’a tout raconté.
M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane. D’une façon bien naturelle,
elle s’est arrangée, dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête
avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant un peu...
(chère Mme de Simiane, qu’elle était bonne!) pour savoir ce qu’il
répondrait...
Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur, que Mme de
Simiane, qui voyait ce qu’elle désirait, lui a dit soudain avec sa
franchise terrible:
--Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de cette enfant!!... Pourquoi
ne la demandez-vous pas?...
Il se défendait, répondant par des phrases vagues; et puis, brusquement,
comme elle insistait, il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que
bien des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve...--Ce «rêve», quel joli
mot!... Éveillé, on rêve seulement aux choses que l’on désire...
Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait là une chose
impossible! Il comprenait que papa et maman eussent le désir d’un
brillant mariage pour moi... D’ailleurs, lui-même ne voulait pas abuser
de la confiance qu’on lui avait montrée en nous laissant suivre ses
conférences... Et il aimait mieux partir afin de s’ôter la tentation de
faire une demande inutile qui nous séparerait complètement... etc., etc.
Mon Dieu! Comment un homme d’esprit peut-il dire tant de sottises!...
Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais eu bien peur qu’il ne
refusât jusqu’au bout.
Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a demandé tout à coup si ce
n’était pas mon propre bonheur qu’il renonçait à faire... Il a un peu
hésité... Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait coupable de
profiter d’un enthousiasme de jeune fille! car il savait bien qu’en
réalité je le considérais seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il
répété.
Oh! comme il avait retenu cette phrase que j’avais dite sans réfléchir,
sans y attacher d’importance, pour mieux exprimer toute la confiance
qu’il m’inspirait! Et c’était bien mal à lui de parler de la sorte, de
m’accuser d’être enthousiaste, quand, au contraire, je m’efforce sans
cesse d’être raisonnable, posée, calme!...
Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance, a dû être bien
éloquente, car elle a triomphé de toutes les objections:
--Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse comme les mères savent
en trouver..., si tu veux toujours...
Ah! si je voulais!!!...
J’avais écouté haletante, incapable de trouver un mot pour questionner;
mais quand maman m’a parlé ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui
crier:
--Oh! que vous êtes bonne, maman! Oh! oui!... je veux!...
J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite. Mon bonheur m’étouffait;
je ne pouvais le garder pour moi seule.