15 mai.

Je m’habillais pour le dîner. Anna est venue me dire que maman me

demandait.

Je n’ai pas été longue pour aller la trouver. Elle ôtait son chapeau.

Aussitôt que je suis entrée, elle a renvoyé la femme de chambre; et puis

elle a commencé:

--Je reviens de chez Mme de Simiane, Paule; elle a vu M. Chambert.

J’aurais dû être rassurée par le bon sourire de maman; mais c’était plus

fort que moi!... je suis devenue toute blanche, si blanche qu’elle a eu

peur:

--Paule, ma chérie! ne te trouble pas ainsi! Je t’apporte de bonnes

nouvelles!

--De bonnes nouvelles?... Oh! maman, dites, dites-moi tout!

Je n’étais plus pâle, au contraire; je sentais mon sang courir très vite

dans mes veines; et la chambre me semblait pleine de soleil.

Alors, maman m’a tout raconté.

M. Michel dînait lundi chez Mme de Simiane. D’une façon bien naturelle,

elle s’est arrangée, dans la soirée, pour avoir un moment de tête-à-tête

avec lui, et a mis la conversation sur moi, me critiquant un peu...

(chère Mme de Simiane, qu’elle était bonne!) pour savoir ce qu’il

répondrait...

Alors, il m’a défendue si bien, avec tant de chaleur, que Mme de

Simiane, qui voyait ce qu’elle désirait, lui a dit soudain avec sa

franchise terrible:

--Mais, mon cher ami, vous êtes amoureux de cette enfant!!... Pourquoi

ne la demandez-vous pas?...

Il se défendait, répondant par des phrases vagues; et puis, brusquement,

comme elle insistait, il lui a avoué qu’elle avait deviné juste, que

bien des fois, cet hiver, il avait fait ce rêve...--Ce «rêve», quel joli

mot!... Éveillé, on rêve seulement aux choses que l’on désire...

Mais il savait bien, a-t-il ajouté, qu’il souhaitait là une chose

impossible! Il comprenait que papa et maman eussent le désir d’un

brillant mariage pour moi... D’ailleurs, lui-même ne voulait pas abuser

de la confiance qu’on lui avait montrée en nous laissant suivre ses

conférences... Et il aimait mieux partir afin de s’ôter la tentation de

faire une demande inutile qui nous séparerait complètement... etc., etc.

Mon Dieu! Comment un homme d’esprit peut-il dire tant de sottises!...

Heureusement, je ne l’entendais pas, car j’aurais eu bien peur qu’il ne

refusât jusqu’au bout.

Mme de Simiane, le voyant si résolu, lui a demandé tout à coup si ce

n’était pas mon propre bonheur qu’il renonçait à faire... Il a un peu

hésité... Et ensuite, n’a-t-il pas répondu qu’il serait coupable de

profiter d’un enthousiasme de jeune fille! car il savait bien qu’en

réalité je le considérais seulement comme un ami, un vieil ami, a-t-il

répété.

Oh! comme il avait retenu cette phrase que j’avais dite sans réfléchir,

sans y attacher d’importance, pour mieux exprimer toute la confiance

qu’il m’inspirait! Et c’était bien mal à lui de parler de la sorte, de

m’accuser d’être enthousiaste, quand, au contraire, je m’efforce sans

cesse d’être raisonnable, posée, calme!...

Enfin, Mme de Simiane, électrisée par la résistance, a dû être bien

éloquente, car elle a triomphé de toutes les objections:

--Et, m’a dit maman, avec un sourire de tendresse comme les mères savent

en trouver..., si tu veux toujours...

Ah! si je voulais!!!...

J’avais écouté haletante, incapable de trouver un mot pour questionner;

mais quand maman m’a parlé ainsi, j’ai retrouvé toute ma voix pour lui

crier:

--Oh! que vous êtes bonne, maman! Oh! oui!... je veux!...

J’ai écrit à Jeanne et à Suzanne tout de suite. Mon bonheur m’étouffait;

je ne pouvais le garder pour moi seule.

Rêve blanc · 第 44 / 47 题