Nous passons la soirée vendredi prochain chez Mme de Charmoy. Ce sera
cordialement ennuyeux! Mais il n’y a pas moyen d’échapper à cette
réunion.
Nous voyons beaucoup les de Charmoy à la campagne, car leur propriété
des Varennes se trouve voisine de la nôtre. Et puis, si Mme de Charmoy
est un peu... soporifique, son mari est un homme très agréable,--je
répète l’opinion de papa et de maman--et aussi bien physiquement que sa
femme l’est peu.
Il ne semble pas beaucoup se plaire dans son «home», il n’y est pas
souvent.
L’été, quand on demande à la baronne ce que devient son mari, elle
répond invariablement selon l’époque:
--Il visite ses terres... Ou bien: Il chasse...
A Paris, il est au Cercle.
Pourtant, tous les vendredis, il s’ennuie consciencieusement en famille
et au milieu des invités de sa femme; une manière comme une autre de
faire maigre!...
Il n’y a pas à s’illusionner, vendredi, nous ferons comme lui. Si
seulement les Chambert pouvaient venir!
Oh! c’est que je les connais, les soirées de Mme de Charmoy!
Dans le salon, riche, correct et banal, les messieurs sont bien
tranquilles, trop tranquilles: ils jouent au whist.
Parfois, une voix s’élève:
--Vous venez de faire un mauvais coup... Vous avez joué carreau... C’est
le roi que vous auriez dû abattre...
Et puis, ils rentrent dans le silence; et, de nouveau, l’on dirait des
automates perfectionnés qui se meuvent paisiblement dans la lumière rose
des abat-jour.
Les dames sont assises autour de la table, travaillant,--ou tenant leur
ouvrage,--en général, à de grandes tapisseries moyen âge aux couleurs
passées, ou bien à des nappes d’autel destinées à une église de village.
Elles causent, comme elles travaillent, sans paraître s’intéresser
beaucoup à ce qu’elles font. Elles parlent avec la même indifférence
paisible et souriante: de toilettes, de littérature, d’art, de sermons,
de politique. Et les propos s’échangent, toujours sur la même note
endormante, douce comme une demi-teinte, qui vous donne l’envie de dire
une grosse hérésie afin d’obliger tout ce monde nonchalant à s’indigner
un peu.
Tout à coup, une dame demande, avec un sourire qui révèle indiscrètement
combien cela lui est égal, «si l’une de ces demoiselles serait assez
aimable pour faire un peu de musique»...
Louise et Claire, en jeunes filles bien élevées, vont s’asseoir au piano
et jouent, avec conscience, une ouverture quelconque.
Un soir où je dînais chez Mme de Charmoy, elles ont entrepris celle de
_Poète et Paysan_, qui a marché assez mal, car Louise, sans que l’on
puisse savoir pour quoi, a été prise soudain d’une émotion terrible...
Elle avait bien tort de se troubler; personne n’écoutait... C’est
seulement quand le piano s’est tu que tous les invités, n’entendant plus
de bruit, se sont aperçus qu’on venait de leur jouer le morceau demandé.
Ils ont alors dit de confiance: «Très bien!... Charmant!! Vraiment,
elles font des progrès extraordinaires! Une mesure!... Une sûreté de
toucher!...» etc.
Mme de Charmoy rayonnait; son mari avait l’air moqueur; Claire et
Louise, qui ne sont pas trop sottes, ne savaient que penser...
Un des joueurs s’est écrié tout à coup:
--Il y avait un bien joli passage... _la, la la_... Par malheur, il se
trouvait que ces _la... la... la_ appartenaient à la _Mascotte_ et non à
l’ouverture de _Poète et Paysan_.
Un demi-sourire discret a passé sur quelques lèvres; mais personne ne
s’est autrement ému de l’enthousiasme de ce connaisseur.
On m’a demandé de chanter, ce qui m’a réveillée et eux aussi; mais pour
un instant!...
Je n’avais pas fini depuis cinq minutes, que l’engourdissement général
revenait à son niveau, la conversation reprenait son «train de
sénateur». Et elle a continué à se traîner ainsi piteusement,
entrecoupée par des silences pendant lesquels chacun cherchait--ou ne
cherchait pas--ce qu’il pourrait bien dire.
Et pourtant, ces dames qui causaient ainsi sont des femmes passant pour
intelligentes; qui lisent, qui reçoivent, qui suivent des cours avec
leurs filles. Ah! pauvres nous!...
Heureusement, vendredi maman sera là! et elle a le génie de la
conversation. Avec elle, je ne sais comment le miracle se fait, tout le
monde a de l’esprit. Aussi ses mardis sont-ils très courus. Et c’est une
bonne note d’y être reçu!...
Je ne comprends pas pourquoi M. Chambert n’y vient pas... Quoique maman
ne me l’ait pas dit, je vois bien qu’il lui plaît...
Il va chez Mme de Charmoy, chez Mme de Simiane... Et avec nous, il se
montre d’une réserve!... Quand je serais si heureuse de lui faire les
honneurs de notre «home»!
S’il pouvait donc être vendredi chez les de Charmoy!