5 décembre.

C’était le jour de maman.

La baronne de Charmoy est venue avec Louise et Claire.

J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination pour distraire mes

amies; mais je me suis vite aperçue--chose peu flatteuse pour ma

conversation--qu’elles aimaient bien mieux écouter ce qui se racontait

autour de nous.

Je n’en ai pas été fâchée; moi aussi je désirais écouter, car on parlait

de notre cours de lundi.

Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la manière dont il s’était passé:

je ne lui avais presque rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de

suite combien j’étais enchantée de ces conférences après avoir tant gémi

pour y aller.

En général, je trouve «cette bonne baronne», comme l’appelle papa,

froide, compassée, agaçante!... oh! mais agaçante!!!... Chose

extraordinaire, hier, elle ne m’a presque pas semblé ennuyeuse.

Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très bien notre professeur,

M. Chambert. «Il appartient à une famille riche et d’une rare

honorabilité; une de ces familles à l’antique, comme on en voit encore

quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui semblent égarées dans

le tourbillon parisien.»

Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah! jamais je ne serai capable

d’en faire de semblables! non, jamais!...

Le père de M. Chambert est médecin; mais il n’exerce plus, parce qu’il

s’occupe surtout de travaux scientifiques. Il cherche des microbes

quelconques avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est de l’Académie de

médecine et de je ne sais combien de sociétés célèbres par leurs

découvertes physiologiques..., etc. Il est décoré de plusieurs ordres.

Enfin, c’est tout à fait un savant, «une des lumières de notre temps», a

dit encore Mme de Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes

faites, les «omnibus de la conversation», comme les a appelées je ne

sais quel écrivain.

Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre, il peut être sans

inquiétude; il aura un bel enterrement, avec beaucoup de discours, et

l’on parlera de lui au moins pendant deux jours après cette imposante

cérémonie.

Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils.--Quelle

généalogie!--L’aîné, M. Raoul, est médecin comme son père, et un médecin

très à la mode. On ne le trouve jamais chez lui--parce qu’il a beaucoup

de malades à visiter, naturellement!--Il est marié avec une femme

charmante, pas jolie, mais très spirituelle, et qui sait fort bien

s’habiller.

Le second fils, _notre_ M. Chambert, est plongé dans les lettres, la

philosophie, etc., etc. A côté de graves articles dans la _Revue des

Deux Mondes_, il écrit aussi des romans... «mais qui ne sont pas pour

les jeunes filles», a murmuré Mme de Charmoy à maman avec un sourire de

mystère... C’est étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux!...

Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa femme future!

Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de Saint-Cyr, il y a quelques

années, il est maintenant aide de camp d’un général à Orléans. Mme de

Charmoy pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général, de très bonne

heure... Je ne sais pourquoi, en l’entendant parler d’un ton si pénétré

de ce M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite l’idée qu’elle

aimerait bien le donner à Louise, qui admire beaucoup les uniformes.

Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu son petit nom), on le dit

_immariable_. Il est si difficile que les plus intrépides ont renoncé à

le mettre en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus heureux tel

qu’il est maintenant?...

Quel homme malhonnête!...

Et au cours, il nous regarde comme des petites filles!... Je ne l’aime

pas du tout, ce dédaigneux professeur!

Rêve blanc · 第 21 / 47 题