4 février.

L’_Épatant_ a ouvert ses portes.

Comme toute femme qui se respecte doit assister à «sa première», maman y

est allée, moi aussi. Naturellement, elle n’a pas vu les tableaux; ce

n’est pas, du reste, pour cela que nous nous y trouvions. Et pourtant,

il y a de bonnes gens consciencieux qui y viennent avec cette intention;

ils se pressent, ils s’étouffent, ils deviennent pourpres, afin

d’entrevoir vaguement, pendus au mur, des dames de tous genres, des

fleurs, des militaires, des bêtes, etc. Ils ne sont pas «dans le

mouvement», ces bonnes gens, sans quoi ils sauraient qu’à l’ouverture de

l’_Épatant_, on ne va pas voir, mais se faire voir.

Nous avons fait pour la forme le tour de la salle, recrutant à chaque

pas des personnes de connaissance. Puis nous avons été tous nous asseoir

à l’entrée, pour regarder le coup d’œil qui est toujours le même: des

petites femmes très gentilles, les yeux brillants sous une imperceptible

voilette, les cheveux, en général, d’un blond... chaud qui contraste

bien avec le velours sombre des chapeaux.

Elles circulent, le manteau à demi rejeté en arrière, de façon à dégager

les épaules, escortées par de vieux diplomates à barbe grise, corrects

et souriants, par de petits jeunes gens roides--genre anglais--et

d’autres très gesticulants--genre français.

Et en haut, à leur balcon, les membres du Cercle regardent, comme les

dieux de l’Olympe, tous ces simples mortels et mortelles qui tournent

sur eux-mêmes dans un vague parfum de poudre de riz, au milieu du

murmure des conversations où il est, quelquefois, question de peinture

et plus souvent d’autres choses. Pourtant, de temps à autre, on entend:

--Oh! regardez donc, ma chère, ce Flameng est adorable!

Ou bien:

--Et ce Besnard! Il est inouï! Quelle richesse de couleur!

Et d’autres exclamations du même genre.

Pendant que nous étions bien installées à regarder les arrivants, nous

avons envoyé nos cavaliers faire une reconnaissance dans la salle afin

que nous puissions, nous aussi, parler du Flameng «adorable» et du

Besnard «inouï».

Près de nous, se trouvait une famille qui, certainement, était venue

pour toute autre chose que pour la peinture... Il s’agissait, bien sûr,

d’une présentation; car il y avait là--l’air solennel et pénétré--le

père, la mère, la grand’mère, la petite sœur et la jeune personne en

question; tous en toilette, mais des toilettes du Marais. La jeune fille

avait une plume blanche à son chapeau, comme Henri IV, et des gants

marron... Oui! elle avait des gants marron, marron foncé!... pour une

présentation!

Ils se sont levés d’un commun accord en voyant arriver une respectable

dame, suivie d’un gros monsieur très rouge, et appuyée sur le bras d’un

jeune homme frisé, comme s’il allait faire sa première communion.

La jeune fille au panache blanc était devenue toute rose, elle adressait

des saluts au père, à la mère, au fils... Après force cérémonies, ils se

sont tous casés. Mais les deux jeunes gens paraissaient si intimidés

qu’ils me faisaient pitié. Heureusement, elle a laissé tomber son

manchon, il s’est précipité pour le ramasser, elle aussi: ce mouvement

sympathique a rompu la glace...

Je n’ai pas pu continuer mes observations parce que nos éclaireurs

revenaient avec des renseignements; ils nous ont assuré que le succès du

Salon était pour le portrait de Mme H... par Carolus Duran. Aussi, dès

que Jeanne est arrivée, je lui ai dit de confiance:

--Tu sais, chérie, il faut que tu voies le Carolus Duran. Il est

splendide!

Jeanne m’a demandé, en me regardant:

--Tu l’as vu? de tes yeux vu?

Je me suis mise à rire, tant son visage était malicieux.

--Ce sont les yeux de ces messieurs qui ont admiré pour moi...

Jeanne m’a lancé un coup d’œil triomphant, car elle était fière d’avoir

deviné si juste.

A ce moment, comme je recommençais l’inspection des nouveaux venus, je

vois entrer qui...? M. Chambert, avec un monsieur et deux jeunes femmes.

L’une d’elles était sa belle-sœur; je la reconnais tout de suite,

d’après le portrait que j’ai vu chez Mme de Charmoy; et tout de suite,

aussi, je me rappelle que je veux devenir une femme sérieuse. Jeanne

n’avait rien remarqué. Je lui dis:

--Demande à ton frère de nous accompagner au Carolus Duran.

(Son frère est un très gentil garçon qui a fait son droit au temps jadis

et aujourd’hui conduit très bien les cotillons; il ne plaide jamais,

mais il joue très bien la comédie.)

Jeanne transmet ma requête. M. Landry se lève immédiatement, et, chose

rare, les mamans ne font pas trop de «mais», sur notre promesse de

revenir vite.

Rien ne m’était plus égal, une fois que M. Chambert m’aurait vue!...

Je regarde de quel côté il se dirige; et, sans que ni Jeanne ni M.

Landry s’en doutent, j’opère une si savante manœuvre, que nous arrivons

à un tournant juste en face de lui...

Il nous reconnaît toutes les deux, Jeanne et moi; il nous fait un grand

salut très respectueux en me regardant, _moi_, plus qu’elle,--et

pourtant Jeanne est très jolie;--et nous passons..., quand j’aurais

trouvé si agréable de m’arrêter!

J’ai vu le mouvement de Mme Raoul Chambert, demandant qui nous étions.

J’aurais bien voulu entendre sa réponse... et bien voulu aussi être

cette dame qu’il accompagnait et avec laquelle il causait.

Pourtant, j’étais déjà contente de l’avoir rencontré, et je l’ai été

encore davantage quand M. Landry, qui connaît tout le monde, a dit:

--C’est un charmant garçon que Chambert!... Si intelligent, et pas du

tout poseur!... Il est rudement lancé maintenant, il ira loin!...

Jamais je n’avais trouvé Georges Landry si agréable. Et j’étais mille

fois plus joyeuse d’entendre ainsi parler de M. Chambert que de recevoir

un compliment pour moi... Et pourtant j’aime bien les compliments quand

ils ont l’air d’être sincères!...

Comme j’étais tout à fait redevenue une femme sérieuse, j’ai demandé à

Jeanne si nous ne pouvions pas regarder un peu les tableaux par

nous-mêmes. Elle a dit «oui» très volontiers; d’autant plus que se

promener sans nos mères, escortées seulement par son frère, l’amusait

beaucoup aussi.

Par malheur, nous avons fait notre revue avec un peu trop de conscience,

si bien que notre tour s’est prolongé, et, en revenant, nous avons été

grondées.

Maman, surtout, paraissait très mécontente et n’a pas voulu comprendre

que nous avions examiné toutes les toiles par raison, non pour notre

plaisir.

Rêve blanc · 第 28 / 47 题