Je vais devenir une femme sérieuse. Je m’y suis décidée hier entre huit
heures vingt et neuf heures moins le quart!...
Maman était montée voir Patrice, qui avait toussé deux fois pendant le
dîner et pour qui elle craignait déjà une fluxion de poitrine.
Geneviève, toujours raisonnable, fabriquait une de ses éternelles
capelines pour les pauvres. Papa lisait.
Moi, j’errais dans le salon avec un très vif désir de ne rien faire...,
du moins tant que maman ne serait pas là!
Je m’approche de la table et j’aperçois le dernier numéro de la _Revue
parisienne_, qui venait d’arriver et était encore dans son enveloppe.
La _Revue parisienne_! les fameux portraits de M. Chambert!... tout se
tenait.
Je demande à papa:
--Voulez-vous que j’ouvre la _Revue parisienne_? Papa est distrait; le
compte rendu de la Chambre l’absorbe.
--Si tu veux, mon enfant.
Je ne me le fais pas répéter. Je prends un coupe-papier, et je commence
à couper bien lentement pour avoir le temps de jeter un coup d’œil sur
chaque feuillet--je ne lisais pas!... Non! je regardais seulement!--et
j’aperçois: «Portraits de femmes: La Femme de devoir.»
J’avais maintenant un désir fou de savoir ce qu’il avait écrit et
comment il écrivait...
«La Femme de devoir!» ce ne pouvait être que convenable! Pourtant, je
n’osais pas... Je trouve si honteux de lire quelque chose en se cachant,
malgré les belles théories des de Charmoy qui assurent que cela se fait
très bien, et que toutes les jeunes filles en sont là!
Enfin, je n’y tiens plus, et je demande à papa:
--Puis-je lire la «Femme de devoir»?
Papa était toujours dans la politique; il entend d’une manière vague et
il me répond:
--«La Femme de devoir?...» Certainement. Mgr Dupanloup a dû écrire de
belles pages sur ce sujet. C’est une excellente lecture, Paulette.
Papa n’était pas du tout à la question! Mais, tant pis; c’était par trop
tentant!
Je me dis:
--Si maman arrive, je lui raconterai tout.
Et je me plonge dans l’article en me répétant, pour tranquilliser ma
conscience, que je le parcourrai seulement, et que, s’il n’est pas
convenable, je m’arrêterai...
Eh bien, j’ai tout lu! Mieux que convenable, il était si beau, que plus
j’avançais, plus je me faisais l’effet d’un petit monstre--moi qui
trouve la vie si facile et si charmante!--comparée à cette femme que M.
Chambert montrait simple, tendre, courageuse, toujours souriante dans
une existence qui me ferait sécher d’ennui!
Et j’aurais voulu avoir aussi des responsabilités, des sacrifices, des
dévouements en perspective; je ne sais quoi enfin! pour être aimée et
estimée comme elle...
Je sais bien que l’on m’aime! mais ainsi qu’une bonne petite créature
amusante, incapable d’être prise au sérieux!... Et M. Chambert,
lui-même, j’en suis sûre, me juge de la sorte.
C’est juste, mais c’est humiliant! Et je ne veux pas rester une enfant
toute ma vie comme Alfred de Musset, dont il était question dans notre
dernière conférence! Et je veux devenir, moi aussi, une femme sérieuse!
Et dans douze ou quinze ans, quand je serai une respectable mère de
famille, mon mari et moi, nous prierons, un soir, M. Chambert, qui sera
notre ami, de venir nous voir. Ce sera au mois de mai; il fera très
beau, le ciel sera tout étoilé; et l’air chargé d’odeurs de violettes.
Et quand nous serons paisibles à causer sur le balcon--on cause si bien
quand la nuit est venue!--je lui dirai:
--Mon cher monsieur Chambert, je suis très heureuse aujourd’hui, et je
vous en remercie de toute mon âme, car c’est à vous que je dois mon
bonheur. Autrefois j’étais une petite fille folle et insouciante, et je
serais peut-être restée ainsi toute ma vie, si vous ne m’aviez fait,
sans le savoir, le plus beau sermon que j’aie jamais entendu... Et de
ces pages lues en contrebande,--car papa les croyait de Mgr
Dupanloup,--je vous serai éternellement reconnaissante!...
J’étais si bien emportée par mon enthousiasme, que j’ai lâché la _Revue
parisienne_ laquelle est tombée par terre avec un déchirement de papier
qui m’a réveillée net... Je n’ai plus vu ni le balcon, ni le ciel
étoilé, ni M. Chambert, ni mon mari inconnu; mais bien papa qui lisait
toujours et Geneviève qui me regardait étonnée.
Je voulais pourtant devenir une femme sérieuse; seulement je ne savais
trop par quel bout m’y prendre!...
J’ai commencé par relever la _Revue parisienne_; je l’ai posée sur la
table, bien pliée, comme l’aurait fait maman. Et puis, j’ai demandé à
Geneviève, qui n’en pouvait croire ses oreilles, de me confier une de
ses insipides capelines; et quand maman est descendue, elle nous a
trouvées travaillant toutes les deux; moi, n’ayant pas encore cassé ma
laine.
Elle m’a dit stupéfaite:
--Comment, tu travailles?
--Oh! oui, maman. Je veux devenir une femme sérieuse!
Maman s’est mise à rire, à rire de si bon cœur, que sa gaieté m’a
gagnée. Papa est sorti de ses journaux et a demandé ce qu’il y avait.
Maman lui a expliqué la chose.
--Ah! c’est déjà l’effet de Mgr Dupanloup! a-t-il dit.
Maman ne comprenait pas bien, mais je n’ai pas cru devoir trop
l’éclairer sur les causes de ma conversion... Elle me verra à l’œuvre!