22 décembre.

Quelle bonne inspiration a eue maman de m’envoyer à ce cours! Il est

maintenant un des plus grands plaisirs de ma semaine.

D’abord, nous nous y retrouvons toutes: c’est notre Cercle!

Nous faisons en sorte d’arriver bien avant l’heure afin de pouvoir

causer. Nous nous racontons les nouvelles du jour. Nous cataloguons nos

soirées. Nous jugeons nos danseurs selon leurs mérites. Et Louise de

Charmoy trouve toujours moyen de faire intervenir la question toilette,

qui occupe beaucoup son existence...

Dès le premier cours, elle nous a demandé si nous ne pensions pas qu’il

fût mieux de nous habiller pour assister à nos conférences. Nous n’y

avions pas songé. Mais, pensant que le coup d’œil serait ainsi plus

joli, nous avons accepté sa proposition, puisqu’elle le désirait tant.

Aussi nous venons toujours en toilette, mais des toilettes sobres comme

il convient à des jeunes personnes résolues à s’instruire sur le mérite

des écrivains contemporains;... à supposer que nous y soyons résolues!

Le clan des étrangères, la tour de Babel, comme nous l’appelons, a voulu

nous imiter; mais l’élégance s’y fait un peu tapageuse. Cette tour de

Babel est représentée par quatre Américaines très exubérantes, quelques

Espagnoles avec des tailles souples de créoles, une grosse Allemande,

fille de je ne sais quel prince autrefois régnant, une Russe très

distinguée et trois Anglaises qui se glorifient d’être grimpées dans

l’Himalaya pendant que leur père était gouverneur de l’Inde; un peu

raides, des teints d’aurore et des cheveux blonds tordus sur la nuque

pour le petit chignon traditionnel.

Toutes, excepté les Américaines, portent de vieux noms, d’une noblesse

authentique; celle des Américaines réside dans leur fortune. Mais nos

mères sont tranquilles malgré cela, car Mme Divoir est très sévère pour

les admissions à son cours.

Du reste, nous sommes six très liées ensemble: les deux de Charmoy,

Jeanne, Suzanne, Thérèse de Lubières et moi; aussi nous avons fort peu

de rapports avec la tour de Babel et avec les autres jeunes filles du

cours que nous connaissons plus ou moins.

Par droit de sagesse, c’est Suzanne qui préside notre groupe. Elle est

tellement meilleure que nous!

Quand on la voit, on ne ne songe jamais à se demander si elle est jolie

ou non, parce qu’on la trouve tout de suite charmante; et ceux qui ont

une fois rencontré son sourire un peu mélancolique, le regard clair,

doux, profond de ses yeux bruns, éprouvent toujours le désir de les

revoir encore. Suzanne n’est pas triste pourtant, mais elle a une gaieté

sérieuse, tranquille, venue surtout de celle qu’elle rencontre chez les

autres, et qu’elle partage pour leur faire plaisir, car elle pense à

ceux qui l’entourent en premier lieu, et à elle en dernier... Et encore,

quand elle y songe!

C’est aussi la perle des confidentes; elle semble toujours s’intéresser

aux récits qu’on lui fait,--alors même que, bien certainement, ils ne

peuvent la toucher en rien,--sans parler jamais d’elle-même; et avec une

telle simplicité! Comme si s’oublier ainsi était une chose tout aisée,

toute naturelle!

Sa mère est veuve, toujours malade. Elle a ses deux frères au loin: l’un

en ce moment au Tonkin, avec son navire _la Conquérante_, l’autre à

Vienne, où il est attaché d’ambassade. Eh bien! elle se fait leur

correspondante assidue; elle leur envoie des petits chefs-d’œuvre de

lettres qu’elle me permet quelquefois de lire, car elle sait combien je

suis heureuse de sa confiance, des lettres fines, spirituelles, pleines

de cœur, disant toujours quelque chose, et qui apportent aux deux

absents le bon parfum du «home».

Et puis aussi, sans bruit, sans embarras, elle dirige tout dans la

maison, pense à tout, distrait sa mère, lui fait la lecture en anglais

(Mme de Vignolles est Anglaise), met à exécution des recettes admirables

pour les confitures, et trouve encore le temps de broder des ornements

pour l’église de Saint-Aubin et d’habiller je ne sais combien de petits

misérables.

Suzanne est trop bonne. Quelquefois j’ai peur qu’elle ne veuille nous

quitter pour devenir sœur de charité. Heureusement sa mère la retient

parmi nous. Mais n’importe, quand je la vois par hasard au bal et

dansant, cela me fait du bien, parce que je suis sûre qu’elle appartient

encore aux profanes.

Elle devrait bien apprendre son secret pour être toujours contente à

cette pauvre Thérèse de Lubières, qui, elle, a perpétuellement l’air de

dire comme Louis XIII à ses courtisans: «Ennuyons-nous! Ennuyons-nous!»

Thérèse a deux millions de dot, ni frère ni sœur, une mère d’humeur un

peu capricieuse, mais excellente; un père général qui s’est battu comme

un héros en 1870, et irait aujourd’hui au bout du monde sur le moindre

désir de Thérèse. Et avec tout cela, elle est la personne la plus

ennuyée qu’il soit possible de concevoir.

On dirait vraiment qu’elle est lasse d’être trop heureuse.

Peut-être au moment où elle s’en venait sur la terre, il y a vingt ans,

a-t-elle rencontré sur son chemin l’âme d’un vieux misanthrope qui

sortait de la vie, dégoûté de toute chose... Il y aura eu confusion! Si

bien que le petit bébé rose reçu par Mme de Lubières enfermait l’âme du

vieux misanthrope; et voilà pourquoi Thérèse est sceptique et blasée,

comme si elle avait déjà vécu une fois!... Parce que nous sommes un peu

cousines à la mode de Bretagne, nous nous rencontrons très souvent, en

dehors du cours.

Mais j’ai soin de ne jamais parler devant elle des choses qui

m’intéressent beaucoup, car elle a une manière de regarder les personnes

enthousiastes ainsi que des êtres curieux, d’une espèce particulière,

phénoménale, qui vous produit l’effet d’une douche d’eau glacée...

Pourtant, malgré mes précautions, à chaque instant, elle me dit: «Mon

Dieu! Paulette, que tu es jeune!» Absolument comme si elle était

Mathusalem en personne.

Son air de pitié m’humilie bien un peu sur le moment; mais, malgré tout,

j’aime encore mieux être jeune... Et Jeanne aussi pense comme moi;

toutes deux nous trouvons si amusant de vivre, quoi qu’en dise Thérèse!

Jeanne n’est certes pas ennuyée! Elle est nerveuse, vibrante,

parisienne, avec des yeux qui brillent «pareils à des étoiles», ainsi

que le lui a écrit Robert de Saunier, un jour, en jouant «au jeu des

portraits»..., une masse de cheveux noirs, découvrant le plus joli cou

du monde; des dents éblouissantes, et un beau rire qui sonne joyeux

autant que les grelots d’une Folie.

Elle adore le bruit, le mouvement, le monde. Elle est capable

d’apparaître à cinq bals dans une seule soirée, de danser dans tous et

de «cotillonner» dans le dernier jusqu’à six heures du matin, pour être

prête vers huit heures à aller faire son tour du Bois à cheval, être sur

pied toute la journée et recommencer le soir...

Si maman voulait, je l’imiterais bien volontiers...

Jeanne est franche, caressante, un brin moqueuse, fort expérimentée,

grâce à son frère qui fait son éducation mondaine; mais elle ne veut

jamais me repasser sa science tout entière, parce que, assure-t-elle,

maman ne serait pas contente qu’elle agît ainsi. Coquette comme un

démon, je sais bien qu’elle ne donnerait pas une feuille des roses de sa

ceinture au plus séduisant de sa phalange d’adorateurs; malgré sa

conversation très indépendante, qui scandalise à chaque instant cette

bonne Claire de Charmoy, le décorum fait jeune fille.

Enfin, toutes tant que nous sommes, nous bavardons le plus possible,

jusqu’au moment où apparaît M. Chambert.

Alors le silence s’établit tout de suite, même dans les rangs des mères.

Il adresse un salut général, nous lance à nous, modestes élèves, un coup

d’œil calme et désintéressé--comme il regarderait de jeunes sauvages

arrivées en ligne droite de l’Afrique équatoriale--et il commence...

Alors, oh! alors, je lui pardonne d’être froid, intimidant, de nous

juger indignes de son attention! Ou plutôt, je ne songe même pas à lui

pardonner, je ne fais plus qu’écouter et j’oublie tout le reste... C’est

comme si mon esprit s’élargissait soudain, comme s’il lui venait des

ailes mystérieuses pour suivre la parole de M. Chambert, là où il lui

plaît de l’emporter.

Ce n’est, à proprement parler, ni un cours, ni une conférence qu’il nous

fait; il prend le meilleur des deux, et de cette union sort une causerie

charmante, assaisonnée de beaucoup d’esprit et d’une petite pointe

d’ironie drôle et très fine, entremêlée de lectures et de l’analyse de

ces lectures.

Jamais je ne me serais doutée de toutes les choses qui peuvent se

trouver dans une dizaine de vers!... Je commence à m’apercevoir que

jusqu’ici j’ai toujours lu comme une petite sotte, sans me demander si

je comprenais bien. Avec M. Chambert, je crois que Bossuet lui-même ne

m’épouvanterait pas!... et pourtant j’ai conservé un souvenir...

austère!... de l’Oraison funèbre du prince de Condé!!!

Quand M. Chambert parle, il n’est plus du tout froid. Il devient au

contraire aussi vibrant que Jeanne, et il a une manière à lui de

s’exprimer originale et vive, et si simple en même temps. Que les

personnes posées, comme papa, parlent bien, voilà une chose toute

naturelle; c’est de leur âge... Mais il me semble si étrange d’entendre

M. Chambert, quand je me rappelle la conversation de Georges Landry et

des autres! Je ne me le figure pas disant:

«Madame une telle est d’un chic épatant!» ou quelque autre phrase plus

accentuée encore, grâce à la présence d’une de ces expressions...

pittoresques qui nous arrivent au passage, quand ces messieurs causent

ensemble, nous croyant occupées ailleurs.

Si j’écoutais souvent parler M. Chambert, je suis sûre que je finirais

par devenir une femme intelligente pour de bon. Il m’apprend à

réfléchir. Il me fait penser à une foule de choses sérieuses auxquelles

je n’aurais jamais songé à moi toute seule, dont j’avais à peine une

idée vague, confuse, et qu’il me semble pourtant avoir toujours

comprises, dès que je l’entends les exprimer.

Je suis très fière quand j’ai dans la pensée, en même temps que lui, le

mot dont il se sert...

Il parle, et les de Charmoy écrivent toutes ses paroles. Jeanne

griffonne capricieusement. Thérèse le considère avec surprise, un homme

qui sent si vivement!...

Suzanne et moi, nous ne prenons presque pas de notes, car il n’y a pas à

craindre que nous oubliions ce qu’il nous dit. Mais une fois de retour à

la maison, je recherche les morceaux de prose ou de poésie qu’il nous a

lus, afin de voir si mon impression est la même que la sienne; et quand

cela arrive, j’en suis très contente, parce que j’ai entendu vanter bien

des fois la justesse de ses appréciations littéraires. La «justesse»!...

Quel joli mot!... et je l’ai trouvé toute seule...

Rêve blanc · 第 24 / 47 题