2 janvier 189.

Notre jour de l’an s’est passé comme tous les jours de l’an: avec des

embrassements, des cartes de visite, des bonbons, des compliments, des

étrennes; le tout agrémenté de l’éternel «Je vous souhaite une bonne

année!»

A onze heures, maman nous avait envoyés à la messe, les deux petits,

miss Emely et moi. Je n’étais pas trop fâchée qu’elle ne nous

accompagnât pas, parce que sa présence m’aurait peut-être empêchée de

mettre certain projet à exécution. Depuis le jour où Jeanne m’a dit «que

le nom du premier pauvre auquel on fait l’aumône le jour de l’an est le

nom de votre mari», je ne manque pas de tenter l’expérience.

La première année, mon pauvre s’appelait «Louis». Louis..., je n’adore

pas ce nom-là; j’en aurais même mieux aimé un autre, mais enfin! Louis

de... quelque chose de bien sonnant... «Fils de saint Louis, montez au

ciel!...» C’était encore possible.

L’année dernière, je recommence ma question, pour voir si j’aurai la

même réponse. Et alors il ne s’appelait plus Louis, mon futur mari, il

se nommait... c’était bien autre chose!... il se nommait... Antoine!!!

J’étais désolée, quand Jeanne m’a fait remarquer que la troisième fois

seule comptait toujours. Aussi, cette année, le résultat de ma demande

devait être sérieux.

Nous étions arrivés juste pour la messe, de sorte que je n’avais pu

placer ma question avant d’entrer dans l’église. Mais, pendant la messe,

ces noms: Louis, Antoine et... _trois étoiles_ me trottaient dans la

tête. S’il allait encore s’appeler Antoine!...

Nous sortons enfin, et je cherche tout de suite un pauvre convenable

pour ce que je voulais en faire. C’était une fatalité: il n’y avait que

des femmes, ou bien des vieux de mauvaise mine. Enfin, ô bonheur!

j’aperçois un petit garçon très laid, accroché à la robe de sa mère. Je

me glisse de son côté, sans répondre aux femmes qui me répétaient en

chœur:

--Ne m’oubliez pas, s’il vous plaît, ma chère dame! La charité!

Et je demande au petit, très vite:

--Comment t’appelles-tu?

Au lieu de me répondre, il me regarde effaré, et lui aussi me marmotte:

--Un petit sou, s’il vous plaît, ma bonne dame!

Et voilà Geneviève et Patrice qui m’appelaient, et miss Emely qui me

faisait signe de venir. Je recommence:

--Dis-moi donc comment tu t’appelles!

Le petit nigaud continue à me regarder, et il reprenait son éternel

refrain, quand je l’arrête désespérée, car Mme de Vignolles approchait

avec Suzanne, et Geneviève remontait les marches pour voir ce que je

faisais.

--Dis-moi ton nom, et je te donnerai cette belle pièce blanche.

Il devient tout de suite intelligent.

--Michel, ma bonne dame, Michel.

--Ah! Michel?...

Je donne la pièce promise, et je rejoins bien vite Germaine, qui me

demande ce que je voulais à cet affreux petit garçon.

Je réponds au hasard:

--Je le questionnais parce que je le trouvais très gentil.

Nous descendons les marches, et nous retrouvons Suzanne, Mme de

Vignolles, toute notre colonie habituelle de la messe de onze heures,

sans oublier le petit sous-lieutenant, M. de Boynes, qui est devenu mon

fidèle chevalier, depuis qu’il est en garnison à Paris.

Devant l’église, une fillette nous offre des bouquets de violettes et de

narcisses jaunes venant de Nice, qui semblent tout frissonnants sous

notre ciel de Paris... Et ces fleurs, et le beau soleil qui glisse sur

les toits encore çà et là couverts de neige, et les messieurs chargés de

paquets, et les femmes qui passent frileuses dans leurs fourrures, le

visage rosé par l’air vif, tout a l’air de dire: «Bonne année! Bonne

année!»

Mais Patrice, qui ne voit rien de tout cela, gémit qu’il a froid; et

nous voilà partis, moi répétant toujours ce nom de Michel.

--Michel! Je ne connais pas de Michel. Je n’en ai vu que dans les romans

de Mme Gréville: c’est un nom russe... Peut-être, alors, me marierai-je

avec un prince russe... Ce serait assez bien s’il ne m’emmenait jamais

en Russie!

En arrivant à la maison, dans l’antichambre, j’aperçois des cartes de

visite sur un plateau. Je jette un coup d’œil, et sur l’une d’elles je

lis: «Michel Chambert, rue de Lille.»

Il m’a semblé alors que mon cœur faisait un grand saut dans ma

poitrine!... Ah! il s’appelait Michel, notre dédaigneux M. Chambert!...

Quelle drôle de chose!... Michel! comme le petit garçon de l’église!

J’ai attendu que maman ait vu les cartes; j’ai même fait des yeux

étonnés quand elle a dit:

--Ah! M. Chambert a envoyé la sienne.

Et je lui ai demandé d’un air tranquille si elle voulait bien me la

donner; car enfin, elle était un peu pour moi, cette carte, puisque

c’est moi qui vais écouter les conférences!

Maman, ne sachant pas que j’avais trouvé un pauvre appelé Michel, a cru

à une fantaisie, et, avec sa permission officielle, j’ai pris la carte.

Maintenant elle est à moi!... dans la boîte des souvenirs de cotillon.

Louis?... Antoine?... ou Michel?... J’aimerais mieux Michel!

Rêve blanc · 第 25 / 47 题