Sous-entendu: «Ce leur serait beaucoup moins agréable!!!»

Il était vraiment par trop agaçant.

Je prends le ton le plus indifférent, et je commence:

--Mon Dieu! croyez-vous?... Moi, ce me serait tout à fait égal!...

Mais je m’arrête brusquement, effrayée de l’air de stupeur avec lequel

il me considérait. Il paraissait suffoqué.

--Oh! mademoiselle!... Vous dites des choses!... ah! des choses!... qui

sont dures à entendre!...

Je m’apercevais bien maintenant que ma phrase n’était pas très polie!...

Mais elle ne me semblait pas suffisante pour le mettre dans un tel état,

quand l’idée me vient qu’il a interprété mon: «Cela m’est égal», par:

«Tous ces jeunes gens sont si stupides, que... etc.»

Bien sûr, il devait en être ainsi, car M. de Rouvres continuait du même

ton bouleversé et vexé en même temps:

--Oh! ne vous excusez pas, mademoiselle! C’était un cri du cœur. Vous

n’y pouvez rien!

Il avait raison: je n’y pouvais rien.

Plus je voulais réparer mon étourderie, plus je m’embrouillais. J’en

arrivais à parler du plaisir que l’on peut éprouver quelquefois à danser

avec des chaises!...

Lui, pendant ce temps, retrouvait ses esprits; il s’est rappelé qu’il

devait se montrer homme du monde et m’a demandé, d’un ton devenu

irréprochable, si je voulais valser de nouveau.

Je n’avais pas même le courage de dire que j’étais fatiguée..., de

trouver un prétexte. Je me suis laissé emporter au milieu du tourbillon.

Nous avons essayé de faire quelques pas, mais les danseurs étaient si

nombreux qu’il nous a fallu arrêter...

Et je ne trouvais rien d’aimable à dire à ce M. de Rouvres pour lui

faire oublier la réponse qui l’avait tant froissé. Il ne m’inspirait pas

du tout!...

Nous étions près du petit salon où se trouvaient préparés les

accessoires du cotillon, au milieu desquels trônait un superbe cor de

chasse.

Je jetai sur eux des regards désespérés, cherchant un sujet de

conversation, quand je m’aperçois tout à coup que les yeux de M. de

Rouvres ont suivi les miens, et sont arrêtés sur le cor en question avec

une complaisance des plus marquées.

Une idée lumineuse me vient. Il fallait être un fanatique _hunter_ pour

regarder un cor avec tant d’affection! Et sans hésiter, je commence d’un

air aimable, histoire de trouver une entrée en matière:

--Nous allons, je crois, tout à l’heure, pendant le cotillon, entendre

sonner un hallali... N’êtes-vous pas, monsieur, très amateur de chasse?

Ma phrase était pitoyable, et j’allais tout à fait à l’aventure, car une

heure plus tôt, j’ignorais même l’existence de M. de Rouvres. Son visage

s’éclaircit soudain.

--Oh! extrêmement, mademoiselle. Oh! extrêmement! Chasser est un des

plus grands plaisirs de ma vie!!!

Je retiens un soupir de soulagement. Comme j’étais bien tombée, mon

Dieu!...

Je continue souriante:

--Je comprends ce goût, car j’ai vu une chasse à courre dans la forêt de

Rambouillet; et, la curée mise en dehors, j’ai conservé un charmant

souvenir de ma journée.

Le visage de M. de Rouvres s’épanouissait de plus en plus.

--Je suis fier, mademoiselle, que vous compreniez mon enthousiasme. Oui,

chasser est un des plus grands plaisirs de ma vie!!!

Je le savais bien, puisqu’il me l’avait déjà dit! Mais j’étais décidée à

être bonne jusqu’au bout, et je l’écoute avec attention.

Il s’en aperçoit, et poursuit enchanté:

--Il y a dans la chasse un imprévu qui lui donne ce charme irrésistible

que les profanes ne peuvent pas comprendre. Ainsi, je me souviens: un

jour, nous étions dans un petit bois de bouleaux, allant un peu à

l’aventure. Nous n’avions guère rencontré que des lapins...

Je répète avec intérêt:

--Ah! des lapins?

--Oui, des lapins... Oh! il y en avait beaucoup cette année... Beaucoup

de faisans, aussi!...

Cela dit avec conviction, M. de Rouvres reprend, encouragé par mon air

attentif:

--Tout à coup, nous entendons un bruissement dans les fourrés. Je

regarde!... J’aperçois un chevreuil..., je tire..., l’animal tombe!...

Je l’avais atteint à l’épaule... Et mes compagnons en étaient encore à

se demander ce qui arrivait, a conclu M. de Rouvres, plein

d’enthousiasme au souvenir de son exploit.

La valse allait finir. Je pouvais être aimable sans crainte de voir

arriver après le chevreuil la biche, le cerf, les faons, toute la

famille.

J’ai dit à M. de Rouvres avec mon plus gracieux sourire:

--Ce sont là, monsieur, de ces coups que les bons tireurs rencontrent

seuls!

Il s’est incliné, en grand seigneur cette fois, et m’a répondu sur un

ton qui n’était plus suffisant:

--Peut-être suis-je, en effet, d’une certaine habileté à la chasse;

mais, en tout cas, je suis un bien mauvais valseur!... Jamais, avant ce

jour, mademoiselle, je ne l’avais ainsi regretté!...

Ce n’était vraiment pas mal tourné pour un jeune homme qui a les cheveux

si ondulés. Aussi, nous sommes revenus à ma place bien réconciliés.

J’étais à peine assise, que Jeanne m’a chuchoté, en me montrant M. de

Rouvres qui s’éloignait:

--Tu sais, ma chère, tu lui as tourné la tête!... Il a déclaré à Georges

que tu étais la plus ravissante jeune fille qu’il ait jamais vue.

En moi-même, j’ai ajouté: «Et la plus malhonnête, sans doute!» Mais j’ai

répondu seulement à Jeanne:

--Il danse bien mal.

--Cela ne m’étonne pas, a-t-elle riposté; il est surtout un grand

chasseur devant l’Éternel!... (Ah! je le savais!...) Mais tu lui

apprendras... C’est une très belle conquête que tu as faite là!

Et elle a continué, comme si elle lisait un catalogue:

--Marquis de Rouvres! Vieille noblesse! Fortune princière! Plus de père!

Une mère parfaite! Un des plus fidèles défenseurs du trône et de

l’autel!... Revient d’Angleterre, quittant ton nouveau «roy»!... Très en

faveur auprès du prince de Galles!... Personnage à la cour

d’Angleterre...

Jeanne aurait pu aller plus longtemps encore, j’étais trop saisie pour

l’arrêter...

Il me trouvait «ravissante»; il était défenseur «du trône et de

l’autel»; il était l’ami du futur roi d’Angleterre... Et moi, je lui

avais laissé croire que je le trouvais un «stupide jeune homme»!...

Mon Dieu! si maman l’apprenait! Je la cherche des yeux, et je l’aperçois

qui causait avec une dame très distinguée, aux cheveux gris encadrant un

visage pâle.

--Mme de Rouvres, m’a murmuré Jeanne.

A ce moment, papa s’approche. Il venait... il venait m’avertir que Mme

de Rouvres désirait me connaître!... Ah! cela tombait bien!

La présentation s’est accomplie dans toutes les règles.

--J’avais remarqué dès mon arrivée cette petite tête blonde, m’a dit

aimablement Mme de Rouvres; et j’ai été très fière pour mon fils qu’il

ait pu obtenir une valse.

Ah! pauvre dame!... elle ne se doutait guère combien j’avais été peu

polie avec son fils!

Sur un signe de Mme de Rouvres, il s’est approché; et, pendant que les

mères causaient, il m’a demandé respectueusement de lui accorder le

cotillon.

Par bonheur, je l’avais déjà promis...

Eh bien, il ne l’a pas dansé; il s’est assis derrière moi; il m’a offert

tout ce qu’il pouvait m’offrir: fleurs, décorations..., etc.

Par exemple, il parlait un peu trop du prince de Galles!...

Comme nous partions, il a demandé à maman la permission «d’aller lui

présenter ses hommages».

Cette demande était à mon adresse; je l’ai bien deviné à la manière dont

il m’a dit adieu.

Ce marquis de Rouvres m’inquiète. Il a un air de prétendant.

Pourquoi me trouve-t-il ravissante?... Et pourquoi maman a-t-elle été si

aimable avec lui?...

Rêve blanc · 第 36 / 47 题