--Voulez-vous, mademoiselle, nous faire l’honneur d’accepter celle que
nous possédons, M. Chambert et moi?
J’étais un peu embarrassée. Je trouvais toute naturelle sa manière
d’agir, car il est absolument dans l’ordre que les messieurs se
dérangent pour les dames; mais je ne pouvais pas le lui déclarer...
--Je vous en prie, me dit M. Michel.
J’avais une envie folle de lui crier:
--Mais je ne demande pas mieux!
Heureusement, papa vient à mon secours:
--Paule accepte, à la condition que vous voudrez bien partager avec nous
cette précieuse table.
J’ai vu à l’expression du visage de M. Michel qu’il allait s’excuser.
Alors, j’ai continué très vite:
--A mon tour, je vous prie d’accepter.
--Il est impossible de vous dire «non», mademoiselle, m’a répondu M. de
Ternau avec un sourire qui ressemblait à un compliment.
Nous nous sommes tous assis.
Je me trouvais près de papa; mais _lui_ aussi était près de moi!
Nous avions vraiment un petit air de famille ainsi... C’était bon! Tout
me paraissait charmant: le buffet, les garçons, les tables, le public!
Et j’ai mangé ma glace sans m’apercevoir qu’elle était au citron... Et
je le déteste à l’ordinaire...
M. Michel ne me parlait presque pas; il causait surtout avec papa et
avec M. de Ternau. Mais cela m’était bien indifférent, puisqu’il
promettait de venir au dernier mardi de maman; qu’il n’était pas avec
Mlle d’Alvaro et ne partait pas encore pour le Tyrol...
Je tâchais aussi de voir si Georges Landry avait dit vrai; si réellement
il s’intéressait un peu à moi... Mais je ne découvrais pas grand’chose!
Papa s’est levé et m’a demandé si je désirais faire un tour dans la
sculpture...
Certes oui, je voulais! puisque M. Michel et M. de Ternau allaient nous
accompagner.
Au lieu de regarder, papa s’est lancé dans une grande conversation
politique à propos d’une maladresse que vient de faire un ministre. Je
ne vois pas pourquoi il s’indignait autant; il y a toujours ainsi une
certaine somme de sottise qui flotte dans l’air; chacun en prend sa
part, les ministres comme les autres.
Mais j’ai très volontiers laissé papa à son indignation, parce que,
pendant ce temps-là, je possédais M. Michel pour moi seule.
Nous nous sommes mis à causer tous les deux comme chez Mme de Charmoy.
Il se montre si simple, si jeune avec moi, que j’oublie toujours, pour
ma grande tranquillité, qu’il est un homme célèbre.
Je voyais bien que l’on me regardait beaucoup, car je portais un amour
de robe de printemps, gris très pâle. Déjà je l’avais remarqué quand je
circulais avec papa; et «mon succès», selon l’expression traditionnelle,
m’avait alors laissée fort indifférente. Mais maintenant, à cause de
_lui_, je me sentais contente d’être jolie.
Jeanne assure que les hommes--même les meilleurs--aiment toujours à être
vus avec une femme que l’on remarque..., pour le bon motif, bien
entendu, comme dit Louise de Charmoy.
Nous avions commencé par causer sculpture; mais j’ai été étonnée de
m’apercevoir tout à coup que je lui parlais de nous, des enfants, de ce
que je pensais, de mes livres préférés, lui demandant son opinion «comme
à un vieil ami».
--C’est cela! comme à un vieil ami, a-t-il répété, répondant à mon
exclamation.
Il y avait une ombre sur son visage; mais il me regardait très
doucement.
A ce moment, nous avons croisé un groupe de dames fort élégantes, des
Espagnoles avec des yeux superbes.
Aussitôt, le souvenir de Mlle d’Alvaro m’est revenu à la pensée. Un
petit frisson m’a secouée, et presque malgré moi,--soudain, à tout prix,
je voulais savoir,--je me suis écriée:
--Est-ce que vous connaissez Mlle d’Alvaro?
Il a paru un peu surpris de ma brusque question.
--Je l’ai rencontrée l’année dernière à Biarritz.
Ainsi, il l’avait rencontrée, c’était vrai! Et si le reste allait être
vrai aussi!...
--Et vous la connaissez beaucoup, n’est-ce pas?... ai-je continué
bravement; mais je sentais que ma voix tremblait. Elle est très belle?
--Il me semble, en effet, qu’elle est fort jolie. Mais je l’ai peu
vue... Mon frère Maurice pourrait mieux vous renseigner que moi; elle
l’avait enthousiasmé.
Je comprenais maintenant! Philippe de Rouvres avait confondu les deux
messieurs Chambert!...
Oh! comme c’était délicieux de ne plus avoir cette terrible crainte!!!
Mes yeux devaient être bien rayonnants, car il m’a demandé:
--Est-ce l’admiration de mon frère qui vous amuse ainsi?
S’adressait-elle donc à une fausse Mlle d’Alvaro?
--Oh! non! c’était bien la vraie! Je ris parce que... parce que je suis
si contente de ma journée!
Nous étions devant la sortie. Par la porte grande ouverte, j’apercevais
la pleine lumière de cette belle journée de printemps, le ciel d’un bleu
très doux, les marronniers en fleur, le soleil qui semait les jets d’eau
de petites étoiles éblouissantes... Oh! comme il était bon de vivre,
d’être jeune, de pouvoir espérer!...
M. de Rouvres sortait avec Georges Landry, M. de Boynes et d’autres
messieurs.
J’étais si heureuse, qu’en réponse à son salut, je lui ai envoyé un
sourire comme jamais il n’en avait reçu de moi.
M. de Ternau et _lui_ ont attendu, pour s’éloigner, que nous soyons en
voiture. C’est à M. Michel que j’ai dit adieu en dernier.
Ils sont restés quelques instants, regardant la voiture prendre la file.
Une minute, j’ai eu la tentation folle de laisser tomber mon ombrelle,
mon gant, n’importe quoi, afin de lui donner une raison pour se
rapprocher de nous... Papa m’aurait, bien sûr, dit que j’étais
maladroite, mais _lui_ m’aurait encore parlé!
Que c’est donc bon qu’il n’épouse pas Mlle d’Alvaro!!!