Germaine Roland a trouvé le seul vrai moyen de n’être plus envoyée au
cours: elle se marie.
Elle épouse M. d’Auberive, capitaine de dragons; elle va être obligée
d’aller s’enfouir dans une garnison quelconque... et elle est enchantée.
Tant mieux! mon Dieu, tant mieux! mais je ne la comprends pas du tout!
En temps de paix, j’aime les militaires--les officiers, bien
entendu--_comme objets d’ornement_, parce qu’ils sont très décoratifs
dans un salon avec leurs uniformes... Quand je serai mariée, je tâcherai
toujours d’avoir des généraux dans mes connaissances... Mais pendant les
guerres, je les aime tous, les soldats et les officiers!... et pour de
bon!
Maman avait l’air surprise de ce mariage.
Elle a dit à papa:
--Je n’aurais rien prévu de semblable à les voir ensemble, cet été, à la
Christinière; ils ne semblaient pas se rechercher beaucoup!
C’est étrange comme les parents oublient leur jeune temps!
Au contraire, Germaine et M. d’Auberive s’entendaient fort bien, tout en
ne se parlant presque pas... Je l’avais remarqué plusieurs fois; et
surtout... j’avais vu..., la veille du départ de Germaine...
Maintenant qu’ils vont se marier, je peux bien raconter... dans mon
journal...
Après le dîner, nous étions réunis sur la terrasse de la Christinière,
car il faisait une soirée splendide, toute bleue et tout étoilée.
Une dame, je ne sais plus laquelle, inspirée par la beauté de la nuit,
dit qu’il serait délicieux d’entendre à ce moment la marche du _Songe
d’une nuit d’été_; et comme Germaine est une véritable artiste, on lui
demande naturellement si elle voudrait bien la jouer.
Germaine consent très volontiers, mais elle craignait de ne pas se la
rappeler par cœur.
Maman répond aussitôt qu’elle a la partition du _Songe_ à quatre mains;
et M. d’Auberive, qui est très bon musicien,--c’est rare pour un
homme... drôle même pour un dragon--s’offre avec empressement à faire la
seconde partie.
Maman nous envoie avec eux, Geneviève et moi, pour les installer, et
puis aussi, je crois, parce que c’était plus convenable.
Ah! ma présence a bien servi! Comme j’avais mal à la tête, dès qu’ils
commencent à jouer, je m’installe près de la fenêtre ouverte, dans un
petit coin bien tranquille, d’où je les voyais parfaitement, et
j’écoute...
C’était bien beau, cette marche dans la nuit, avec ce ciel transparent
au-dessus de nous! Aussi, quand ils ont fini, il y a un cri général:
--Encore! encore!
De mon refuge, j’entends Germaine dire:
--Si nous jouions les airs de ballet du _Cid_?
Bien sûr, il voulait tout ce qu’elle voulait, et il demande à Geneviève,
qui était restée pour leur tourner les pages:
--Seriez-vous assez aimable pour nous donner la partition qui est dans
le petit salon?
Geneviève s’en va avec docilité.
J’étais sans défiance, et Germaine aussi, certes! Elle restait assise au
piano, son fin profil se détachant en sombre sur la lumière des bougies.
Lui était debout auprès d’elle.
Tout à coup, d’un brusque mouvement, il se penche... et je vois... oui,
je vois!... son visage effleurer les cheveux de Germaine... près, près,
près... et ses lèvres se poser là où ce n’était pas du tout leur
droit...
Oh! c’est ainsi que je le dis! comme dans les histoires.
J’étais si intéressée que mon mal de tête disparaît du coup! Si M.
d’Auberive s’était comporté de la sorte avec moi, j’aurais été capable
de lui lancer les flambeaux à la tête!... Germaine se lève toute droite;
elle était très digne; on aurait dit une reine de tragédie offensée.
Mais aussi c’était bien un peu de sa faute! Elle avait poussé à bout ce
pauvre garçon en paraissant toute la journée ne pas s’apercevoir de sa
présence, et puis, pour finir, en lui jouant du Mendelssohn en
tête-à-tête, pendant que tous les parents regardaient la lune!... Ils
auraient bien mieux fait de regarder leurs enfants!... Si jamais je suis
mère de famille, je me souviendrai comme c’est naïf, les parents!
Donc, Germaine s’était levée... Et je l’entends dire à M. d’Auberive
d’une petite voix basse qui cinglait comme un coup de cravache:
--Ah çà, monsieur, quelle espèce d’homme êtes-vous donc?
Du moment qu’elle le prenait sur ce ton, il était inutile que je vinsse
à son secours; elle était bien assez forte pour se défendre... Malgré
tout, pour plus de sûreté, je regardais toujours!... et puis c’était
très amusant!
M. d’Auberive, lui-même, avait l’air, maintenant, pétrifié de sa
hardiesse.--Je crois qu’il avait un peu perdu la tête quelques instants
plus tôt...--Il lui a murmuré quelque chose dans le genre de: «Pardon,
je vous aime tant!...»
Mais je ne sais pas au juste, parce qu’il parlait trop bas; et, en même
temps, Geneviève revenait avec la musique: toute cette aventure n’avait
pas duré trois minutes. Il allait s’asseoir auprès d’elle; mais elle l’a
écarté d’un geste très hautain, et lui a dit:
--Non, merci, je jouerai seule!
Il lui aura, probablement, continué ses excuses... ou elle aura été
touchée de son air malheureux, car le lendemain, au moment du départ,
ils paraissaient tout à fait réconciliés--à sa place, je n’aurais pas
pardonné si vite!--et huit jours plus tard, ils étaient fiancés!...
Ainsi finit la comédie!
1er décembre.
Aujourd’hui a eu lieu notre premier cours.
Maman avait l’intention de m’accompagner, mais elle a dû faire quelques
visites d’obligation, et je suis partie, chaperonnée comme toujours par
miss Emely.
Je l’adore, miss Emely... C’est une si bonne âme; quand je sors avec
elle, c’est tout à fait comme si j’étais seule; elle me répond quand je
lui parle, et jamais elle ne me demande rien.
Maman nous avait fait atteler le coupé, car nous demeurons avenue de
Messine, et notre cours a élu domicile rue de Verneuil. Un cours qui se
respecte doit, paraît-il, être de l’autre côté de la Seine... Toujours
l’influence de la vieille Sorbonne!
Il ne lui ressemble guère, en tout cas... Si j’étais Jeanne, je dirais
«qu’il est du dernier bateau»; mais maman a mis l’interdiction sur
toutes les expressions de ce genre; aussi, je me contente de le
penser!... Son entrée m’a tout de suite rappelé celle du cercle
Saint-Arnaud; une belle grand’porte, un domestique en livrée qui la
garde...
On nous a introduites dans un petit salon genre grave; Mme de Simiane
s’y trouvait, causant avec une grande et grosse dame en noir, qui
riait...
Elle m’a présentée à cette dame: c’était Mme Divoir!
Ah! quelle désillusion, mon Dieu! Je me la figurais, puisqu’elle était
malheureuse, petite, mince, pâle, avec de grands yeux tristes. Au lieu
de cela, elle était grosse et elle riait!... Oui, elle riait!... et très
gaiement!... Et elle avait une robe garnie de crêpe!...
Comme les veuves se consolent vite!...
C’est étrange... Mais c’est encourageant aussi!...
--Mlle Paule de Marsay, alors? a demandé Mme Divoir, en me tendant la
main.
Je me suis efforcée de lui répondre avec amabilité. Mais c’était plus
fort que moi, je pensais toujours combien j’avais été naïve de la
plaindre autant.
Elle a continué:
--Le cours n’est pas encore commencé, mademoiselle; mais si vous voulez
bien entrer, vous allez vous retrouver, je crois, tout à fait en pays de
connaissance.
Elle m’a ouvert la porte, et je me suis vue en présence d’une
quarantaine de jeunes filles, dont je connaissais en effet une bonne
moitié, et qui causaient par groupes avec beaucoup d’exclamations et de
sourires.
Jeanne m’avait gardé une place auprès d’elle. Aussi, nous avons vite
commencé à bavarder, et elle me racontait que Germaine, décidément,
commandait sa robe de mariée chez Worth, quand trois heures ont sonné.
Trois gros coups solennels qui semblaient nous dire: «Petites filles
frivoles, oubliez-vous donc que vous êtes ici pour étudier la
littérature, et non pour causer chiffons?»
Brave horloge, va!
Il s’est fait un silence subit, parce que le professeur entrait...
Ce n’est pas un vieux monsieur respectable, mais ce n’est pas non plus
un jeune homme. Il a bien sûr plus de trente ans.
A la sortie, Jeanne m’a dit:
--Je ne le trouve pas beau!
Louise et Claire de Charmoy ont crié ensemble:
--N’est-ce pas qu’il paraît très bien?
Je leur ai répondu que j’étais dans le doute.
Il m’a semblé grand, mince, avec des cheveux châtains; mais je n’ai
vraiment vu que ses yeux... Des yeux vifs et sérieux, intelligents, qui
ont l’air de lire dans votre pensée d’une façon toute naturelle, sans
hardiesse, et qui deviennent tout brillants dès qu’il parle!
Il nous a adressé un petit speech de bienvenue fort joliment tourné,
très respectueux aussi, ce qui nous a bien disposées en sa faveur. Puis,
il nous a annoncé son intention de prendre pour objet de ses conférences
les principaux écrivains contemporains; d’analyser quelques-unes de
leurs œuvres, afin que nous puissions à l’occasion en parler en
connaissance de cause.
Il est entré tout de suite dans son sujet d’une belle voix, chaude,
vibrante, qui ne permet pas à l’attention d’aller vagabonder de droite
et de gauche.
C’est étonnant comme le temps a passé vite! J’ai été très fâchée quand
j’ai entendu sonner quatre heures...
Pour commencer, comme il faut bien un peu remonter en arrière, nous
aurons l’inévitable trinité: Lamartine, Victor Hugo et Musset.
J’ai tant entendu de leçons sur le compte des deux premiers, que je les
aurais volontiers vu passer sous silence.
Mais je suis bien contente d’entrer un peu en relations avec Alfred de
Musset... Papa, auquel je demandais un jour de me parler de ses poésies,
m’a répondu qu’un sage critique avait appelé Musset «le poète qu’on lit
le soir, quand les enfants sont couchés», et par conséquent...
Eh bien! mon cher papa, vous voyez!!! Je ne suis plus une enfant ni même
une petite fille, et moi aussi je vais connaître Musset!
... Les hommes qui ont les yeux de ce bleu foncé, presque noir, sont
vraiment très rares. A peine en ai-je rencontré deux ou trois, en
revenant à pied avec miss Emely...
Il faudra que je demande à Jeanne si elle en connaît.