[8] «L'Amérique est renommée pour la facilité et la promptitude

avec lesquelles s'y défont les mariages. Les procédures de

divorce n'y sont jamais très longues: il est d'usage courant

qu'elles se terminent en quelques jours; on en connaît un certain

nombre qui n'ont pas duré plus de deux heures. Mais le record de

la célérité en matière de divorce appartient certainement à

l'État de Nébraska où une femme vient de faire assigner, enquêter

et juger son mari, en onze minutes, pas une seconde de plus. La

justice américaine est peut-être aveugle, comme tant d'autres:

après un pareil exemple, on ne peut pas lui reprocher d'aller

d'un pied boiteux. Il faut, d'ailleurs, qu'il en soit ainsi; car

les Américains ne divorcent point par dégoût du mariage: ils ne

se séparent, au contraire, que pour se remarier, et pour se

remarier même le plus souvent possible. Dans l'État d'Indiana,

une certaine Aunt Polly Owens, mariée pour la première fois à

l'âge de quinze ans, en est aujourd'hui à son quinzième époux

(ces multiples unions ne lui ont donné que six filles; mais

chacune porte le nom d'un père différent). Aunt Polly Owens est,

en ce genre, le sujet le plus remarquable de l'État d'Indiana, et

son exemple mérite d'être médité. Il est tout à l'honneur, en

effet, des divers intéressés; il prouve, d'une part, la

persévérance de la femme qui, sans se décourager, poursuit à

travers tant de vicissitudes la conquête du bonheur, et démontre,

d'ailleurs, les qualités relatives des quatorze premiers maris

qui, sans répondre tout à fait à l'idéal de leur commune épouse,

lui ont laissé cependant toute la fraîcheur de ses illusions.

Après madame Owens, mais bien loin derrière elle, on cite, dans

ce même État d'Indiana, Edward Dorsey, marié six fois, père de

quarante-neuf fils; John Gribby qui, à l'âge de soixante-sept

ans, a épousé en sixièmes noces Dijela Clark, d'Anderson,

laquelle, à cinquante-sept ans, en était à son cinquième mariage.

On en cite encore beaucoup d'autres; mais c'en est assez pour

montrer que les progrès du divorce en Amérique ne correspondent

nullement à un _krach_ du mariage. Celui-ci, au contraire, n'a

jamais été plus en faveur aux pays d'outre-mer, et c'est même

pour cela que les juges américains opèrent si promptement. Ils ne

peuvent pas faire durer six mois, comme en France, une procédure

de divorce: cela ferait tort aux justiciables d'un mariage ou

deux.»

(_Débats_, 29 août.)

Ces inquiétudes ont empêché les partisans du divorce d'y voir clair:

l'incompatibilité n'est pas un défaut de caractère, un accident que

l'on peut réformer; elle est le caractère même des malades qui forment

la clientèle prédestinée du divorce; elle est l'habitude quotidienne

de la vie, cette humeur que le Bonhomme appelait «le naturel», et

qu'on ne peut chasser sans qu'elle revienne au galop: monsieur a

chaud quand madame a froid; monsieur aime la campagne, et madame la

ville; monsieur veut ouvrir son salon, et madame désire fermer sa

porte... Ainsi de suite. L'incompatibilité existe à l'état latent dans

tous les mariages où l'un des époux, au moins, ne pratique pas

vis-à-vis de l'autre les sacrifices aveugles de l'amour, ou, plus

simplement, les renoncements chrétiens.

L'incompatibilité d'humeur, que le législateur n'a pas osé regarder en

face, est le motif caché et presque unique des divorces. Tout lui est

masque. Qu'est-ce, en effet, dans la plupart des cas qu'une injure

grave? Une conséquence de l'incompatibilité. Les sévices n'ont pas de

sens si l'on s'entend et si l'on s'aime: la femme de Sganarelle n'est

pas toute seule à dire qu'«il lui plaît d'être battue». L'adultère se

pardonne. Non pas seulement l'infidélité de l'homme, mais la faiblesse

de la femme. Il y a des milliers de preuves de ces indulgences

amoureuses. Seule, l'incompatibilité d'humeur est sans remède et sans

pardon; elle est, autant dire, l'unique acteur du divorce. C'est elle

qui apparaît successivement costumée en injure grave, en sévices, en

excès, en adultère. Sous ces déguisements, elle fait sa cour au

magistrat.

Puisque ce travestissement est percé à jour, pourquoi y persister

malgré la vérité et la raison?

Le divorce m'était suspect. Au cours de cette enquête, je suis devenu

son ennemi décidé, mais je veux le traiter en adversaire loyal; je

souhaite qu'on lui donne toute la dignité dont il est capable, et je

n'aperçois que ce moyen à une si urgente réforme: qu'on permette à

l'incompatibilité d'humeur de venir s'expliquer posément à la barre,

sans l'obliger à jouer des rôles de courtisane, de martyre ou de

furie.

On aperçoit tout d'abord à cette reconnaissance légale de

l'incompatibilité d'humeur un avantage qui est, dans l'occasion,

considérable: il supprimerait un vilain mensonge. Ce n'est pas tout: à

l'arbitraire toujours immoral et déconcertant du juge, il

substituerait le jeu régulier de la loi. Enfin, il permettrait

d'entourer certains divorces de garanties qui leur manquent, en

ressuscitant les honorables précautions que le vieux Code civil avait

recommandées en pareil cas.

Moins hypocrite que ses petits-fils, le législateur du Code civil

avait inscrit dans la loi le divorce par consentement mutuel. Mais il

ne l'accordait aux époux qu'après avoir épuisé tous les moyens de

rapprocher leurs cœurs. Il voulait acquérir la certitude que des

contrariétés passagères n'étaient pour rien dans leur décision, que

leur humeurs incompatibles se blessaient vraiment au contact l'une de

l'autre.

Dans cette préoccupation, le Code civil (chapitre III) limitait le

divorce par consentement mutuel à cette période de la vie où l'on peut

admettre que les époux sont pleinement conscients de leurs actes. Il

ne l'accordait qu'après deux ans de mariage. Il le refusait après

vingt ans d'union. Il exigeait que le mari eût au moins vingt-cinq

ans; il ne permettait pas qu'on divorçât d'avec une femme qui avait

dépassé sa quarante-cinquième année. D'ailleurs, dans aucun cas, le

consentement mutuel des époux ne valait tout seul pour déterminer le

divorce. Il fallait qu'il fût autorisé par les pères et mères ou par

les autres ascendants vivants.

Munis de cette autorisation du conseil de famille, les époux se

présentaient devant le président du Tribunal civil. Ils déclaraient

leur volonté. De son côté, le juge faisait aux deux époux réunis, puis

à chacun d'eux en particulier, en présence de deux notaires, telles

exhortations qu'il jugeait convenables. Ensuite il donnait lecture du

chapitre du Code qui réglait les effets du divorce. Il expliquait

toutes les conséquences d'une telle démarche. Après cette entrevue, il

y en avait pour une année avant que les deux époux, auxquels on

voulait laisser le loisir de la réflexion, pussent requérir du

magistrat l'admission au divorce.

Que nous sommes loin de ces garanties paternelles! Elles faisaient

toute la moralité du divorce. Elles le rendaient presque respectable.

Il faut qu'on nous les rende. L'inscription dans la loi du motif

«Incompatibilité d'humeur» sera la pierre de touche où nous pourrons

juger la valeur définitive de l'institution du divorce.

Il peut advenir qu'elle le fasse tourner décidément en opérette comme

il arrive aux États-Unis où l'on voit des femmes divorcer parce que

«leur mari les réveille en parlant tout haut quand il rentre

tard»,--parce que «la cigarette du mari occasionne des maux de tête à

la femme»,--parce que «le mari n'offre jamais à sa femme de faire

avec lui un petit tour en voiture»,--parce que «le mari refuse de

couper ses ongles de pieds et qu'il égratigne les jambes de sa femme

en dormant» (_My husband would never cut his toe-nails, and I was

scratched very severely every night[9]._)

[9] _Report of the commissioner of labor._ Causes pour lesquelles

le divorce est accordé, chapitre IV.

En ce cas ce sera l'institution même du mariage qui sombrera,

j'entends le mariage tel que nos contemporains le pratiquent, et nous

n'aurons guère de motifs de le regretter.

Deuxième hypothèse:

Nous aurons réussi à régénérer notre race en lui appliquant cette

médication morale que les maîtres des sciences psychiques réclament

pour elle. Alors le divorce, tel que nous le pratiquons aujourd'hui,

croulera sous le ridicule.

Je ne prétends pas que sa trace disparaîtra tout à fait de la loi: il

y a des occasions où l'Église elle-même prononce la nullité du

mariage. La morale et la science ont, elles aussi, le droit de définir

les cas exceptionnels où le mariage indissoluble est une contrainte

inhumaine, pis encore: un contresens.

Ce que nous réclamons, c'est une loi du divorce qui ne soit plus une

prime d'inconstance accordée à l'individu, mais une chance de durée

octroyée à la race.

FIN

TABLE

PRÉFACE I

I.--MÉTHODE 1

II.--QUELQUES CHIFFRES 6

III.--LES CAUSES DU DIVORCE 15

IV.--L'ADULTÈRE 29

V.--L'ARTICLE 230 42

VI.--EN PLEINE COMÉDIE 53

VII.--QUE DEVIENT LE MARI? 67

VIII.--QUE DEVIENT LA FEMME? 81

IX.--LE PARDON 93

X.--LES RECHUTES 109

XI.--LE REMARIAGE 123

XII.--LA BIBLE ET LE DIVORCE 136

XIII.--L'ÉVANGILE ET LE DIVORCE 150

XIV.--LE DIVORCE DANS LE PEUPLE 164

XV.--LES ENFANTS 178

XVI.--LA SÉPARATION DE CORPS 190

XVII.--FAIBLESSE IRRITABLE 204

XVIII.--LE CONSENTEMENT MUTUEL 216

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Lorilleux).

Le Bilan du Divorce · 第 9 / 9 段