24 novembre.

Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de n’être plus envoyée au

cours: elle se marie.

Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons; elle va être obligée

d’aller s’enfouir dans une garnison quelconque... et elle est enchantée.

Tant mieux! mon Dieu, tant mieux! mais je ne la comprends pas du tout!

En temps de paix, j’aime les militaires--les officiers, bien

entendu--_comme objets d’ornement_, parce qu’ils sont très décoratifs

dans un salon avec leurs uniformes... Quand je serai mariée, je tâcherai

toujours d’avoir des généraux dans mes connaissances... Mais pendant les

guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers!... et pour de

bon!

Maman avait l’air surprise de ce mariage.

Elle a dit à papa:

--Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir ensemble, cet été, à la

Christinière; ils ne semblaient pas se rechercher beaucoup!

C’est étrange comme les parents oublient leur jeune temps!

Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient fort bien, tout en

ne se parlant presque pas... Je l’avais remarqué plusieurs fois; et

surtout... j’avais vu..., la veille du départ de Germaine...

Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien raconter... dans mon

journal...

Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse de la Christinière,

car il faisait une soirée splendide, toute bleue et tout étoilée.

Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par la beauté de la nuit,

dit qu’il serait délicieux d’entendre à ce moment la marche du _Songe

d’une nuit d’été_; et comme Germaine est une véritable artiste, on lui

demande naturellement si elle voudrait bien la jouer.

Germaine consent très volontiers, mais elle craignait de ne pas se la

rappeler par cœur.

Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du _Songe_ à quatre mains;

et M. d’Auberive, qui est très bon musicien,--c’est rare pour un

homme... drôle même pour un dragon--s’offre avec empressement à faire la

seconde partie.

Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi, pour les installer, et

puis aussi, je crois, parce que c’était plus convenable.

Ah! ma présence a bien servi! Comme j’avais mal à la tête, dès qu’ils

commencent à jouer, je m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un

petit coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement, et

j’écoute...

C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec ce ciel transparent

au-dessus de nous! Aussi, quand ils ont fini, il y a un cri général:

--Encore! encore!

De mon refuge, j’entends Germaine dire:

--Si nous jouions les airs de ballet du _Cid_?

Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il demande à Geneviève,

qui était restée pour leur tourner les pages:

--Seriez-vous assez aimable pour nous donner la partition qui est dans

le petit salon?

Geneviève s’en va avec docilité.

J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes! Elle restait assise au

piano, son fin profil se détachant en sombre sur la lumière des bougies.

Lui était debout auprès d’elle.

Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se penche... et je vois... oui,

je vois!... son visage effleurer les cheveux de Germaine... près, près,

près... et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du tout leur

droit...

Oh! c’est ainsi que je le dis! comme dans les histoires.

J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît du coup! Si M.

d’Auberive s’était comporté de la sorte avec moi, j’aurais été capable

de lui lancer les flambeaux à la tête!... Germaine se lève toute droite;

elle était très digne; on aurait dit une reine de tragédie offensée.

Mais aussi c’était bien un peu de sa faute! Elle avait poussé à bout ce

pauvre garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir de sa

présence, et puis, pour finir, en lui jouant du Mendelssohn en

tête-à-tête, pendant que tous les parents regardaient la lune!... Ils

auraient bien mieux fait de regarder leurs enfants!... Si jamais je suis

mère de famille, je me souviendrai comme c’est naïf, les parents!

Donc, Germaine s’était levée... Et je l’entends dire à M. d’Auberive

d’une petite voix basse qui cinglait comme un coup de cravache:

--Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?

Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était inutile que je vinsse

à son secours; elle était bien assez forte pour se défendre... Malgré

tout, pour plus de sûreté, je regardais toujours!... et puis c’était

très amusant!

M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant, pétrifié de sa

hardiesse.--Je crois qu’il avait un peu perdu la tête quelques instants

plus tôt...--Il lui a murmuré quelque chose dans le genre de: «Pardon,

je vous aime tant!...»

Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait trop bas; et, en même

temps, Geneviève revenait avec la musique: toute cette aventure n’avait

pas duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle; mais elle l’a

écarté d’un geste très hautain, et lui a dit:

--Non, merci, je jouerai seule!

Il lui aura, probablement, continué ses excuses... ou elle aura été

touchée de son air malheureux, car le lendemain, au moment du départ,

ils paraissaient tout à fait réconciliés--à sa place, je n’aurais pas

pardonné si vite!--et huit jours plus tard, ils étaient fiancés!...

Ainsi finit la comédie!

1er décembre.

Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.

Maman avait l’intention de m’accompagner, mais elle a dû faire quelques

visites d’obligation, et je suis partie, chaperonnée comme toujours par

miss Emely.

Je l’adore, miss Emely... C’est une si bonne âme; quand je sors avec

elle, c’est tout à fait comme si j’étais seule; elle me répond quand je

lui parle, et jamais elle ne me demande rien.

Maman nous avait fait atteler le coupé, car nous demeurons avenue de

Messine, et notre cours a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se

respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la Seine... Toujours

l’influence de la vieille Sorbonne!

Il ne lui ressemble guère, en tout cas... Si j’étais Jeanne, je dirais

«qu’il est du dernier bateau»; mais maman a mis l’interdiction sur

toutes les expressions de ce genre; aussi, je me contente de le

penser!... Son entrée m’a tout de suite rappelé celle du cercle

Saint-Arnaud; une belle grand’porte, un domestique en livrée qui la

garde...

On nous a introduites dans un petit salon genre grave; Mme de Simiane

s’y trouvait, causant avec une grande et grosse dame en noir, qui

riait...

Elle m’a présentée à cette dame: c’était Mme Divoir!

Ah! quelle désillusion, mon Dieu! Je me la figurais, puisqu’elle était

malheureuse, petite, mince, pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu

de cela, elle était grosse et elle riait!... Oui, elle riait!... et très

gaiement!... Et elle avait une robe garnie de crêpe!...

Comme les veuves se consolent vite!...

C’est étrange... Mais c’est encourageant aussi!...

--Mlle Paule de Marsay, alors? a demandé Mme Divoir, en me tendant la

main.

Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité. Mais c’était plus

fort que moi, je pensais toujours combien j’avais été naïve de la

plaindre autant.

Elle a continué:

--Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle; mais si vous voulez

bien entrer, vous allez vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de

connaissance.

Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en présence d’une

quarantaine de jeunes filles, dont je connaissais en effet une bonne

moitié, et qui causaient par groupes avec beaucoup d’exclamations et de

sourires.

Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle. Aussi, nous avons vite

commencé à bavarder, et elle me racontait que Germaine, décidément,

commandait sa robe de mariée chez Worth, quand trois heures ont sonné.

Trois gros coups solennels qui semblaient nous dire: «Petites filles

frivoles, oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la

littérature, et non pour causer chiffons?»

Brave horloge, va!

Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur entrait...

Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais ce n’est pas non plus

un jeune homme. Il a bien sûr plus de trente ans.

A la sortie, Jeanne m’a dit:

--Je ne le trouve pas beau!

Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble:

--N’est-ce pas qu’il paraît très bien?

Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.

Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux châtains; mais je n’ai

vraiment vu que ses yeux... Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui

ont l’air de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle, sans

hardiesse, et qui deviennent tout brillants dès qu’il parle!

Il nous a adressé un petit speech de bienvenue fort joliment tourné,

très respectueux aussi, ce qui nous a bien disposées en sa faveur. Puis,

il nous a annoncé son intention de prendre pour objet de ses conférences

les principaux écrivains contemporains; d’analyser quelques-unes de

leurs œuvres, afin que nous puissions à l’occasion en parler en

connaissance de cause.

Il est entré tout de suite dans son sujet d’une belle voix, chaude,

vibrante, qui ne permet pas à l’attention d’aller vagabonder de droite

et de gauche.

C’est étonnant comme le temps a passé vite! J’ai été très fâchée quand

j’ai entendu sonner quatre heures...

Pour commencer, comme il faut bien un peu remonter en arrière, nous

aurons l’inévitable trinité: Lamartine, Victor Hugo et Musset.

J’ai tant entendu de leçons sur le compte des deux premiers, que je les

aurais volontiers vu passer sous silence.

Mais je suis bien contente d’entrer un peu en relations avec Alfred de

Musset... Papa, auquel je demandais un jour de me parler de ses poésies,

m’a répondu qu’un sage critique avait appelé Musset «le poète qu’on lit

le soir, quand les enfants sont couchés», et par conséquent...

Eh bien! mon cher papa, vous voyez!!! Je ne suis plus une enfant ni même

une petite fille, et moi aussi je vais connaître Musset!

... Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé, presque noir, sont

vraiment très rares. A peine en ai-je rencontré deux ou trois, en

revenant à pied avec miss Emely...

Il faudra que je demande à Jeanne si elle en connaît.

Rêve blanc · 第 20 / 47 题