Fini mon cher, cher cours! Maman était venue pour la dernière
conférence.
Il me semblait que l’heure passait plus vite encore que toutes les
fois... Quand j’aurais tant voulu retenir les minutes!
M. Michel nous parlait d’une manière très élevée, si j’en jugeais par le
regard profond de Suzanne, de l’influence morale des écrivains. Mais je
ne pouvais pas bien l’écouter. Trop d’idées se pressaient dans mon
esprit.
Je songeais que lui, le premier, m’avait inspiré le désir d’être autre
chose qu’une poupée frivole, et révélé d’autres livres intéressants que
les romans. Il m’avait appris à penser un peu par moi-même, donné cette
jouissance de savoir comprendre un homme vraiment intelligent... Et pour
cela, j’aurais voulu lui dire: «Merci» devant tout le monde, comme il
avait parlé devant tout le monde!
Mais les sages convenances étaient là, impitoyables, à me répéter que je
devais rester indifférente, bien que le cœur me battît d’émotion.
Oh! quels mensonges elles vous font faire!
Quatre heures moins dix!... Quatre heures moins cinq!... Quatre
heures!... C’était fini.
Il s’est levé, disant quelques mots d’adieu...
Toute l’assistance sortait. J’ai embrassé Mme Divoir, que j’aime bien
depuis que je l’ai vue si tourmentée, cet hiver, de la maladie de sa
petite fille. J’avais été trop sévère pour elle. Après tout, son mari ne
méritait pas d’être beaucoup regretté!...
Quand j’ai rejoint maman, elle causait avec _lui_... je veux dire avec
M. Michel. Et il racontait qu’il allait partir pour le Tyrol, comptant y
passer quelques mois.
Il ne manquait plus que cela! Avec M. de Rouvres qui est d’une amabilité
insupportable et que nous rencontrons partout, mon malheur était
complet!
La conversation a continué quelques instants.
--Paule va être bien privée de ne plus avoir vos conférences, monsieur,
a dit maman.
Je n’ai pu m’empêcher de m’écrier:
--Oh! oui! je suis si fâchée qu’elles soient finies!
Il m’a comme enveloppée de ce regard clair et profond que j’aime tant à
sentir sur moi.
--Me croirez-vous si je vous avoue qu’à moi aussi les séances du lundi
vont bien manquer?... Mais nous continuerons l’année prochaine, n’est-ce
pas?
--C’est bien loin, l’année prochaine! ai-je répondu la gorge serrée...
Malgré moi, je pensais à cet insipide M. de Rouvres.
--En attendant, a repris maman très gracieuse, je compte absolument sur
votre visite... C’est chose convenue... Paulette, d’ailleurs, sera
contente de vous exprimer encore le plaisir qu’elle avait à vous
entendre.
Il s’est incliné.
Ma gorge n’était plus serrée, et la perspective de M. de Rouvres me
devenait tout à fait indifférente.
--Je vous remercie beaucoup, lui ai-je dit, de tout le plaisir et de
tout le bien que vous m’avez fait cet hiver!... Je suis un peu plus
sérieuse qu’au commencement de la saison... n’est-ce pas, maman?
Maman a fait une imperceptible petite grimace; par bonheur, M. Michel
n’a pas vu son sourire de doute.
--Et moi, je vous remercie de toute votre attention, m’a-t-il répondu
simplement.
Maman lui a tendu la main; moi aussi!... Et nous sommes parties... si
vite!
Il viendra enfin!!... Cela m’est égal maintenant de dîner jeudi chez la
marquise de Rouvres.