Nous voici de retour à Paris, heureusement! car il fait un temps
épouvantable.
Les vilaines journées apparaissaient déjà quand nous étions encore à la
Christinière; aussi, nous n’avons pas attendu la rentrée des Chambres
pour revenir à Paris.
Je commençais à trouver les heures d’une longueur mortelle. J’avais beau
déchiffrer partitions, sonates et le reste, lire des romans anglais
pleins de «flirtation», casser des aiguilles sur mon ouvrage de chez
Henry, rien n’y faisait. Ce ciel gris, cette pluie qui tombait avec un
petit bruit monotone me donnaient le spleen. J’en étais venue à jouer au
loto avec les enfants.
Et le plus irritant, c’est que j’avais l’air d’être la seule à m’ennuyer
ainsi... Entre deux grosses averses rageuses, Geneviève et Patrice
reprenaient leurs courses dans les champs, avec leur Allemande Meta.
Maman se reposait de tous ses invités de l’été, et papa, enfermé dans
son cabinet, passait ses journées avec M. Desbarres, son secrétaire, à
préparer des discours, des rapports, des comptes rendus, etc., à
répondre à ses électeurs...
Cela m’étonne toujours de voir papa si occupé, car j’entends répéter
souvent que les députés n’ont rien à faire... Après tout, ce sont
peut-être ceux de la gauche.
Papa, naturellement, est de la droite; il est même un des hommes les
plus remarquables de son parti.
Je ne parle pas ainsi parce que je suis sa fille! Le duc de Blancas, M.
Saint-Edme, tout le monde dit qu’il est un grand orateur! Les jours où
il doit prononcer un discours, maman peut à peine se faire réserver une
carte; du reste, elle n’en profite jamais, car l’émotion lui donne
toujours la migraine le matin de la séance.
Autrefois, quand Mgr le comte de Paris a été exilé par ces affreux
républicains, papa et maman se sont rendus à Eu, et ils y sont restés
jusqu’au dernier moment. Ils sont allés en Angleterre aussi quand
Monseigneur est mort, car papa était, paraît-il, un de ses derniers
fidèles!
Aussi, j’ai son portrait dans ma chambre, à notre pauvre «Roy», entre
ceux de papa et de maman, et puis, autour, ceux de mes meilleures amies,
Jeanne Landry et Suzanne de Vignolles, de Geneviève et de Patrice, avec
son costume marin, son premier costume d’homme.
Ainsi, je possède près de moi tous ceux que j’aime le plus!