18 janvier.

Je vais devenir une femme sérieuse. Je m’y suis décidée hier entre huit

heures vingt et neuf heures moins le quart!...

Maman était montée voir Patrice, qui avait toussé deux fois pendant le

dîner et pour qui elle craignait déjà une fluxion de poitrine.

Geneviève, toujours raisonnable, fabriquait une de ses éternelles

capelines pour les pauvres. Papa lisait.

Moi, j’errais dans le salon avec un très vif désir de ne rien faire...,

du moins tant que maman ne serait pas là!

Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier numéro de la _Revue

parisienne_, qui venait d’arriver et était encore dans son enveloppe.

La _Revue parisienne_! les fameux portraits de M. Chambert!... tout se

tenait.

Je demande à papa:

--Voulez-vous que j’ouvre la _Revue parisienne_? Papa est distrait; le

compte rendu de la Chambre l’absorbe.

--Si tu veux, mon enfant.

Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier, et je commence

à couper bien lentement pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur

chaque feuillet--je ne lisais pas!... Non! je regardais seulement!--et

j’aperçois: «Portraits de femmes: La Femme de devoir.»

J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il avait écrit et

comment il écrivait...

«La Femme de devoir!» ce ne pouvait être que convenable! Pourtant, je

n’osais pas... Je trouve si honteux de lire quelque chose en se cachant,

malgré les belles théories des de Charmoy qui assurent que cela se fait

très bien, et que toutes les jeunes filles en sont là!

Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à papa:

--Puis-je lire la «Femme de devoir»?

Papa était toujours dans la politique; il entend d’une manière vague et

il me répond:

--«La Femme de devoir?...» Certainement. Mgr Dupanloup a dû écrire de

belles pages sur ce sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.

Papa n’était pas du tout à la question! Mais, tant pis; c’était par trop

tentant!

Je me dis:

--Si maman arrive, je lui raconterai tout.

Et je me plonge dans l’article en me répétant, pour tranquilliser ma

conscience, que je le parcourrai seulement, et que, s’il n’est pas

convenable, je m’arrêterai...

Eh bien, j’ai tout lu! Mieux que convenable, il était si beau, que plus

j’avançais, plus je me faisais l’effet d’un petit monstre--moi qui

trouve la vie si facile et si charmante!--comparée à cette femme que M.

Chambert montrait simple, tendre, courageuse, toujours souriante dans

une existence qui me ferait sécher d’ennui!

Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités, des sacrifices, des

dévouements en perspective; je ne sais quoi enfin! pour être aimée et

estimée comme elle...

Je sais bien que l’on m’aime! mais ainsi qu’une bonne petite créature

amusante, incapable d’être prise au sérieux!... Et M. Chambert,

lui-même, j’en suis sûre, me juge de la sorte.

C’est juste, mais c’est humiliant! Et je ne veux pas rester une enfant

toute ma vie comme Alfred de Musset, dont il était question dans notre

dernière conférence! Et je veux devenir, moi aussi, une femme sérieuse!

Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une respectable mère de

famille, mon mari et moi, nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera

notre ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai; il fera très

beau, le ciel sera tout étoilé; et l’air chargé d’odeurs de violettes.

Et quand nous serons paisibles à causer sur le balcon--on cause si bien

quand la nuit est venue!--je lui dirai:

--Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse aujourd’hui, et je

vous en remercie de toute mon âme, car c’est à vous que je dois mon

bonheur. Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante, et je

serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si vous ne m’aviez fait,

sans le savoir, le plus beau sermon que j’aie jamais entendu... Et de

ces pages lues en contrebande,--car papa les croyait de Mgr

Dupanloup,--je vous serai éternellement reconnaissante!...

J’étais si bien emportée par mon enthousiasme, que j’ai lâché la _Revue

parisienne_ laquelle est tombée par terre avec un déchirement de papier

qui m’a réveillée net... Je n’ai plus vu ni le balcon, ni le ciel

étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu; mais bien papa qui lisait

toujours et Geneviève qui me regardait étonnée.

Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse; seulement je ne savais

trop par quel bout m’y prendre!...

J’ai commencé par relever la _Revue parisienne_; je l’ai posée sur la

table, bien pliée, comme l’aurait fait maman. Et puis, j’ai demandé à

Geneviève, qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier une de

ses insipides capelines; et quand maman est descendue, elle nous a

trouvées travaillant toutes les deux; moi, n’ayant pas encore cassé ma

laine.

Elle m’a dit stupéfaite:

--Comment, tu travailles?

--Oh! oui, maman. Je veux devenir une femme sérieuse!

Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur, que sa gaieté m’a

gagnée. Papa est sorti de ses journaux et a demandé ce qu’il y avait.

Maman lui a expliqué la chose.

--Ah! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup! a-t-il dit.

Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas cru devoir trop

l’éclairer sur les causes de ma conversion... Elle me verra à l’œuvre!

Rêve blanc · 第 27 / 47 题