Cette bonne Germaine goûte maintenant de la vie conjugale, depuis deux
jours!
La cérémonie a été très brillante. Les fiancés sont arrivés un peu tôt:
à midi trente-cinq. Comme j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu
être avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils n’étaient pas
assez en retard: trente-cinq minutes sont insuffisantes pour laisser aux
déjeuners le temps de s’achever...
Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la matinée, s’est
éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur apparition au milieu d’un rayon
de soleil; c’était très joli et très gai!
L’orgue a joué la marche nuptiale du _Songe_--qui devait leur rappeler
un certain soir!...--tandis qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant
de lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.
Tout a très bien marché! le sermon, qu’on n’a pas entendu; la messe, qui
n’a pas été longue; les conversations dans l’église, qui n’ont pas trop
dépassé les bornes; les chants, superbes; le défilé, à la sacristie,
d’une heure pleine, pendant laquelle les suisses ont répété, sans se
lasser:
--Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames!
C’était flatteur pour les invités!
Comme nous sortions de l’église, nous avons trouvé, sur les marches,
tout un régiment de messieurs. Ayant découvert le moyen de s’échapper
les premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner les
pauvres dames qui descendaient. Oh! les hommes!
Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée de saluer à chaque minute,
comme maman, quand tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir M.
Chambert. Lui aussi m’a vue; il m’a fait un profond salut..., pour moi
surtout, puisqu’il n’avait jamais rencontré maman.
J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous n’avons encore eu
que deux conférences, et il semble si peu faire attention à nous!...
Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec lui, j’ai répondu
seulement par une toute petite inclinaison de tête, bien digne.
Il était très distingué dans son pardessus à col de fourrure!
... Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre; papa et maman sont
aux Français, et il me vient beaucoup d’idées graves.
Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine et à Mme Divoir. A Germaine,
si radieuse avant-hier; à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente, il
y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église au bras de son mari,
et qui, aujourd’hui, est veuve et consolée.
Consolée! Il me semble maintenant que, au fond, c’est peut-être encore
là le plus triste de toute son histoire...
Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes mariées étaient
toujours très heureuses. Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le
contraire arrive encore assez souvent...
Mais pourquoi? Pourquoi?
Je ne peux pas demander là-dessus des explications à maman. Elle me
dirait encore: «Tu es trop jeune!» Et puis les demoiselles bien élevées
ne doivent pas parler de ces questions qui... que... enfin! C’est chose
convenue, et même assez drôle! puisque les demoiselles bien élevées se
marient comme les autres!...
Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis... Et je voudrais
bien, plus tard, être comme maman.
Elle fait tout ce qu’elle veut; jamais papa ne lui dit rien. Mais quand
il prépare des discours, elle nous fait taire à table pour ne pas le
distraire..., ce qui me semble même très ennuyeux! Aussi je n’aimerais
pas à avoir un mari député!
Il faudra pourtant bien que le mien s’occupe, car il n’y a rien de si
honteux qu’un homme oisif; et qu’il s’occupe sérieusement...; comme M.
Chambert, par exemple.
Je ne me contenterais pas du tout de le voir dresser des chevaux ainsi
qu’un écuyer de cirque, ou courir les salons à l’heure des _five
o’clock_... ou aller au Cercle. D’autant plus que, paraît-il, les
Cercles ne sont qu’un prétexte dont profitent messieurs les maris pour
aller... Je n’ai pas compris où.
C’est Louise de Charmoy qui m’a fait mystérieusement cette déclaration
un soir que nous causions sur la terrasse de la Christinière. J’allais
lui demander des explications, mais elle a répondu à mes yeux étonnés
par des signes désespérés pour que je me taise: sa mère venait de notre
côté. Alors je n’ai pas su!...
Un jour je m’informerai, auprès de papa, quand je serai seule avec lui,
sans les enfants.
Pour en revenir à mon mari, quand nous serons bien installés dans notre
ménage, nous ne nous verrons plus guère qu’aux repas, car nous aurons
nos occupations chacun de notre côté. Mais je lui raconterai tout ce que
je deviendrai, pour lui donner le bon exemple.
A l’occasion, nous ferons des promenades, quelques visites, quelques
courses tous les deux; on jouit bien mieux du plaisir d’être ensemble
quand on n’en abuse pas!
Nous sortirons généralement tous les soirs, car il faut toujours avoir
beaucoup de relations.
Mais, une fois par semaine, nous resterons très paisibles chez nous,
pour nous voir, pour causer, pour faire de la musique. Nous lirons
ensemble. Je voudrais qu’il lût aussi bien que M. Chambert!
Et ainsi..., ainsi nous serons très heureux!