10 décembre.

Je peux, enfin, dire que j’ai fait mon entrée dans le monde... et une

entrée solennelle!

C’était hier à la soirée de contrat de Germaine.

Quelle bonne idée Germaine a eue de se marier!... J’espère qu’elle sera

très heureuse! Je l’espérerais, même si je ne lui avais pas dû de

quitter la classe des enfants qu’on laisse à la maison.

Ah! il a été difficile d’obtenir le consentement de maman.

Elle répétait toujours la formule sacramentelle: «Paulette est encore

trop jeune!» Mais j’ai si bien pris des airs de victime, surtout devant

papa--des airs tristes et résignés,--que maman a fini par me dire:

--Eh bien! puisque tu le désires tant, tu iras à cette soirée; mais je

le crains, elle ne sera pas aussi amusante que tu l’espères. M.

d’Auberive a perdu sa grand’mère il y a quelques mois, et l’on ne

dansera pas...

Ah! cela m’était bien égal, non pas que la grand’mère fût morte, mais de

ne pas danser, si je n’étais pas laissée avec Patrice et Geneviève!

Maman m’avait fait faire une robe délicieuse, un rêve!...

Aussi, hier, quand je me suis vue dans mon premier corsage de bal

décolleté, au milieu d’un petit fouillis de mousseline de soie bleu

ciel, mes cheveux retroussés pour former un amour de chignon, il m’a

semblé que j’apercevais, non plus Paulette, la folle Paulette, mais une

apparition, une fée, la petite reine Mab, comme m’appelle quelquefois

papa... Une reine Mab habillée à la mode de notre temps...

J’avais envie de m’écrier:

--Oh! que je suis jolie!... Je suis contente d’être si jolie!...

Mais je ne l’ai pas fait parce que cela aurait été trop ridicule.

Seulement, je ne pouvais pas m’empêcher de me regarder, et je crois bien

que je m’adressais des sourires...

Si ce détestable M. Chambert m’avait vue ainsi, dans mon nuage bleu

ciel, peut-être se serait-il aperçu que je ne suis pas une petite

pensionnaire... Mais il n’était pas à cette soirée. C’est dommage;

j’aurais trouvé très amusant de le rencontrer dans le monde!

Anna, qui m’habillait, m’a demandé:

--Mademoiselle est-elle satisfaite?

Si j’étais satisfaite!!!

Je lui ai répondu: «Oui» tout court; j’avais peur d’en dire trop. Mais,

au bout d’une minute, je n’ai pu m’empêcher d’ajouter:

--Est-ce que vous ne trouvez pas que le corsage fait des plis à la

taille?

Je savais bien le contraire; mais c’était pour l’entendre me répéter

qu’il m’allait bien, ce qui n’a pas manqué:

--Oh! mademoiselle! Ce corsage fait à mademoiselle une taille de

nymphe!... (Elle devenait poétique, Anna.) Mademoiselle est

ravissante!!!

Je ne sais trop ce que je lui aurais répondu pour la remercier de sa

bonne parole si, heureusement, maman n’était entrée.

Elle m’a lancé un coup d’œil d’inspection; et puis elle a dit en

m’embrassant:

--Voilà une petite tête qui est toute à la coquetterie, ce soir. Il

vaudrait bien mieux qu’elle fût tranquille sur son oreiller!

Comme les mères voient ces choses-là!

J’étais un peu honteuse d’avoir été si sotte, mais je sentais que,

maintenant, mon accès de coquetterie était passé, et je commençais à

m’habituer à être en apparition...

Papa déclare que la soirée a été très belle et très ennuyeuse; moi, j’ai

trouvé tout charmant!

M. et Mme Roland recevaient à la porte du premier salon; c’étaient des

saluts, des présentations, des compliments! Cette pauvre Mme Roland

devait être bien fatiguée d’avoir si longtemps le même sourire aimable

sur les lèvres! A sa place, quel plaisir j’aurais eu à me lâcher, une

fois mon dernier invité disparu!

Germaine était rayonnante; toujours au bras de son dragon à qui elle ne

disait plus: «Ah çà! monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?» et

lui la regardait d’un air si heureux!

Une quantité de militaires à cette soirée. Ils étaient très

meublants!... En général, c’était surtout le buffet qu’ils meublaient.

Oh! et les civils de même!

Les parents se parlaient avec des sourires vagues et du sommeil dans les

yeux...

Mais nous, les jeunes filles, nous étions très réveillées; nous

causions, nous nous faisions présenter l’armée française, qui, elle, ne

nous traitait pas en petites personnes insignifiantes!

Ainsi, un jeune sous-lieutenant, tout frais émoulu de Saint-Cyr, après

m’avoir dit d’un accent convaincu qu’il enviait le sort de son ami, M.

d’Auberive--aurait-il donc voulu aussi épouser Germaine?--m’a demandé si

je me plairais dans une ville de garnison autre que Paris. Et il m’a

assuré qu’Amiens, où il est caserné, était une résidence charmante.

Je lui ai vite répondu que la vie de province me semblerait un

«enterrement»!

Il a paru si consterné que j’ai eu un vague remords d’avoir été trop

franche.

Sans compter mon «enterrement», qui était une métaphore--est-ce ainsi

que cela s’appelle?--bien hardie! Qu’en aurait pensé M. Chambert?

Rêve blanc · 第 22 / 47 题