Il est venu... et je n’y étais pas!
Nous avions une matinée au cours de chant, et maman m’y avait envoyée.
Mon Dieu! j’aurais été si heureuse de le voir ici!
Pendant le dîner, maman parlait à papa de cette visite. Il paraît que M.
Michel et M. de Rouvres se sont trouvés en même temps à la maison, tous
deux se connaissant déjà.
M. Chambert est parti le premier. Et alors Philippe de Rouvres a fait de
lui un éloge enthousiaste; puis il a demandé à maman s’il était vrai que
M. Michel fût fiancé à la très belle Espagnole, Mlle d’Alvaro, qu’il
admirait beaucoup l’automne dernier, à Biarritz.
Jusque-là, j’avais écouté avec un tel intérêt que j’oubliais de dîner.
Mais quand maman a répété la question de M. de Rouvres, il m’a semblé
tout à coup que je ne la voyais plus que de très loin, comme à travers
un voile... et ses paroles m’arrivaient ainsi qu’un murmure confus,
n’ayant pas de sens...
Le dîner m’a paru interminable.
Aussitôt que maman s’est levée, j’ai couru dans ma chambre; je me suis
réfugiée près de la fenêtre--mon asile préféré quand je suis très gaie
ou très triste--répétant cette malheureuse phrase qui me brûlait les
lèvres: «N’est-il pas fiancé à une très belle Espagnole, Mlle
d’Alvaro?...»
Le ciel était tout gris, chargé de nuages; une hirondelle volait bas
autour du jardin. J’entendais le piano de Geneviève qui jouait à papa la
_Sérénade_ de Schubert, et la petite voix claire de Patrice qui montait
entrecoupée par des éclats de rire parce que maman lui disait un conte.