16 décembre.

Cette bonne Germaine goûte maintenant de la vie conjugale, depuis deux

jours!

La cérémonie a été très brillante. Les fiancés sont arrivés un peu tôt:

à midi trente-cinq. Comme j’avais beaucoup pressé maman, nous avons pu

être avant eux à l’église, mais bien juste. Vraiment, ils n’étaient pas

assez en retard: trente-cinq minutes sont insuffisantes pour laisser aux

déjeuners le temps de s’achever...

Au moment où ils entraient, le ciel, gris toute la matinée, s’est

éclairci, de sorte qu’ils ont fait leur apparition au milieu d’un rayon

de soleil; c’était très joli et très gai!

L’orgue a joué la marche nuptiale du _Songe_--qui devait leur rappeler

un certain soir!...--tandis qu’ils s’avançaient vers l’autel étincelant

de lumières, entouré de fleurs comme un reposoir.

Tout a très bien marché! le sermon, qu’on n’a pas entendu; la messe, qui

n’a pas été longue; les conversations dans l’église, qui n’ont pas trop

dépassé les bornes; les chants, superbes; le défilé, à la sacristie,

d’une heure pleine, pendant laquelle les suisses ont répété, sans se

lasser:

--Prenez garde à vos poches, messieurs, mesdames!

C’était flatteur pour les invités!

Comme nous sortions de l’église, nous avons trouvé, sur les marches,

tout un régiment de messieurs. Ayant découvert le moyen de s’échapper

les premiers, ils étaient là, tranquilles, curieux, à examiner les

pauvres dames qui descendaient. Oh! les hommes!

Je regardais, moi aussi, innocemment, obligée de saluer à chaque minute,

comme maman, quand tout à coup j’ai été très surprise d’apercevoir M.

Chambert. Lui aussi m’a vue; il m’a fait un profond salut..., pour moi

surtout, puisqu’il n’avait jamais rencontré maman.

J’ai été très flattée qu’il m’ait reconnue, car nous n’avons encore eu

que deux conférences, et il semble si peu faire attention à nous!...

Comme il ne mérite pas que je sois aimable avec lui, j’ai répondu

seulement par une toute petite inclinaison de tête, bien digne.

Il était très distingué dans son pardessus à col de fourrure!

... Ce soir, j’écris solitairement dans ma chambre; papa et maman sont

aux Français, et il me vient beaucoup d’idées graves.

Je ne peux m’empêcher de songer à Germaine et à Mme Divoir. A Germaine,

si radieuse avant-hier; à Mme Divoir, sans doute aussi bien contente, il

y a dix ou quinze ans, quand elle quittait l’église au bras de son mari,

et qui, aujourd’hui, est veuve et consolée.

Consolée! Il me semble maintenant que, au fond, c’est peut-être encore

là le plus triste de toute son histoire...

Quand j’étais petite, je me figurais que les personnes mariées étaient

toujours très heureuses. Aujourd’hui, je commence à m’apercevoir que le

contraire arrive encore assez souvent...

Mais pourquoi? Pourquoi?

Je ne peux pas demander là-dessus des explications à maman. Elle me

dirait encore: «Tu es trop jeune!» Et puis les demoiselles bien élevées

ne doivent pas parler de ces questions qui... que... enfin! C’est chose

convenue, et même assez drôle! puisque les demoiselles bien élevées se

marient comme les autres!...

Donc je ne parle pas, mais je cherche, je réfléchis... Et je voudrais

bien, plus tard, être comme maman.

Elle fait tout ce qu’elle veut; jamais papa ne lui dit rien. Mais quand

il prépare des discours, elle nous fait taire à table pour ne pas le

distraire..., ce qui me semble même très ennuyeux! Aussi je n’aimerais

pas à avoir un mari député!

Il faudra pourtant bien que le mien s’occupe, car il n’y a rien de si

honteux qu’un homme oisif; et qu’il s’occupe sérieusement...; comme M.

Chambert, par exemple.

Je ne me contenterais pas du tout de le voir dresser des chevaux ainsi

qu’un écuyer de cirque, ou courir les salons à l’heure des _five

o’clock_... ou aller au Cercle. D’autant plus que, paraît-il, les

Cercles ne sont qu’un prétexte dont profitent messieurs les maris pour

aller... Je n’ai pas compris où.

C’est Louise de Charmoy qui m’a fait mystérieusement cette déclaration

un soir que nous causions sur la terrasse de la Christinière. J’allais

lui demander des explications, mais elle a répondu à mes yeux étonnés

par des signes désespérés pour que je me taise: sa mère venait de notre

côté. Alors je n’ai pas su!...

Un jour je m’informerai, auprès de papa, quand je serai seule avec lui,

sans les enfants.

Pour en revenir à mon mari, quand nous serons bien installés dans notre

ménage, nous ne nous verrons plus guère qu’aux repas, car nous aurons

nos occupations chacun de notre côté. Mais je lui raconterai tout ce que

je deviendrai, pour lui donner le bon exemple.

A l’occasion, nous ferons des promenades, quelques visites, quelques

courses tous les deux; on jouit bien mieux du plaisir d’être ensemble

quand on n’en abuse pas!

Nous sortirons généralement tous les soirs, car il faut toujours avoir

beaucoup de relations.

Mais, une fois par semaine, nous resterons très paisibles chez nous,

pour nous voir, pour causer, pour faire de la musique. Nous lirons

ensemble. Je voudrais qu’il lût aussi bien que M. Chambert!

Et ainsi..., ainsi nous serons très heureux!

Rêve blanc · 第 23 / 47 题