Jeanne dînait ici.
Elle était arrivée un peu à l’avance afin que nous pussions causer.
Nous avions pris place sur mon petit canapé bas, près de la cheminée, le
canapé des épanchements, comme nous l’appelons, à cause des confidences
que nous y échangeons les lendemains de bal, en regardant le feu, quand
le jour baisse.
Tout à coup, Jeanne se lève brusquement, va se poser devant la glace,
fait semblant d’arranger ses cheveux et me demande:
--Que diras-tu, Paulette, si je te raconte qu’un beau jeune homme, le
prince Charmant tout à fait, s’occupe beaucoup de toi?
Je ne sais pourquoi, je m’imagine follement qu’elle pense à _lui_..., à
M. Michel. Je détourne la tête pour que, dans la glace, elle ne me voie
pas rougir, et je tâche de répondre d’un air détaché:
--Un beau jeune homme?
Elle continuait à relever ses petites boucles, un peu froissées par son
chapeau.
--Tu rougiras d’abord..., tu feras des cérémonies!... et puis tu finiras
par l’épouser; et... tu seras une charmante marquise de Rouvres!
Je répète désolée:
--Marquise de Rouvres?... C’est de M. de Rouvres que tu parlais?... Je
l’ai en horreur, entends-tu? ton marquis de Rouvres!
--Mon... mon... mon! il n’est pas à moi, puisque je te le laisse!...
riposte Jeanne. De qui donc croyais-tu que je voulais parler?
Elle le savait bien, cette maligne Jeanne!...
Comme je ne répondais pas, elle continue avec une petite mine innocente
qui manquait de conviction:
--Ah! j’ai encore une nouvelle à t’apprendre. Mme de Charmoy a dit hier
à maman que M. et Mme Raoul Chambert lui avaient promis leur visite, cet
été, aux Varennes; et...
Ici Jeanne s’arrête et arrange le ruban de sa ceinture; puis elle
reprend:
--Et... M. Chambert, le nôtre, ira les y retrouver.
Lui aux Varennes! A quelques pas de la Christinière! Alors, il
viendrait, je le verrais!
C’était trop beau! Je me lève d’un bond et je crie à Jeanne:
--Oh! Jeanne! Est-il possible que ce soit vrai?...
Elle me lance un petit regard de côté et commence gravement:
--Je ne croyais pas que tu t’intéressasses (l’imparfait y était!) autant
à M. Chambert.
Puis elle s’interrompt, éclate de rire et se jette à mon cou:
--Ah! chérie, il y a longtemps que j’ai deviné ton secret!
J’étais un peu honteuse de m’être ainsi trahie; mais je ne pouvais pas
me fâcher; je trouvais tellement bon de parler de _lui_!
--Jeanne! il se soucie de moi comme d’une pauvre noisette!
--Peut-être aime-t-il beaucoup les noisettes; tu ne sais rien de ses
goûts, m’a répondu Jeanne malicieusement.
--Je t’en prie, Jeanne, sois sérieuse.
--Sérieuse comme lui, n’est-ce pas?
Nous nous sommes mises à rire toutes les deux, et nous avons été
reprendre nos places sur le canapé des épanchements.
--Écoute, Paulette! Je vais te raconter quelque chose. Tu sais que
Georges est un connaisseur?... eh bien, pas plus tard qu’hier, il m’a
confié: «Chambert est tout à fait emballé sur le compte de Mlle de
Marsay; il ne prononce presque jamais son nom, mais il trouve toujours
moyen de savoir tout ce qu’elle fait!...» Je suis bonne de te raconter
cela?
Je l’ai embrassée avec effusion.
--Tu es excellente! Cherche quelque chose encore.
--J’ai peur que tu ne te montes trop la tête, m’a glissé Jeanne
maternellement.
--Jeanne, ne sois pas méchante!
--Eh bien, il a dit une fois à Mme de Charmoy--c’est Claire qui l’a
entendu--que tu étais une délicieuse enfant!
--Délicieuse! C’est bien... Mais enfant!... toujours enfant!!
--Sois tranquille, Paulette, vous serez très heureux, a conclu Jeanne
comme dans les contes de fées. Je te le donne bien volontiers; il est
trop sérieux, et aussi, par instants, un peu trop moqueur.
--Il ne l’est jamais avec moi!
--Je crois bien, il n’oserait pas. Tu lui as si bien répondu une fois au
cours... Tu l’as secoué!!!...
--Heureusement nous sommes réconciliés, ai-je dit avec un soupir de
soulagement. Comme il a dû me trouver ridicule!
--Paulette, ne sois donc pas si naïve. Tu ne lui as jamais paru plus
charmante que ce jour-là... Tu sais bien, les hommes aiment ce qui les
sort de l’ordinaire.
Involontairement, j’ai pensé à M. de Rouvres...
--Jeanne, j’ai peur que maman ne veuille me faire épouser le marquis de
Rouvres...
--C’est probable, m’a-t-elle répondu paisiblement.
--Oh! comme tu dis cela! On voit bien que tu n’es pas intéressée dans la
question!
--Mais, chérie, réfléchis un peu... Il est marquis; il est très riche;
il est joli garçon...
--Oh! non!
--Il est un peu bête, c’est vrai...
--Oh! oui! oh! oui!! Très bête, même!
--Non, pas plus que la plupart des jeunes gens que nous rencontrons dans
le monde, a continué Jeanne sans se troubler. Tu sais, les intelligences
supérieures, on ne les trouve pas à la douzaine comme les petits pâtés!
--C’est pour cela, Jeanne, que je désirerais tant avoir M. Chambert!
--Tu l’auras, ne te tourmente pas... Tu livreras une petite bataille
pour l’obtenir, parce que dans les mariages, vois-tu, c’est comme dans
les pralines: il y a l’amande et le sucre! Et les parents pensent tout
de suite à l’amande, autrement dit, au côté sérieux de la question,
pendant que nous ne songeons qu’à croquer le sucre...
Quelle sagesse a cette Jeanne, presque autant que feu le roi Salomon!...
Je l’écoutais très satisfaite; elle a repris son petit discours:
--Ton M. Chambert est pourvu d’un vieux père très célèbre; d’un frère en
passe de le devenir; d’une fortune qui lui permettra de t’offrir au
moins, pour le commencement, ton coupé; il écrit des romans qui
passionnent nos familles. Alors, tu peux être tranquille, M. de Rouvres
en sera pour ses soupirs... et tu auras ta praline!
La confiance de Jeanne me gagnait. J’ai repris bien vite pour oublier M.
de Rouvres:
--Ils sont tous si sages, dans cette famille Chambert! Jamais ils ne
voudront d’une petite folle comme moi.
Je disais cela pour que Jeanne me rassurât.
--Eh bien! ils te rendront sage comme eux. Tu as déjà des dispositions,
puisque tu veux toujours devenir une femme sérieuse. Ils s’y mettront
tous, et ils feront de toi une vraie perfection.
Moi, transformée en perfection! Cette perspective nous a semblé si
problématique et si drôle, que nous avons recommencé à rire.
La cloche du dîner sonnait, nous sommes descendues.
Je marchais en plein ciel, et j’avais tout à fait oublié Mlle d’Alvaro.
1er mai.
Je ne me doutais guère, en partant pour le _Vernissage_, de tout le
plaisir qui m’y attendait.
Maman devait venir. Mais, en entendant Patrice pousser des cris d’aigle
parce que Meta l’empêchait de renverser l’encrier par terre, elle s’est
tellement effrayée qu’elle a attrapé la migraine, et a dû rester
tranquillement sur sa chaise longue.
Je suis donc allée avec papa, qui, par extraordinaire, abandonnait la
Chambre. Il fallait vraiment que les dernières séances eussent tout à
fait épuisé son fonds de patience, qui est grand pourtant!...
... Nous avions traversé presque toutes les salles, papa examinant les
tableaux; moi, les regardant à peu près autant que les visiteurs, qui,
pourtant, étaient très amusants à voir! mais je commence à oublier moins
souvent ma résolution de devenir une femme raisonnable.
Nous avions rencontré M. de Rouvres qui avait fort envie de nous
accompagner. Maman l’y aurait autorisé... Papa n’en a même pas eu
l’idée, et j’ai eu bien soin de ne pas comprendre ses allusions.
Il était quatre heures et demie. Nous commencions à être fatigués. Papa,
plein d’attentions pour moi,--comme pour une dame,--m’offre de passer au
buffet.
Nous arrivons, un monde fou! Pas une table!
Papa voulait s’en aller, mais j’avais une soif d’Arabe au milieu d’un
désert et je m’écrie:
--Qu’importe qu’il n’y ait pas de place! Demandez une glace, papa, je la
prendrai debout.
Je ne sais si j’avais parlé un peu haut; mais, à ce moment, deux
messieurs qui s’installaient à quelques pas de nous se retournent; l’un
était le jeune député de la Vendée, ami de papa, M. de Ternau, et
l’autre, _lui_! M. Michel!
Je me demande encore comment j’ai fait pour conserver mon apparence
correcte et indifférente, en le reconnaissant...
Il salue.
Comme je répondais, papa, qui, hors de la politique, est toujours
distrait, me demande:
--Qui est-ce donc?
Je lui murmure:
--M. Chambert, de l’Institut! Vous vous rappelez bien...
Il n’est pas du tout de l’Institut; mais j’avais pris la première
recommandation qui m’était venue à l’esprit:
--Ah! oui!... fait papa avec conviction.
Il s’approche; ces deux messieurs aussi. Papa reconnaît M. de Ternau.
Échange de poignées de main, saluts. Moi, je pensais à ce que m’avait
dit Jeanne...
--N’avez-vous pas de table? demande M. de Ternau.
Papa répond que «non»; mais il ajoute que «bien certainement nous allons
en trouver une».
Et cela d’un ton si assuré que je regarde autour de nous. Pourtant
personne ne bouge.