8 novembre.

Si l’on ne s’amusait pas autant l’hiver, ce serait une saison

détestable!

Mais l’on s’amuse!!!

Je ne sais trop, pourtant, si maman se décidera enfin à me laisser

sortir, bien que je vienne d’atteindre mes dix-huit ans aux pêches,

comme on dit dans les monologues... champêtres.

Maman me trouve encore trop jeune pour aller dans le monde, trop

enfant...

Tout cela, parce que j’ai le malheur d’être petite: ce n’est pourtant

pas ma faute!

Et encore, je ne suis pas si petite qu’on veut bien le dire, surtout

quand je ne me trouve pas à côté de maman, qui est très grande, avec une

vraie taille de reine..., une reine qui aurait une jolie taille!

... Je viens de m’interrompre pour me regarder dans la glace.

Certainement, j’ai grandi depuis six mois; j’arrive maintenant en haut

de la statue de Notre-Dame des Victoires qui est sur ma cheminée... et

sur un piédestal!...

Et puis, j’ai remarqué en même temps--je puis bien le mettre dans mon

journal, puisque personne ne le verra,--que je deviens très jolie.

Autrefois, j’étais trop mince; mais maintenant, ma taille s’est

arrondie..., pas trop! juste assez pour être très bien. Autrefois aussi,

mes yeux noirs semblaient trop grands pour ma figure, comme si le bon

Dieu s’était trompé en me les mettant; aujourd’hui, ils sont tout à fait

comme il faut, et ils paraissent toujours si noirs et si brillants, à

côté de mes joues roses!

Cet été, il est venu à la Christinière un vieux monsieur très aimable et

d’une extrême politesse, de cette vieille politesse française qui

disparaît de plus en plus, assure grand’mère.

Je l’ai entendu dire un jour à maman que Diderot semblait m’avoir

devinée, quand il écrivait d’une dame du dix-huitième siècle: «Son teint

fait penser à une feuille de rose tombée dans une jatte de lait!» J’ai

trouvé la comparaison très jolie et je me la suis rappelée;... et puis,

aussi, j’étais flattée du compliment!

Il y a une chose, par exemple, que j’ai toujours beaucoup aimée dans ma

personne, même quand je me trouvais laide: je veux parler de mes

cheveux... Ils sont si charmants! blonds, d’un blond lumineux comme si

des rayons de soleil dansaient sans cesse à travers, floconneux, légers,

frisants! En ce moment, je les relève très haut, «à l’empire», et ils me

font un petit chignon délicieux: on dirait une mousse dorée!...

Mais il me semble que je viens de faire là le portrait de mon «moi»

extérieur...

Et celui de mon «moi» moral?

Je ne l’essayerai pas, ce serait trop difficile; et puis, une telle

confession finirait peut-être par de venir compromettante.

Je puis bien dire, pourtant, que je suis un peu...--beaucoup?--coquette;

un peu... volontaire; un peu... enfant gâtée! Mais je crois être aussi

une honnête petite créature qui voudrait bien se transformer en une

personne sage, raisonnable, ne disant ni ne faisant jamais de sottises.

Ah! quand donc cet heureux temps viendra-t-il?

1er novembre.

Je suis fâchée, très fâchée, extrêmement fâchée!!!...

Depuis notre retour, je vivais dans un vrai paradis. Nous ne faisions

pas de visites: je ne parle pas de mes stations auprès de Jeanne et de

Suzanne, puisque quand je vais chez elle, c’est toujours avec le désir

de les trouver... Alors ce ne sont plus de vraies visites!

Nous courions les magasins, une chose que j’adore et maman aussi, bien

qu’elle ne veuille pas l’avouer, parce que c’est un goût un peu

frivole... Je prévoyais un bon petit hiver charmant, sans cours, sans

catéchisme de persévérance. Comme occupations sérieuses, je réservais la

musique et la peinture: puisque j’ai dix-huit ans, maman m’aurait

peut-être permis d’aller dans un _vrai_ atelier,--un de ces ateliers où

les parents ne vous accompagnent pas,--afin de faire de la _vraie_

peinture.

Et au chapitre des distractions, je rêvais quelques soirées...

Non pas trop! J’aurais été raisonnable; je n’aurais pas demandé de

grands bals, pourvu que maman les remplaçât quelquefois par le

théâtre...

Hélas! au lieu de voir mes jolies espérances prendre un corps, me voilà

reléguée dans le clan des petites filles qui n’ont pas terminé leur

éducation!...

Nous finissions de déjeuner. Papa avait été dans ses grands jours de

distraction. Il s’était plaint de ce qu’on ne lui servait jamais de

tomates farcies, juste au moment où il en mangeait. Si bien qu’au

dessert, probablement dans l’intention de faire oublier sa

malencontreuse remarque, il demande à maman d’un air aimable:

--Que comptez-vous faire aujourd’hui, Gabrielle?

Je suis sûre que, dans la sincérité de son âme, rien ne lui était plus

égal.

Maman devait penser comme moi, car elle regarde papa avec un petit

sourire et lui dit:

--Nous irons, pour la dernière fois, je l’espère, essayer la robe de

Paulette.

--Ah!... Et elle est jolie, cette robe? me demande papa, qui,

décidément, sortait tout à fait de la politique.

--Oh! charmante! vous la verrez... en drap vieux rouge, très collante,

toute garnie de fourrure... Elle me donne si bien l’air d’une

demoiselle!...

Ah! pauvre demoiselle! pauvre moi! qui ne me doutais pas de ce qui

allait suivre.

Maman nous avait écoutés en souriant toujours; elle continue:

--Puis j’irai voir Mme de Simiane, à propos de ce cours dont elle m’a

parlé pour Paulette.

Je regarde maman, stupéfaite:

--Un cours pour moi... Oh! maman!...

J’avais dû parler d’un ton bien désespéré, car papa abandonne son café

et répond:

--Un cours pour Paulette?... Je croyais qu’elle en avait fini avec la

science?

Oh! cher papa! qui venait à mon secours.

Mais maman ne se laisse pas troubler pour si peu... hélas!

--Je trouve, répond-elle, que cette enfant est encore trop jeune pour ne

plus rien faire de sérieux. Elle a bien le temps d’être frivole...

D’ailleurs, le cours dont je parle est un cours de littérature qui

s’annonce comme devant être très intéressant.

Je sentais ma cause perdue: tout ce que disait maman était si sage!

Papa n’écoutait plus que vaguement; il avait regardé sa montre, et il

était l’heure qu’il partît pour la Chambre, où il veut toujours être dès

le commencement de la séance.

Le duc de Blancas assure que c’est là un goût très rare chez les

députés.

Papa s’est levé et a dit à maman:

--Vous avez raison comme toujours, Gabrielle.

C’était très aimable pour elle; mais pour moi, c’était dur!

Papa a dû deviner ce que je pensais, car il a passé sa main sur mes

cheveux, et m’a embrassée en disant:

--Allons, fillette, soyons raisonnable!

Et il est parti.

J’aurais volontiers pleuré! Je ne l’ai pas fait parce que je n’ai pas

osé; mais j’étais de très mauvaise humeur en dedans!

Rêve blanc · 第 18 / 47 题