Jamais, non, jamais je ne deviendrai une femme sérieuse! Quand je pense
à ce qui s’est passé aujourd’hui au cours, j’ai envie d’aller me jeter
dans un couvent... sombre et humide!...
Mais M. Chambert est bien de moitié dans ma sottise.
Au lieu de nous faire, comme à l’ordinaire, une conférence,
n’imagine-t-il pas de nous demander d’analyser devant lui, séance
tenante, des morceaux de poésie qu’il venait de nous lire! C’était de
Coppée, plusieurs scènes du _Passant_ et une autre fort dramatique de
_Severo Torelli_.
Je baisse la tête sur mon cahier de notes, faisant semblant d’être très
absorbée, tant je craignais qu’il ne m’interrogeât. Mais il s’adresse à
Charlotte Verly.
Pauvre Charlotte! C’était terrible de répondre ainsi devant plus de
cinquante personnes.
Aussi elle ne répondait rien. Lui essayait de la secourir.
--Voyons, mademoiselle, vous pensez certainement quelque chose des deux
pièces de vers que vous venez d’entendre?
Elle (très bas et très rouge):
--Oh! oui, monsieur!
--Eh bien! mademoiselle, faites-nous part de vos impressions...
Trouvez-vous qu’elles se ressemblent?
--Oh! non, monsieur!
--Quelle différence voyez-vous entre elles?... Prenons d’abord _Severo
Torelli_, si vous voulez bien.
--C’est très beau, monsieur.
--En effet, c’est très beau... Mais il y a bien des choses qui sont
belles, des statues, des étoffes, des églises, etc. Précisez davantage,
je vous prie.
Sa voix devenait un peu impatiente; il avait absolument l’air de penser:
«Quelle petite sotte!»
Elle, qui s’en apercevait, se troublait de plus en plus.
--Aimez-vous mieux, mademoiselle, me parler du _Passant_?... Voyons, ne
vous imaginez pas que je vous demande une chose bien difficile... Dites
tout simplement ce que vous pensez.
Je crois qu’elle ne pensait plus rien du tout... sinon que M. Chambert
était insupportable...
J’avais bien le même avis; je craignais toujours qu’il ne songeât à
moi...
--Le _Passant_... c’est très joli!...
--_Severo Torelli_ très beau!... Le _Passant_ très joli! J’aurais aimé
une appréciation moins vague... Si l’une de ces demoiselles voulait bien
vous aider?... Mlle de Marsay?
C’était trop fort! Mon cœur se met à battre vite dans ma poitrine, et,
sans réfléchir, je m’écrie:
--Oh! monsieur, ce n’est pas la peine de rien me demander. Si vous
m’interrogez avec cet air agacé, je ne pourrai jamais vous répondre!
Ma phrase n’était pas achevée que j’avais la conscience d’avoir dit une
énormité! Et j’aurais voulu me voir à Pampelune, à Chandernagor,
n’importe où!... pourvu que ce ne fût pas dans cette salle de cours, au
milieu de ces cinquante personnes!... sous son regard à lui!
Il y eut d’abord un moment de stupeur; puis, comme une traînée
électrique, un rire fou courut dans toute la salle.
Je me hasardai à le regarder... lui; il riait aussi, et si franchement
que cela me mit un peu de baume dans l’âme... Son visage avait cette
expression jeune et gaie que je lui avais vue chez Mme de Simiane. Il
reprit son sérieux le premier et il dit à Charlotte:
--Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir ainsi
tourmentée... C’est moi qui ferai cette analyse que je vous demandais,
en effet, d’une façon bien impromptue!
Il paraît qu’il l’a admirablement faite; mais je n’en ai rien entendu,
bien que j’aie écrit des pages de notes pour cacher ma confusion.
Quelle idée il devait avoir de moi!... Et maman, qu’allait-elle dire?...
Et cette histoire qui ne pouvait manquer de courir tout notre cercle!...
Mon Dieu! mon Dieu!
Si encore il m’avait été possible de m’excuser!... Mais non! Je devais
rester indifférente, tranquille à ma place.
A la sortie du cours, Charlotte s’est jetée à mon cou:
--Que vous avez été gentille de venir à mon aide! Quelle idée de
m’interroger ainsi! Pour rien au monde, je ne lui aurais dit un mot...
J’avais envie de le battre!
--Je n’ai pas été gentille du tout... C’est pour mon compte que j’ai
répondu... et j’en suis même bien fâchée!
Toutes mes amies se sont écriées que je méritais beaucoup d’éloges pour
ma bravoure... Mais j’étais au contraire bien honteuse d’avoir agi comme
un bébé, moi une future femme sérieuse! et quand je désire tant qu’il
m’estime...
Nous étions sous la grand’porte, miss Emely et moi, attendant la voiture
qui s’approchait. Il pleuvait. Je ne pouvais pas ouvrir mon parapluie;
tout allait mal dans ce jour néfaste.
A ce moment, apparaît M. Chambert qui sortait aussi. Il était tout près
de moi, me saluant. Je ne sais quelle idée me vient; j’abandonne mon
parapluie, et je lui dis très vite--sinon je me serais aperçue que
j’oubliais les convenances et je n’aurais plus osé:
--Monsieur, j’ai été très peu polie! Ne m’en veuillez pas, je vous en
prie! Si j’avais réfléchi, je vous aurais adressé une phrase beaucoup
plus convenable.
Il s’est mis à rire gaiement, et a répété:
--Une phrase plus convenable, mais qui aurait voulu dire la même chose,
n’est-ce pas?... J’avais donc l’air bien impatient?... non, agacé? J’en
suis très fâché, je vous assure.
--Vous étiez détestable, ai-je répondu étourdiment.
Il avait toujours son beau sourire, à la fois brillant et sérieux:
--Alors, il me faut vous promettre de ne plus vous interroger?... Chaque
fois que nous nous trouverons ensemble, il est écrit que vous obtiendrez
de moi une promesse!...
Je ne sais pourquoi, j’ai été tout à coup si contente de voir qu’il se
souvenait de notre rencontre chez Mme de Simiane.
--Il ne faut jamais nous interroger, c’est trop effrayant!... En dehors
du cours, c’est différent. Je vous analyserai tout ce que vous
voudrez...
Miss Emely, ne comprenant rien à cette conversation, écoutait,
enveloppée dans son caoutchouc.
--Paulette, _here is the carriage_.
J’ai encore fait une tentative pour ouvrir mon parapluie. M. Chambert
l’a vu et m’a dit respectueusement:
--Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous abriter jusqu’à votre
voiture?
J’ai un peu incliné la tête en signe de consentement. Je n’osais pas
parler, j’avais peur qu’il ne devinât à ma voix comme j’étais
contente...
Malheureusement, le trottoir a été traversé trop vite; il me semblait si
amusant de marcher ainsi à côté de lui, toute seule! Miss Emely
trottinait près de moi.
Comme le coupé partait, je me suis penchée un peu; et il a répondu à mon
petit signe de tête par un profond salut.
J’ai tout raconté à maman, aussitôt rentrée; j’aimais encore mieux que
ce fût par moi qu’elle apprît l’histoire..., au moins, je pouvais
présenter les choses d’une manière favorable à mes intérêts.
J’ai dû être bien éloquente; maman n’a pas semblé trop fâchée; elle m’a
grondée pour la forme, mais elle était plutôt amusée, je le voyais bien.
Elle m’a dit:
--M. Chambert ne voudra plus vous faire de cours.
Je n’ai pas peur de cela... Mais quand donc serai-je une femme
sérieuse?...