Eh bien! je ne suis plus aussi désolée de mon cours, car Jeanne et
Suzanne le suivront aussi; et quand nous sommes ensemble--trois
inséparables!--nous nous trouvons toujours bien. Et puis, Suzanne, avec
son cher petit ton raisonnable, m’a un peu grondée, beaucoup encouragée;
si bien qu’en la quittant, j’avais fait ma paix avec la littérature.
Oh! comme je t’aime, ma sérieuse Suzanne! Si depuis quelque temps maman
me trouve plus posée, c’est bien à toi que je le dois!
Pour en revenir à ce fameux cours, ce sera un cours tout à fait
«select», une sorte de petite Sorbonne parisienne, rajeunie, mondaine, à
l’usage des jeunes habitantes des Champs-Elysées et du parc Monceau.
Nous aurons tout ce qu’il y a de mieux en fait de maîtres, absolument le
dessus du panier.
Pour mon compte, je m’intéresse seulement à M. Chambert, qui se charge
des conférences littéraires; car, par bonheur, je n’aurai rien à voir
avec les autres professeurs. C’est, assure-t-on, un homme remarquable
qui, bien sûr, sera un jour ministre de l’instruction publique ou membre
de l’Institut... peut-être tous les deux ensemble... enfin, quelque
chose dans ce genre. Il écrit des articles de fond que tout le monde
lit, même les personnes qui n’y comprennent rien, parce que cela pose
bien d’avoir l’air de les connaître.
C’est à maman que Mme de Simiane donnait tous ces détails; mais
j’écoutais.
Il paraît aussi que jamais, au grand jamais, il ne fait de cours de
jeunes filles. Mais il condescend, cette fois, à s’occuper de nous
autres, humbles petites personnes, en faveur de Mme Divoir, la dame qui
organise nos conférences, parce que leurs deux familles se connaissaient
depuis très longtemps.
Cette pauvre Mme Divoir a été si malheureuse! Son mari était agent de
change, très riche; il s’est mis à jouer tant et si bien, ou plutôt si
mal, qu’un jour il a été tout à fait compromis, et il s’est sauvé,
laissant là sa pauvre femme, avec les petits enfants, s’arranger comme
elle le pourrait... Combien les hommes sont lâches quand ils s’y
mettent!
Mais je ne dois pas dire de mal de M. Divoir, puisqu’il est mort. Il a
été puni tout de suite; le train dans lequel il s’échappait a déraillé,
et il a reçu une si terrible blessure qu’il est mort deux heures après
l’accident. Aussi, c’est presque une bonne œuvre de «lancer» le cours de
Mme Divoir.
Si j’avais su cela dès le commencement, je n’aurais pas même essayé de
lutter pour ne pas le suivre. Les bonnes œuvres sont la passion de
maman; jamais elle ne refuse son offrande à une quête. Et de plus, elle
donne de très grand cœur..., sans, gémir, comme bien des dames que je
connais--je ne les nommerai pas!--qui envoient leur aumône parce
qu’elles ne peuvent pas faire autrement, et avec des soupirs! des
plaintes! des récriminations!
Je trouve, moi, que maman a bien raison, et je tâcherai toujours de
l’imiter.
C’est si naturel de partager un peu!