C’était le jour de maman.
La baronne de Charmoy est venue avec Louise et Claire.
J’avais commencé par me mettre en frais d’imagination pour distraire mes
amies; mais je me suis vite aperçue--chose peu flatteuse pour ma
conversation--qu’elles aimaient bien mieux écouter ce qui se racontait
autour de nous.
Je n’en ai pas été fâchée; moi aussi je désirais écouter, car on parlait
de notre cours de lundi.
Maman interrogeait Mme de Charmoy sur la manière dont il s’était passé:
je ne lui avais presque rien raconté. Je ne pouvais pas lui dire tout de
suite combien j’étais enchantée de ces conférences après avoir tant gémi
pour y aller.
En général, je trouve «cette bonne baronne», comme l’appelle papa,
froide, compassée, agaçante!... oh! mais agaçante!!!... Chose
extraordinaire, hier, elle ne m’a presque pas semblé ennuyeuse.
Elle a raconté à maman qu’elle connaissait très bien notre professeur,
M. Chambert. «Il appartient à une famille riche et d’une rare
honorabilité; une de ces familles à l’antique, comme on en voit encore
quelquefois dans le cœur de nos provinces, et qui semblent égarées dans
le tourbillon parisien.»
Je répète la phrase de Mme de Charmoy. Ah! jamais je ne serai capable
d’en faire de semblables! non, jamais!...
Le père de M. Chambert est médecin; mais il n’exerce plus, parce qu’il
s’occupe surtout de travaux scientifiques. Il cherche des microbes
quelconques avec M. Pasteur, dont il est l’ami. Il est de l’Académie de
médecine et de je ne sais combien de sociétés célèbres par leurs
découvertes physiologiques..., etc. Il est décoré de plusieurs ordres.
Enfin, c’est tout à fait un savant, «une des lumières de notre temps», a
dit encore Mme de Charmoy, qui a un faible pour les phrases toutes
faites, les «omnibus de la conversation», comme les a appelées je ne
sais quel écrivain.
Si ce respectable M. Chambert est aussi célèbre, il peut être sans
inquiétude; il aura un bel enterrement, avec beaucoup de discours, et
l’on parlera de lui au moins pendant deux jours après cette imposante
cérémonie.
Ce bon monsieur, qui est veuf, a trois fils.--Quelle
généalogie!--L’aîné, M. Raoul, est médecin comme son père, et un médecin
très à la mode. On ne le trouve jamais chez lui--parce qu’il a beaucoup
de malades à visiter, naturellement!--Il est marié avec une femme
charmante, pas jolie, mais très spirituelle, et qui sait fort bien
s’habiller.
Le second fils, _notre_ M. Chambert, est plongé dans les lettres, la
philosophie, etc., etc. A côté de graves articles dans la _Revue des
Deux Mondes_, il écrit aussi des romans... «mais qui ne sont pas pour
les jeunes filles», a murmuré Mme de Charmoy à maman avec un sourire de
mystère... C’est étonnant, il paraît si tranquille et si sérieux!...
Enfin, c’est un homme occupé. Tant mieux pour sa femme future!
Quant au troisième fils, M. Maurice, sorti de Saint-Cyr, il y a quelques
années, il est maintenant aide de camp d’un général à Orléans. Mme de
Charmoy pense qu’il deviendra capitaine, colonel, général, de très bonne
heure... Je ne sais pourquoi, en l’entendant parler d’un ton si pénétré
de ce M. Maurice et de ses mérites, j’ai eu tout de suite l’idée qu’elle
aimerait bien le donner à Louise, qui admire beaucoup les uniformes.
Pour notre M. Chambert (je n’ai pas entendu son petit nom), on le dit
_immariable_. Il est si difficile que les plus intrépides ont renoncé à
le mettre en ménage. Ne se prétend-il pas beaucoup plus heureux tel
qu’il est maintenant?...
Quel homme malhonnête!...
Et au cours, il nous regarde comme des petites filles!... Je ne l’aime
pas du tout, ce dédaigneux professeur!