--Je comprends très bien, s'écrie-t-il, que l'Église triomphe de cette

soumission de ses fidèles au dogme. Ils donnent là un exemple

indiscutable de soumission à son autorité. Mais s'il est permis de

dire qu'une bonne morale vaut mieux que toute obéissance dogmatique,

on se demande avec quelque inquiétude si la séparation de corps

catholique n'engendre pas, au bout du compte, un état de mœurs

sensiblement inférieur au divorce.

»Croyez-vous sincèrement que l'homme qui se sépare (c'est presque

toujours contre lui qu'on a prononcé l'arrêt), croyez-vous que cet

homme qui n'a pas eu sur soi un empire suffisant pour vivre avec sa

femme dans des rapports de tolérance mutuelle va, tout d'un coup, se

découvrir la supérieure énergie qui est nécessaire pour observer

jusqu'à la fin de ses jours l'état de chasteté? Il y a peu de

vraisemblance qu'un homme qui n'est plus tout jeune et qui a connu les

commodités d'une vie régulière se contente des ressources que la

galanterie surveillée offre aux célibataires, aux dévergondés et aux

voyageurs. Votre époux séparé est presque fatalement condamné au

concubinage, à l'adultère ou à la séduction. Trois états qui,

envisagés dans leurs résultats, ne semblent pas d'une moralité plus

relevée que le remariage après le divorce.

»Pour la femme, quand la séparation a été prononcée à son profit, je

veux bien admettre que son éducation morale, ses habitudes religieuses

la protègent plus que l'homme contre le vertige de certains souvenirs.

Mais enfin, une femme mariée n'est pas une vierge! Et les médecins

sont là pour vous dire que la chasteté est plus difficile à garder à

celles qui ont passé par le mariage qu'aux filles célibataires qui ne

l'ont point connu. La femme séparée n'est pas une veuve. Elle n'a

point, pour la protéger contre les tentations, le souvenir d'un amour

qui a été brisé. Elle ne se dit pas:

»--Je résiste aujourd'hui, mais si demain mon sacrifice est au-dessus

de mes forces, je puis contracter un mariage nouveau ou me donner sans

offenser personne.

»La veuve n'est célibataire que par un effet de sa volonté. La séparée

l'est _par ordre_. On lui demande de conserver dans le monde, dans la

liberté, dans l'isolement, une chasteté que les religieuses

elles-mêmes abritent dans le couvent, dans la surveillance perpétuelle

des communautés. Eh bien! nous, les avocats, qui, d'une certaine

façon, sommes des confesseurs, nous à qui l'on recourt, dans les cas

désespérés, comme à des conseillers que le secret professionnel

engage, nous pouvons vous le dire: la situation monstrueuse, anormale

créée à la femme séparée par le célibat sans idéal qu'on lui impose

est pour elle pleine de périls et de chutes. Qu'est-ce donc qui vaut

mieux en dernier ressort? Ce que vous nommez le _cynisme du divorce_,

ou ce que j'appelle, moi, l'_hypocrisie de la séparation_?»

Je ne saurais dire comme je sus gré à mon interlocuteur d'avoir ainsi

haussé le débat. C'est un effet de notre condition humaine que nous ne

puissions jamais atteindre le bien absolu. Il serait donc absurde de

méconnaître qu'il y a dans le divorce du bien et du mal. Je vais plus

loin: il y a du bien et du mal dans le cynisme et dans l'hypocrisie.

Il s'agit seulement pour nous de choisir entre deux maux le moindre,

et, quand nous hésitons au carrefour, de nous engager dans la route

qui, le plus directement, va vers le progrès moral.

Nous convînmes, mon contradicteur et moi, qu'ainsi élargi, le problème

du divorce et de la séparation se fond dans cet autre, plus général,

qui, à proprement parler, est le problème moderne:

«Faut-il sacrifier l'individu à la société, ou la société à

l'individu?»

Je répondis donc à l'éloquent avocat du divorce:

--Je ne conteste pas un détail de vos affirmations, je ne vous demande

pas d'enlever une ombre au portrait que vous m'avez tracé de l'homme

séparé et de la femme séparée. Comme vous, je suis d'avis que dans le

temps même où publiquement ces époux affirment leur foi dans

l'indissolubilité du mariage, en secret ils glissent à une multitude

de compromis où la sensualité triomphe. Mais je vous refuse le droit

de les flétrir pour ces faiblesses dont ils ont honte.

»Ce n'est pas d'hier qu'entre deux grandes nations dont la rivalité

emplit l'histoire moderne, entre la France et l'Angleterre, s'est

posée la question de savoir si les mœurs politiques d'une nation

gagnent à être discrètes ou effrontées. Nous autres, nous avons

toujours eu pour principe d'étaler nos erreurs, de publier nos fautes

à son de trompe. Nous avons été le ménage qui se querelle devant sa

porte, des fanfarons de vice. Eux, ils ont soigneusement caché tout

ce qui, dans leur vie publique, était faiblesse, souillure,

lamentable conséquence de l'infirmité humaine. Tous leurs partis se

mettent d'accord pour se taire, quand l'honneur national est en échec.

Ils ont vécu comme la famille respectable qui, à tout prix, dissimule

la défaillance d'un des siens. Nous les avons appelés fanfarons de

vertu. Nous n'avons pas tari de dédain à l'endroit de leur hypocrisie.

Cependant une solide grandeur, l'ordre, une puissance presque

surhumaine ont été la récompense de leur discipline, tandis que nous

touchons lamentablement les résultats de notre licence.

»Transportez ces mœurs de l'ordre politique dans l'ordre social.

Demandez-vous quels sont ceux qui font le plus de mal à la chose

publique, des licencieux qui, ouvertement, rompent un contrat

fondamental, ou des timorés qui, conscients des répercussions

profondes de leur erreur, ensevelissent leur défaillance dans l'ombre.

Si passionnément épris que je sois de vérité, je n'hésite pas, pour

ma part. J'affirme que l'hypocrisie des séparés est moins destructrice

du contrat social que le cynisme des divorcés. En effet, qui dit

convention dit abandon de l'état primitif, du droit naturel, au profit

de certains droits supérieurs, qu'on ne peut acquérir qu'à la

condition d'unir ses forces dans un groupe.

Nous naissons tard dans les temps, héritiers de ces richesses

accumulées par l'effort de tous, par les antiques et séculaires

concessions que l'individu a faites à la collectivité. Avons-nous le

droit--au moment où nous bénéficions de cette opulence--de nous

comporter comme si nous étions encore l'homme des cavernes,

distinguant à peine, dans les nécessités de sa défense, un autre homme

d'un ours?

»Des hasards d'existence m'ont fait vivre dans des milieux où il n'y a

pas encore de contrat social et où les risques des temps primitifs

sont encore la règle. J'ai vu ce que vaut la vie sur la terre, hors de

la société. C'est une épreuve qui a manqué à la plupart de nos

théoriciens, anarchistes de salon et de cabaret, ibséniens en chambre,

disciples littéraires de Nietzsche. Avant qu'ils poussent plus loin

leur propagande, je les engage à aller examiner d'un peu près comment

l'on vit hors de l'«hypocrisie» de la société, dans le «cynisme» des

lois naturelles! Ils ne nous reviendront pas seulement persuadés que

la séparation de corps vaut mieux que le divorce, mais partisans du

mariage indissoluble.

Mon ami reprit, non sans une pointe de malice:

--Le bon mariage? C'était là que je vous attendais. Sans doute il

serait à souhaiter qu'après s'être une fois choisis, le même homme et

la même femme s'aimassent de tout leur cœur, toute leur vie. Mais

est-ce là l'exemple que nous fournissent nos contemporains? Et que

pensez-vous de ces catholiques qui, d'une année à l'autre, se séparent

davantage, tandis que leurs voisins divorcent à qui mieux mieux? A

votre place, au lieu de chercher la cause de ces mœurs dans des

divergences d'éducation ou de foi, je pousserais mon étude plus avant

encore, jusque dans la peau des coupables. Peut-être alors

découvririez-vous que l'homme moderne, à quelque confession qu'il

appartienne, est chaque jour plus incapable de souscrire à un contrat

qui dure.

XVII

FAIBLESSE IRRITABLE

L'étude des statistiques de la séparation de corps met les catholiques

au pied de cette vérité:

Quand ils accusent le parti que, tout en gros, on nomme

«anticlérical», d'avoir voté la loi du divorce pour les vexer dans

leur foi, ils oublient qu'eux-mêmes, par leurs mauvaises habitudes de

mariages inconsidérément formés, par leurs goûts avaricieux de

l'argent, par leur pusillanimité, enfin par la discipline vicieuse de

leur caractère, ils collaborent efficacement à ces détestables

mœurs d'amour dont le divorce n'est que la reconnaissance légale.

L'attachement à la doctrine qui empêche les catholiques d'accepter le

démariage et qui les parque dans la séparation de corps est une marque

d'obéissance professionnelle. Elle n'a presque pas de valeur morale.

Étant démontré par les faits que la discipline catholique--même chez

ceux qui l'acceptent dans toute sa rigueur--vaut moins qu'autrefois

pour mater le caractère des époux, où chercherons-nous la cause

déterminante de l'ébranlement de l'institution de mariage?

Dans la _santé_ même des hommes qui, sur la fin du XIXe siècle,

habitent ces parties du monde que nous considérons comme les

civilisées.

Faut-il croire qu'après avoir usé tant de cycles à s'élever de la

polygamie naturelle à la monogamie surnaturelle, qu'après avoir

considéré l'union indissoluble, l'amour unique d'un seul homme pour

une seule femme comme le but le plus élevé que l'humanité peut

atteindre sur la terre, nos contemporains rejettent tout d'un coup cet

idéal?

Faut-il considérer cette désaffection comme un acte réfléchi,

raisonnable, moral, comme l'aveu qu'en voulant trop faire l'ange, les

hommes ont fait la bête?

Est-il trop certain, au contraire, que cet abandon de l'idéal

monogamique est la chute irraisonnée, maladive, d'une humanité tarée

qui retombe dans la polygamie par lassitude de l'effort?

Pour asseoir ma réponse, j'emprunte à M. Jacques Bertillon ces

conclusions de son étude sur la démographie du divorce tel que toutes

les nations civilisées le pratiquent:

--L'étude des circonstances qui entourent le divorce nous amène,

dit-il, à ces conclusions:

1º C'est la profession, la position sociale des époux qui déterminent

la fréquence ou la rareté des divorces: les classes bourgeoises, et

notamment les commerçants, présentent, dans tous les pays du monde, un

nombre considérable de divorces, tandis que la proportion est toujours

faible pour les paysans;

»2º La tendance au divorce et à la séparation est toujours beaucoup

plus forte dans les villes et surtout dans les grandes villes (plus de

cent mille habitants) que dans les campagnes avoisinantes;

»3º Dans tous les pays, dans toutes les provinces, dans toutes les

villes de l'Europe, la fréquence du divorce et de la séparation de

corps va sans cesse en augmentant. Cet accroissement paraît encore

plus rapide en France que dans les autres pays.»

Voilà qui est clair. A mesure que le bien-être augmente, que les

plaisirs du cabaret et de la prostitution sont plus faciles, le nombre

des divorces croît. Il a pour géniteur direct tout ce qui est

grossièreté, bassesse, égoïsme farouche, dégradation de la dignité

humaine, dans les bourgs pourris de la civilisation. Ce n'est pas une

évolution philosophique, un accroissement des libertés de l'individu,

c'est, dans la vie de l'âme, une maladie honteuse.

J'ai voulu en avoir le cœur net. Et puisque, aussi bien, en dernier

ressort, il s'agissait d'une maladie physique, encore plus que d'un

malaise moral, je suis allé prendre, sur cette matière, l'avis non de

docteurs théologiques, de professeurs de morale en cathédrale, en

synagogue ou en chambre, mais de médecins illustres, campés par leurs

études à ces confins merveilleux de la recherche où la science des

corps devient la science des âmes. J'imagine que l'indication de mes

répondants suffira à rassurer les plus exigeants.

J'ai soumis mon inquiétude à MM. les professeurs Magnan, Raymond et

Dégerine. Je les ai trouvés au milieu de leurs aliénés de Sainte-Anne

et de la Salpêtrière, penchés sur l'humanité souffrante, aussi

préoccupés de lui apporter le soulagement que de découvrir, dans le

jeu des cerveaux déséquilibrés, le secret du fonctionnement normal de

la pensée et de la vie.

A tous les trois, j'ai posé la même question:

--Peut-on considérer l'impossibilité de se tolérer mutuellement, qui

s'accuse de plus en plus chez les époux de bourgeoisie aisée à la fin

de ce XIXe siècle, comme un phénomène morbide? Peut-on dire, sans

abuser des mots, que la progression du divorce chez tous les peuples

civilisés--et particulièrement en France--est une manifestation de cet

état fâcheux de la santé publique qui s'appelle la _faiblesse

irritable_?

Tous les trois, ces savants m'ont répondu dans des termes à peu près

identiques:

--Il est certain que dans cette irritabilité des caractères d'une

classe de gens qui, de père en fils, abusent des plaisirs urbains,

nous touchons une conséquence du ravage de ces deux fléaux qui nous

débordent: l'alcoolisme et celui qu'on ne nomme pas devant les

honnêtes femmes. D'autre part, un penchant que nous constatons tous

les jours porte ces déséquilibrés à rechercher dans l'amour (mariage

ou union libre), des êtres déséquilibrés, névropathes comme eux-mêmes.

Ils s'attirent par certains reliefs, par des originalités

psychologiques qui les charment jusqu'au jour où elles les offensent.

Alors il n'y a plus de rapprochement possible sans blessure entre ces

deux êtres qui avaient cru s'aimer. Ils disent qu'ils sont des

victimes de «l'incompatibilité d'humeur». Ils ne se trompent point. Ce

sont des malades qu'il faut isoler l'un de l'autre, pour empêcher

qu'ils ne deviennent décidément des maniaques ou des persécutés.

J'invite ceux de mes lecteurs à qui ce mot de _faiblesse irritable_

ferait hausser les épaules, et qui seraient tentés de dire: «Nous

savons bien que les aliénistes croient que tout le monde est fou ou

candidat à la folie»; je prie, dis-je, ces sceptiques de méditer un

chapitre bien curieux de l'étude démographique de M. Bertillon. Il a

pour titre: _D'une relation imprévue entre la fréquence des divorces

et la fréquence des suicides_[7].

[7] Étude démographique du divorce, chap. XIII.

--J'ai été tout d'abord fort surpris, dit en substance M. J.

Bertillon, de constater les exactes coïncidences de la carte des

suicides et de la carte des divorces. J'hésitais à rattacher l'un à

l'autre deux phénomènes qui me semblaient n'avoir entre eux aucun

rapport. Mais comment méconnaître un fait qui s'impose? C'est parmi

les professions urbaines, et notamment parmi les professions

libérales, que le suicide et le divorce sont surtout fréquents. L'un

et l'autre sont extrêmement rares chez les paysans. La religion a sur

le suicide la même influence que sur le divorce. Et cette influence

est considérable. Les catholiques divorcent et se suicident bien moins

que les protestants. L'origine ethnique exerce sur la fréquence des

suicides et des divorces une influence parallèle. Les Allemands,

surtout les Saxons et les Suisses-Allemands, y sont extrêmement

portés. Les Flamands y ont peu de tendance; les Slaves moins encore.

Enfin les pays latins (Italie, Midi de la France, Espagne) et les pays

celtiques atteignent le minimum. Et on ne doit pas dire que nous

sommes ici en face d'observations si générales qu'on peut les accuser

d'imprécision: les observations particulières, les exceptions

vérifient cette règle, qui prend presque le caractère d'une loi. C'est

ainsi que dans le groupe des quatre peuples scandinaves, le Danemark

présente une exception: elle est la même pour le divorce que pour le

suicide. En Suisse, selon que l'on étudie les statistiques d'un canton

allemand et protestant ou d'un canton catholique, les chiffres du

divorce ou du suicide présentent des inégalités prodigieuses, toujours

parallèles.

Je ne vois point, à l'appui de cette opinion: «Le divorce est une

maladie, un excès de déséquilibrés», un meilleur argument que cette

loi découverte par la belle probité scientifique de M. Bertillon. Elle

précise ce que nous pressentions: le climat qui fait l'homme

hypocondre, qui le pousse aux excès de boisson, la culture religieuse

qui développe à côté de l'initiative--floraison des natures

supérieures,--l'affreux égoïsme et la monstruosité de l'orgueil chez

le troupeau des médiocres, devaient aboutir à ces grandes

désespérances qui portent à briser, dans l'accès d'un état maladif,

tantôt la vie d'amour, tantôt la vie même.

Je n'invente point le remède que je préconise et qui semble le seul

médicament efficace pour soulager des gens dont la sensibilité et la

responsabilité sont atteintes, des sujets qui oscillent entre

l'hypéresthésie et l'anesthésie, entre l'excitation et le

découragement. J'ai eu la surprise de constater que les savants dont

je venais consulter l'expérience, étaient beaucoup plus sceptiques que

moi sur les bons effets de l'hydrothérapie et autres remèdes

extérieurs qu'il est d'usage d'appliquer aux névropathes. Tous, ils

croient à la médication supérieure de l'_action morale_ pour guérir

celui qui peut être guéri, pour soulager celui qui n'est pas dans un

état désespéré. Eux, les hommes d'expérience, ils m'ont dit, avec une

autorité qui manque à l'homme de dogme:

--L'effondrement de la culture morale par en haut, des idées

religieuses dans le peuple est une des grandes causes de l'aggravation

des maux que nous voudrions guérir. Aux débauches de l'alcoolisme et

aux autres elles opposaient une barrière qui n'existe plus. Vous

n'affirmerez rien qui soit contraire à l'observation scientifique

quand vous direz que la faiblesse irritable, l'incompatibilité

d'humeur et le divorce, qui est leur conséquence, sont des corollaires

ou des effets d'un abaissement parallèle de la santé et de la morale

publiques.

XVIII

LE CONSENTEMENT MUTUEL

C'est sur le seuil même de la maison de fous que je veux m'arrêter

pour écrire, sous la dictée du médecin, la conclusion de ces pages.

Au point de nervosité et de faiblesse irritable où sont arrivés nos

contemporains, le divorce leur est devenu indispensable. Il préserve

de l'excitation dangereuse toute une catégorie de déséquilibrés en

qui, par une sage prévoyance de la nature, la fécondité s'épuise.

Laissons s'éteindre ces dégénérés avec autant de paix que l'état de

leurs nerfs leur permet d'en acquérir. Eux et leur progéniture sont

des condamnés à mort: ils ne perpétueront pas longtemps leurs vices,

leurs impuissances et leurs tares. Donnons-leur, au cours de leur

agonie, toutes les facilités dont ils ont besoin, passons-leur tous

les caprices.

Le premier soin de l'aliéniste, quand on lui amène un sujet dont le

cerveau s'ébranle, c'est d'isoler complètement le malade du milieu où

il a vécu. Tel qui, dans sa maison, entre sa femme et ses parents,

menaçait de devenir un persécuté ou un furieux, reprend possession de

soi-même quand on l'arrache à l'influence pernicieuse ou énervante de

son entourage.

De même peut-on espérer que tel homme, telle femme qui, dans

l'énervement de discussions quotidiennes, étaient en train de devenir

déraisonnables ou méchants, retrouveront quelque équilibre de bon sens

dans l'isolement de la liberté, sinon dans les passions d'un second

mariage.

Mais au moment où nous faisons cette concession à l'irritabilité de

nos contemporains, je vous prie de remarquer qu'elle n'est arrachée

qu'à une pitié mêlée de mépris. Il est impossible, en effet, sans que

tout s'effondre, de permettre à l'homme et à la femme normaux d'user

du mariage, tempéré par le divorce, comme d'une série de concubinages

légaux où l'on fait l'essai de la bonne harmonie morale et physique.

Toutes les vertus qui sont liées à la pureté de la femme, le prix de

la virginité, les magnifiques conséquences de la fidélité exacte,

sombrent dans de telles expériences. L'homme y perd le renom d'honneur

qui s'attache à une parole donnée avec réflexion, gardée avec probité.

L'excuse tirée de l'erreur sur la personne morale avec laquelle on

s'unit n'a point de valeur. Et aussi bien semble-t-il que le jour où

la cupidité d'argent chez l'homme, le goût de s'affranchir chez la

jeune fille, la volonté chez les deux de s'associer, sans instinct du

devoir, pour une vie facile ne seront plus les causes déterminantes de

tant de mariages bourgeois, le divorce rouillera dans un coin comme un

outil démodé.

Ainsi une étude sincère du divorce aboutit une fois de plus à cette

conclusion qui condamne nos mœurs sociales et morales: Jamais on

n'a mis dans le mariage moins d'amour, moins de raison, moins de

tolérance, moins d'esprit chrétien de sacrifice. Jamais on n'y a

accouplé tant d'appétits de jouissance, tant d'ignorances morales, et,

sous couleur de culture de l'individu, tant de perversités égoïstes.

L'aliéniste a raison de dire que l'on ne peut laisser ces agités

enfermés dans le mariage, par couples, comme dans une geôle. Mais

puisqu'il est entendu que dans ces occasions on accorde le divorce à

titre de traitement médical et non comme un droit moral, il faut

avoir la probité de ne point reculer devant les mots. Le législateur

ne peut tarder plus longtemps à inscrire dans la loi du divorce ce

motif de l'incompatibilité d'humeur qu'on a eu honte de nommer, mais

qui, par de vilains artifices, est quotidiennement dissimulé dans

toutes les sentences des magistrats.

Je comprends le scrupule du législateur. Au moment où il portait la

main sur une institution divine, il s'est arrêté avec un respect

involontaire devant cette admirable formule d'engagement sans reprise

que les rites religieux du mariage lisent aux époux chrétiens:

«Vous vous mariez pour la joie et l'adversité, pour la santé et pour

la maladie.»

On a craint que le divorce et la séparation ne devinssent aussi

fréquents que les querelles conjugales, si l'on permettait à

l'«incompatibilité» de se présenter devant le juge avec une figure de

demanderesse[8]. On s'est dit qu'elle servirait de masque à des

défauts de caractère;--qu'elle dissimulerait des maladies survenues au

cours d'un mariage jusque-là paisible;--que le divorce deviendrait un

remède dont auraient tendance à user les malades du foie ou de

l'estomac, mal guéris par les eaux.

Le Bilan du Divorce · 第 8 / 9 段