21 février.

Nous passons la soirée vendredi prochain chez Mme de Charmoy. Ce sera

cordialement ennuyeux! Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette

réunion.

Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne, car leur propriété

des Varennes se trouve voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy

est un peu... soporifique, son mari est un homme très agréable,--je

répète l’opinion de papa et de maman--et aussi bien physiquement que sa

femme l’est peu.

Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son «home», il n’y est pas

souvent.

L’été, quand on demande à la baronne ce que devient son mari, elle

répond invariablement selon l’époque:

--Il visite ses terres... Ou bien: Il chasse...

A Paris, il est au Cercle.

Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement en famille

et au milieu des invités de sa femme; une manière comme une autre de

faire maigre!...

Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons comme lui. Si

seulement les Chambert pouvaient venir!

Oh! c’est que je les connais, les soirées de Mme de Charmoy!

Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs sont bien

tranquilles, trop tranquilles: ils jouent au whist.

Parfois, une voix s’élève:

--Vous venez de faire un mauvais coup... Vous avez joué carreau... C’est

le roi que vous auriez dû abattre...

Et puis, ils rentrent dans le silence; et, de nouveau, l’on dirait des

automates perfectionnés qui se meuvent paisiblement dans la lumière rose

des abat-jour.

Les dames sont assises autour de la table, travaillant,--ou tenant leur

ouvrage,--en général, à de grandes tapisseries moyen âge aux couleurs

passées, ou bien à des nappes d’autel destinées à une église de village.

Elles causent, comme elles travaillent, sans paraître s’intéresser

beaucoup à ce qu’elles font. Elles parlent avec la même indifférence

paisible et souriante: de toilettes, de littérature, d’art, de sermons,

de politique. Et les propos s’échangent, toujours sur la même note

endormante, douce comme une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire

une grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant à s’indigner

un peu.

Tout à coup, une dame demande, avec un sourire qui révèle indiscrètement

combien cela lui est égal, «si l’une de ces demoiselles serait assez

aimable pour faire un peu de musique»...

Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées, vont s’asseoir au piano

et jouent, avec conscience, une ouverture quelconque.

Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont entrepris celle de

_Poète et Paysan_, qui a marché assez mal, car Louise, sans que l’on

puisse savoir pour quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible...

Elle avait bien tort de se troubler; personne n’écoutait... C’est

seulement quand le piano s’est tu que tous les invités, n’entendant plus

de bruit, se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau demandé.

Ils ont alors dit de confiance: «Très bien!... Charmant!! Vraiment,

elles font des progrès extraordinaires! Une mesure!... Une sûreté de

toucher!...» etc.

Mme de Charmoy rayonnait; son mari avait l’air moqueur; Claire et

Louise, qui ne sont pas trop sottes, ne savaient que penser...

Un des joueurs s’est écrié tout à coup:

--Il y avait un bien joli passage... _la, la la_... Par malheur, il se

trouvait que ces _la... la... la_ appartenaient à la _Mascotte_ et non à

l’ouverture de _Poète et Paysan_.

Un demi-sourire discret a passé sur quelques lèvres; mais personne ne

s’est autrement ému de l’enthousiasme de ce connaisseur.

On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée et eux aussi; mais pour

un instant!...

Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement général

revenait à son niveau, la conversation reprenait son «train de

sénateur». Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement,

entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun cherchait--ou ne

cherchait pas--ce qu’il pourrait bien dire.

Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont des femmes passant pour

intelligentes; qui lisent, qui reçoivent, qui suivent des cours avec

leurs filles. Ah! pauvres nous!...

Heureusement, vendredi maman sera là! et elle a le génie de la

conversation. Avec elle, je ne sais comment le miracle se fait, tout le

monde a de l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et c’est une

bonne note d’y être reçu!...

Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y vient pas... Quoique maman

ne me l’ait pas dit, je vois bien qu’il lui plaît...

Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de Simiane... Et avec nous, il se

montre d’une réserve!... Quand je serais si heureuse de lui faire les

honneurs de notre «home»!

S’il pouvait donc être vendredi chez les de Charmoy!

Rêve blanc · 第 30 / 47 题