L’_Épatant_ a ouvert ses portes.
Comme toute femme qui se respecte doit assister à «sa première», maman y
est allée, moi aussi. Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux; ce
n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions. Et pourtant,
il y a de bonnes gens consciencieux qui y viennent avec cette intention;
ils se pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres, afin
d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des dames de tous genres, des
fleurs, des militaires, des bêtes, etc. Ils ne sont pas «dans le
mouvement», ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient qu’à l’ouverture de
l’_Épatant_, on ne va pas voir, mais se faire voir.
Nous avons fait pour la forme le tour de la salle, recrutant à chaque
pas des personnes de connaissance. Puis nous avons été tous nous asseoir
à l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours le même: des
petites femmes très gentilles, les yeux brillants sous une imperceptible
voilette, les cheveux, en général, d’un blond... chaud qui contraste
bien avec le velours sombre des chapeaux.
Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière, de façon à dégager
les épaules, escortées par de vieux diplomates à barbe grise, corrects
et souriants, par de petits jeunes gens roides--genre anglais--et
d’autres très gesticulants--genre français.
Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle regardent, comme les
dieux de l’Olympe, tous ces simples mortels et mortelles qui tournent
sur eux-mêmes dans un vague parfum de poudre de riz, au milieu du
murmure des conversations où il est, quelquefois, question de peinture
et plus souvent d’autres choses. Pourtant, de temps à autre, on entend:
--Oh! regardez donc, ma chère, ce Flameng est adorable!
Ou bien:
--Et ce Besnard! Il est inouï! Quelle richesse de couleur!
Et d’autres exclamations du même genre.
Pendant que nous étions bien installées à regarder les arrivants, nous
avons envoyé nos cavaliers faire une reconnaissance dans la salle afin
que nous puissions, nous aussi, parler du Flameng «adorable» et du
Besnard «inouï».
Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement, était venue
pour toute autre chose que pour la peinture... Il s’agissait, bien sûr,
d’une présentation; car il y avait là--l’air solennel et pénétré--le
père, la mère, la grand’mère, la petite sœur et la jeune personne en
question; tous en toilette, mais des toilettes du Marais. La jeune fille
avait une plume blanche à son chapeau, comme Henri IV, et des gants
marron... Oui! elle avait des gants marron, marron foncé!... pour une
présentation!
Ils se sont levés d’un commun accord en voyant arriver une respectable
dame, suivie d’un gros monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un
jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première communion.
La jeune fille au panache blanc était devenue toute rose, elle adressait
des saluts au père, à la mère, au fils... Après force cérémonies, ils se
sont tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si intimidés
qu’ils me faisaient pitié. Heureusement, elle a laissé tomber son
manchon, il s’est précipité pour le ramasser, elle aussi: ce mouvement
sympathique a rompu la glace...
Je n’ai pas pu continuer mes observations parce que nos éclaireurs
revenaient avec des renseignements; ils nous ont assuré que le succès du
Salon était pour le portrait de Mme H... par Carolus Duran. Aussi, dès
que Jeanne est arrivée, je lui ai dit de confiance:
--Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus Duran. Il est
splendide!
Jeanne m’a demandé, en me regardant:
--Tu l’as vu? de tes yeux vu?
Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.
--Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont admiré pour moi...
Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car elle était fière d’avoir
deviné si juste.
A ce moment, comme je recommençais l’inspection des nouveaux venus, je
vois entrer qui...? M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes femmes.
L’une d’elles était sa belle-sœur; je la reconnais tout de suite,
d’après le portrait que j’ai vu chez Mme de Charmoy; et tout de suite,
aussi, je me rappelle que je veux devenir une femme sérieuse. Jeanne
n’avait rien remarqué. Je lui dis:
--Demande à ton frère de nous accompagner au Carolus Duran.
(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son droit au temps jadis
et aujourd’hui conduit très bien les cotillons; il ne plaide jamais,
mais il joue très bien la comédie.)
Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève immédiatement, et, chose
rare, les mamans ne font pas trop de «mais», sur notre promesse de
revenir vite.
Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert m’aurait vue!...
Je regarde de quel côté il se dirige; et, sans que ni Jeanne ni M.
Landry s’en doutent, j’opère une si savante manœuvre, que nous arrivons
à un tournant juste en face de lui...
Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi; il nous fait un grand
salut très respectueux en me regardant, _moi_, plus qu’elle,--et
pourtant Jeanne est très jolie;--et nous passons..., quand j’aurais
trouvé si agréable de m’arrêter!
J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert, demandant qui nous étions.
J’aurais bien voulu entendre sa réponse... et bien voulu aussi être
cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il causait.
Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré, et je l’ai été
encore davantage quand M. Landry, qui connaît tout le monde, a dit:
--C’est un charmant garçon que Chambert!... Si intelligent, et pas du
tout poseur!... Il est rudement lancé maintenant, il ira loin!...
Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si agréable. Et j’étais mille
fois plus joyeuse d’entendre ainsi parler de M. Chambert que de recevoir
un compliment pour moi... Et pourtant j’aime bien les compliments quand
ils ont l’air d’être sincères!...
Comme j’étais tout à fait redevenue une femme sérieuse, j’ai demandé à
Jeanne si nous ne pouvions pas regarder un peu les tableaux par
nous-mêmes. Elle a dit «oui» très volontiers; d’autant plus que se
promener sans nos mères, escortées seulement par son frère, l’amusait
beaucoup aussi.
Par malheur, nous avons fait notre revue avec un peu trop de conscience,
si bien que notre tour s’est prolongé, et, en revenant, nous avons été
grondées.
Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a pas voulu comprendre
que nous avions examiné toutes les toiles par raison, non pour notre
plaisir.