à la surface de la société. Voici qu'elle la creuse jusqu'aux assises.
Attendrons-nous l'écroulement pour courir au secours des victimes?
Il n'y a, en pareille matière, qu'un moyen d'échapper au reproche de
déclamation: c'est de citer des faits, rien que des faits. Autrement
on donne la partie trop belle à ces faux amis du peuple qui s'écrient:
--Quand on veut asservir le peuple et lui arracher sa liberté de
conscience, on commence par le diffamer!
J'ai donc porté les résultats de mon enquête à un des hommes de ce
temps qui se sont penchés avec le plus de fraternelle pitié sur le
monde de la misère, un homme qui, condamné par son état à vivre dans
les cercles de l'Enfer, a rêvé pour l'enfance coupable, la
régénération par la tendresse et par l'exemple du bien.
L'expérience de M. Guillot Adolphe, de l'Institut, juge d'instruction,
optimiste comme la charité elle-même, est, après tant d'années
d'exercice de la justice et de la miséricorde, plus sombre, plus
attristée encore que mes inquiétudes. On comprendra donc que je lui
cède ici la parole. Comme je voudrais que ce petit livre servît à son
avertissement de porte-voix! Il faudrait qu'il se fît entendre jusqu'à
ce Parlement qui, nous ayant dotés d'une loi démoralisante, a seul le
pouvoir d'atténuer, dans la mesure du possible, le mal qu'il a fait.
--Sans doute, m'a dit M. Guillot, j'aperçois l'enfance ouvrière sous
le plus triste des aspects; quand la police a mis la main sur elle.
Mais, par-dessus l'épaule de l'enfant atteint, j'ai le spectacle de la
maison dont il sort. Je vous affirme qu'il est affreux. D'une année à
l'autre, on assiste à la désorganisation, tous les jours aggravée, de
la famille ouvrière.
»Le mariage, considéré comme une union indissoluble, n'existe presque
plus. Allez dans les villes manufacturières, informez-vous. Vous
constaterez que l'union légale et durable est devenue un phénix
presque introuvable dans ces milieux ouvriers. C'est une conséquence
de la passion d'indépendance sans limite, sans obstacle, qui est
l'état nouveau des esprits. On a besoin d'une liberté absolue; on ne
veut être attaché par rien. A peine peut-on dire que l'instinct
maternel entretient un peu plus de retenue dans les mœurs de la
femme que dans celles de l'homme, mais l'abaissement moral est le
même.
»Faut-il vous dire que Paris doit être placé à la tête de ces villes
démoralisées? Le mal, dans ce qu'il a d'excessif, d'immédiatement
aigu, date des dernières années de l'Empire, de la secousse terrible
de la guerre, surtout de la Commune.
»Le peuple de Paris a mené, dans ce temps-là, une vie assise sur le
mépris de toute autorité; elle lui a laissé le souvenir d'un temps
heureux. Il a cru à la réalité de son affranchissement. Il est demeuré
charmé par l'évocation de cette existence en plein air, où le cabaret
servait de club, où la chimère de l'égalité totale apparaissait
réalisée, où Paris s'est imaginé remplacer par sa volonté l'action des
polices, le jeu des lois, où il s'est grisé de vin, de poudre et de
paroles.
»Cette époque de licence a marqué un affaiblissement très certain dans
la moralité de la classe ouvrière. Bien des ménages ont été
désorganisés à la faveur de cette suspension de la vie sociale. La
multiplication indéfinie des cabarets est une autre plaie que nous ont
léguée ces jours de révolte. Le cabaret! voilà la cause première la
plus certaine de la destruction de la famille ouvrière. Je ne
prétends pas vous avancer là une vérité inconnue. Je dis seulement:
Mon état et ma conscience me commandent, quand je suis en face d'un
coupable, d'examiner par quelle voie il en est arrivé à cette
déchéance. Et, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, qu'il s'agisse de
l'homme, de la femme ou de l'enfant du peuple, c'est le cabaret que je
trouve à l'origine de toutes perversions.
»Généralement, c'est l'homme qui déserte le premier la maison. Le jour
où il ne prend plus ses repas chez lui, en famille, la femme perd la
petite puissance qu'elle avait sur lui, son charme de ménagère. Elle
se met à boire parce qu'il n'est pas là. Criez bien haut que
l'ivrognerie de la femme dans les milieux populaires est une nouveauté
qui fait tache d'huile. Elle devient un mal social, une épidémie
infectieuse, puisque, derrière le père et la mère, l'enfant prend le
chemin du cabaret.
»La loi qui lui en interdit l'entrée est violée en toute occasion et
avec impunité. On m'amène des alcooliques de douze ans. Du jour où
tous ces gens ont touché à l'absinthe, la famille est détruite. Ce
n'est pas le divorce qui a créé ces mœurs populaires. Mais il
fallait les ignorer pour s'imaginer que le jour où cette nouvelle
licence serait inscrite dans la loi, le peuple ne se jetterait pas sur
elle. L'ouvrier avait rendu le mariage haïssable par la façon dont il
le pratiquait. Il était impatient de son joug; il avait une tendance à
s'en affranchir sans scrupule: le divorce est venu confirmer une
situation de fait; il a porté le dernier coup au mariage.
»En voulez-vous un exemple que, pour ma part, je trouve désolant? On
me signale que dans le milieu si respectable de la mutualité, qui
représente cependant ce qu'il y a de plus honorable dans la classe
ouvrière, on voit apparaître, ici, là, le mot de «compagne» dans les
contrats qui régissent les droits et les devoirs des mutualistes
vis-à-vis de leurs sociétés. Or ces «compagnes», auxquelles l'honnête
mutualité est en train de créer une existence légale, ce sont des
concubines, des ménagères, en grand nombre divorcées, qui, ne pouvant
subsister, elles et leurs enfants, par les ressources de leur travail,
se sont mariées «à la chambre» avec quelque ouvrier plus laborieux que
le premier compagnon.
»Supposons ensemble que ces malheureuses et leurs maris de rencontre
allient à l'instinct de prévoyance quelque reste d'éducation morale.
Elles sont l'exception. Je vais vous dire comment les choses se
passent d'ordinaire, dans le peuple, après le divorce.
»Il serait fou d'exiger une pension régulièrement payée par l'homme
qui se déplace avec son travail et qui émiette son salaire dans tous
les cabarets d'alentour. Il semble donc injuste de laisser à la femme
toute la charge des enfants; quelle que soit l'indignité du père, on
les partage. On attribue les fils à l'homme, les fillettes à la mère.
Après quoi, chacun s'en va de son côté.
»Que fera l'homme?
»Il ne va pas louer une nouvelle chambre, y installer des meubles.
»Tout cela serait saisi le lendemain. Le terme ne serait jamais payé.
»Il emmène donc ses fils coucher avec lui dans le premier garni venu.
Un soir qu'il a trop bu ou qu'il rencontre une fille sur sa route, il
ne rentre pas. Il oublie l'adresse. Ma foi, que ses enfants se tirent
d'affaire!
»Et c'est bien ainsi qu'ils en usent.
»Écrivez, je vous prie, que ces abandonnés, cherchant leur nourriture,
vivent dans Paris comme des fauves. Pour deux sous, on les reçoit dans
les garnis à partir de treize ans. Ils ne souffrent pas de cette vie
de liberté: ils l'aiment, ils s'y attachent, ils la traînent jusqu'à
ce qu'un larcin les fasse tomber dans la main de la police qui nous
les amène.
»Aux filles maintenant:
»Vous savez dans quelles conditions de promiscuité déplorable vit le
petit peuple de Paris. Toute la famille couche en deux lits, dans la
même chambre. Tant que le vrai père est là, on peut espérer qu'un
reste de pudeur instinctive l'empêchera de donner à ses enfants
certains spectacles dont notre pensée se détourne. Mais quand la mère,
qui ne peut subsister par son salaire, s'est mise en ménage avec un
second mari ou avec un amant? quelle éducation d'exemple croyez-vous
qu'elles recevront, les fillettes? Il faut s'estimer trop heureux si,
un jour où la mère est descendue pour acheter le repas du matin,
l'ivrogne, encore égaré, n'abuse pas d'elles.
»Je sais de quoi je vous parle.
»Dans la classe ouvrière tout à fait pauvre, _il n'y a pas de
virginité physique au delà de quatorze ans_».
Rapprochons ces déclarations des chiffres publiés par M. Albanel, juge
d'instruction au Parquet de la Seine, et par le docteur Legras,
expert.
--On constate, disent-ils, que l'accroissement de la criminalité
porte tout particulièrement sur les jeunes gens compris entre
treize et vingt et un ans. A Paris, de 1880 à 1893, plus de la
moitié des individus arrêtés avaient moins de vingt ans, et presque
tous avaient commis des fautas graves; en une seule année, celle de
1880 par exemple, 30 assassinats, 39 homicides, 3 parricides, 2
empoisonnements, 184 infanticides, 4.312 coups et blessures, 25
incendies, 153 viols, 80 attentats à la pudeur, 458 vols qualifiés,
11.862 vols simples.
«En 1894, sur 40.000 mineurs délinquants et criminels, il y en a
32.849 de seize à vingt et un ans.»
Et la poussée continue:
«En 1895, 554 jeunes gens de seize à vingt et un ans ont été
poursuivis en assises et leurs crimes se répartissent ainsi: 32
assassinats, 20 meurtres, 3 parricides, 44 infanticides, 2
empoisonnements, 91 viols, 7 avortements. En outre, 35.387 jeunes gens
du même âge passent devant le Tribunal correctionnel. D'une année à
l'autre, l'augmentation est de 3.092 délinquants.
--Au moment où la loi sur le divorce, disent MM. Albanel et Legras,
fut discutée dans les Chambres législatives françaises, on affirma
qu'elle était toute en faveur des enfants. Elle devait les soustraire
au spectacle immoral des dissensions intestines de la famille. On
allégua que l'enfant ne verrait plus les violences physiques ou
verbales échangées entre le père et la mère; sa garde serait confiée
au plus digne des deux conjoints; le divorce des parents favoriserait
donc chez l'enfant le développement du sens moral...
Nous voulons bien supposer que ceux qui firent ces rêves étaient de
bonne foi.
Que vont-ils répondre en face de l'expérience:
Plus de virginité des filles au-dessus de quatorze ans et, en une
seule année, une augmentation de 3.092 enfants criminels, fils du
cabaret, de l'école sans Dieu et du divorce.
XV
LES ENFANTS
Il n'y a pas de doute que le divorce n'ait aggravé dans le peuple la
dislocation du mariage et jeté à la rue beaucoup d'enfants perdus.
Pourtant, la situation qu'il crée à nos enfants de bourgeoisie est
peut-être plus douloureuse encore. La supériorité de la culture,
l'affinement des sentiments ne sont ici qu'accroissement de désordre
et aiguillon de souffrance.
On devine que j'ai reçu plus d'un avis des partisans du divorce.
Ils me disaient:
--Les griefs que vous imputez à la loi nouvelle s'appliquent aussi
bien à la séparation de corps. Particulièrement en ce qui concerne les
enfants, la nécessité où l'on est de les confier tantôt à la garde du
père, tantôt à la garde de la mère rend dans les deux occasions leur
infortune identique.
Vraiment, on nous la baille belle quand on veut assimiler des cas si
dissemblables!
Où est la mère séparée qui ne s'adresserait pas au Tribunal pour
obtenir qu'on interdît au père de voir ses enfants, si ce père
prétendait les recevoir chez sa maîtresse?
Où est le père de famille séparé qui permettrait à ses enfants d'aller
vivre, voire une semaine par an, sous le toit de l'amant de sa femme?
Le divorce donne à cette monstruosité une sanction légale. Nous avons
vu que, dans le monde, les maris ne s'opposaient point à ce que la
femme contre laquelle ils réclamaient le divorce épousât son amant.
Les conséquences légales de cette tolérance sont fâcheuses pour les
enfants. Comme on n'a point fait constater le flagrant délit, la mère
a le droit de recevoir ses enfants dans sa nouvelle maison. Au su et
au vu de tous, il y a contact entre ses fils, ses filles et l'amant
qui est devenu le second mari.
A supposer que pour certains--qui mettent au-dessus de tout les
régularités de la loi--cette situation soit irréprochable, la pratique
des mœurs et les répugnances de l'opinion prouvent qu'elle demeure
un scandale.
Je n'ai qu'à choisir dans les correspondances qui m'arrivent à ce
sujet. Elles établissent que le rapprochement des enfants avec la
seconde femme ou le second mari du père ou de la mère est,--dans la
famille ébranlée par le divorce,--une cause profonde de
démoralisation.
Entre bien d'autres, les lettres dont je publie ici des fragments
dépeignent le cas type. Elles m'ont été remises par un homme dont le
divorce, il y a quelques années, n'a que trop occupé la malignité
publique.
Pour éviter que la femme dont il se séparât traînât son nom de chute
en chute, ce mari recourut à une comédie qui permit à la divorcée le
mariage avec son complice. Du moins essaya-t-on de protéger les
enfants, en plaçant l'une dans un couvent et l'autre dans un collège
ecclésiastique. Lui-même, le père, devait s'expatrier. Son état
l'envoyait, au loin, servir la France.
Peu de mois après son départ, il recevait cette lettre des
éducateurs--des prêtres--auxquels il avait confié son fils:
«Nous sommes préoccupés de l'état d'âme de Georges. Il accueille
toutes les observations qu'on lui fait dans un esprit de révolte.
Évidemment, la crainte d'être exclu de notre maison ne le retiendra
pas. Nous ne sommes pas sûrs qu'il ne soit pas sourdement soutenu
dans le désir de nous échapper par qui vous savez. C'est un grand
malheur que la complaisance du Tribunal ait autorisé ces visites
mensuelles d'une mère égarée. Chaque fois, nous reculons de tout le
terrain que nous espérions avoir conquis. La sévérité est aussi
impuissante que nos exhortations à lutter contre cette influence
pernicieuse. Peut-être votre tendresse paternelle aurait-elle plus de
chance de réussir près du cœur de cet enfant qui n'est pas
mauvais.»
On imagine aisément dans quel état d'esprit une telle épître peut
plonger un père. Celui-ci se conforma bien volontiers aux conseils
qu'on lui donnait. Il ne demandait qu'à user de douceur. Il écrivit à
son fils:
«Je t'en prie, fais un effort pour me donner un peu de joie, et de mon
côté je songerai à ton plaisir. Si tes notes se relèvent pendant ce
dernier trimestre, surtout si tes maîtres me disent qu'ils sont plus
satisfaits de ta bonne volonté, de ta docilité, je te donnerai, au
commencement de tes vacances, cette bicyclette que tu souhaites, si
fort...»
Le fils répond par courrier. Je cite le texte exact:
«Ne songez pas davantage à cette bicyclette que vous m'aviez promise.
Mon bon ami M. X... vient de m'en donner une. Il savait que je la
désirais depuis longtemps. C'est un modèle magnifique, etc.»
Ainsi, ce n'est pas la mère qui est nommée, c'est le second mari de la
mère, l'ancien amant! Il a peut-être fait de cette cynique insolence
la condition de sa largesse. Et aussi bien ce n'est pas à l'enfant
qu'il veut faire plaisir, c'est le père qu'il bafoue, c'est son action
morale qu'il veut atteindre. Cela le divertit, après avoir corrompu la
femme, de pourrir le fils.
La convenance la plus élémentaire exigerait que le nom du père divorcé
ou de la mère absente ne fût pas prononcé devant les enfants. Mais
comment espérer que, dans la pratique, une telle réserve sera la
règle? Les parents se disputent le cœur des enfants. C'est encore
l'époux outragé, celui qui a souffert et dont on a brisé la vie, qui
d'ordinaire est le plus discret. Il arrive qu'il se contente de
s'enfermer dans le silence et de proscrire, même de la chambre des
enfants, une image qu'il ne veut plus voir.
Mais l'autre, le coupable, celui qui a besoin de justifier sa
conduite?
Il n'a logiquement qu'un moyen de se mettre à l'abri d'un jugement
sévère (les enfants en sont capables), c'est de travailler à
disqualifier l'autre époux. Il arrive même que, dans cette triste
besogne, il prenne pour associé de ses diffamations le nouveau
conjoint. Et ce n'est pas seulement dans le peuple, dans l'infime
bourgeoisie, que ces choses se passent, là où la médiocrité de
l'éducation pourrait être l'excuse d'une telle grossièreté. J'ai dans
mes notes l'histoire du divorce d'un diplomate qui porte un beau nom
de France. La femme avec laquelle il avait rompu avait épousé son
complice. Le Tribunal avait permis à la mère coupable de recevoir ses
enfants chez elle pendant les vacances d'août. Le langage que le
nouveau mari se permettait de tenir sur son prédécesseur était si
insolent que la petite fille (elle avait alors une douzaine d'années)
se leva un jour de table et dit devant les convives:
--Je ne peux pas permettre que l'on parle devant moi de mon père comme
on le fait ici! Et puisque mon frère ne sait pas imposer le silence,
je quitte la maison.
Quand ce n'est pas l'amant qui joue vis-à-vis des enfants ce rôle
méphistophélique, c'est la mère elle-même qui trop souvent s'en
charge. Elle sent qu'elle ne pourra plus se faire estimer. Elle veut
se faire adorer. Et tous les moyens lui sont bons.
Le jour où la loi lui confie ses enfants, elle s'arrange pour leur
faire vivre une existence de plaisir qui, le lendemain, leur laisse un
regret. En vérité, il faudrait que les pauvres petits eussent un sens
moral bien robuste, pour que la comparaison qu'ils font, tout
naturellement, dans leur esprit, ne tournât pas à l'avantage de la
mère.
D'un côté, ils voient le père, sombre, nécessairement économe, quelque
peu grondeur, puisqu'il lui faut corriger--pendant les courtes minutes
qu'il passe avec ses enfants--toutes les fâcheuses habitudes d'une
éducation mal surveillée. De l'autre bord, ils ont affaire à une
personne qui ne parle que de divertissements et de gâteries, qui se
réserve la part des plaisirs... Il est bien naturel qu'ils finissent
par penser:
--C'est parce que notre père était si austère que notre mère a été
malheureuse avec lui. Nous sommes comme elle. Nous supportons
impatiemment cette tristesse que notre père fait planer sur toutes
choses.
Il arrive donc (j'ai vu cela tout dernièrement) que les enfants
s'échappent au retour du collège et, le soir, le père trouve leur
place vide.
--Où sont-ils?
Ils sont partis chez la mère qui leur a dit une fois pour toutes:
--Si jamais vous vous trouvez trop malheureux avec votre père, venez
me retrouver. Vous serez gâtés chez moi...
De toutes les mauvaises influences qui peuvent s'exercer sur l'esprit
des enfants, celle de la mère est certainement la plus corruptrice.
Mais quand c'est le père qui est cause de la dislocation de la
famille, son intervention dans la vie des enfants est, elle aussi,
néfaste.
S'est-il remarié?
Il faut s'attendre à ce que les enfants aient à souffrir du contact de
la nouvelle femme. L'expérience a anciennement prouvé qu'une
belle-mère était presque toujours dure à ceux du premier lit.
Pourtant, à ce moment-là, sa jalousie ne peut s'adresser qu'à une
morte. Comment voulez-vous qu'elle ne s'aggrave point quand il s'agit
d'une rivale vivante?
Et si le père a repris sa vie de garçon? Alors, ses fils et ses filles
auront à subir, du fait de ses habitudes, d'étranges frôlements.
Je vois d'ici un de ces pères divorcés qui mènent la vie joyeuse. Au
mois de septembre dernier, il scandalisait toute la plage d'Ostende
(qui pourtant n'a qu'une moralité de bains de mer) par la prétention
qu'il affichait de jouer auprès de ses enfants son rôle de bon père,
sans renoncer d'autre part aux camaraderies qui lui étaient agréables.
Garçons et fillettes, il avait avec soi quatre petits malheureux,
entre douze et quinze ans. Ils s'accotaient à leurs pelles pour voir
passer les belles dames de la plage et disaient tranquillement:
--Celles-là aussi sont des cocotes de papa?...
Comme il doit hausser les épaules à la lecture de ces lignes--si
d'aventure elles lui tombent sous les yeux--ce père fin de siècle!
On l'entend ricaner:
--Je ne prétends pas que personne ne soit sacrifié dans un divorce.
Mais pourquoi voulez-vous que ce sacrifié soit moi? Mes enfants se
feront plus tard leur vie à leur guise! Je vis la mienne à mon
plaisir.
En effet,--et les droits de l'individu sont assurément sacrés.
Mais ne croyez-vous pas que ceux de la société méritent aussi qu'on
les soutienne?
Et l'on ne voit pas bien comment les générations qui poussent
respecteront le contrat social, après que, dès l'enfance, elles auront
vu le contrat familial si ouvertement foulé aux pieds.
XVI
LA SÉPARATION DE CORPS
Une étude, pour rapide qu'elle soit, des mœurs du divorce serait
incomplète si l'on ne se demandait pas quelle influence il a exercée
sur la séparation de corps.
On devine qu'elle a dû en être touchée.
Mais dans quel sens?
L'instinct de logique porte à répondre:
--Elle a été diminuée. En effet, autrefois, nombre de gens qui
n'étaient retenus par aucun scrupule de religiosité se séparaient,
faute de pouvoir se désunir complètement...
Cette opinion est satisfaisante; pourtant, l'expérience lui donne
tort.
Que prouve, en effet, la statistique? Ceci: _d'année en année, le
nombre des séparations de corps croît parallèlement aux divorces_.
Je cite les chiffres eux-mêmes, pour enlever au lecteur toute velléité
de discuter une certitude qui est d'ordre mathématique:
Divorces. Séparations.
En 1890 6557 1570
En 1891 6059 2059
En 1892 7487 2094
En 1894 8673 2405
En face de ce résultat inattendu, j'ai jugé que la loyauté me
conseillait (comme j'en ai usé contre le divorce) de recourir aux
lumières d'un adversaire décidé de la séparation de corps. Je n'ai pas
été bien loin pour le découvrir.
--Il importe d'abord, m'a dit mon nouveau maître, que nous sachions
exactement quels sont ces 8128 ménages qui, malgré l'institution
parallèle du divorce, ont recouru à la séparation de corps dans un
cours de quatre années. J'ai sous les yeux la statistique de 1892 et
celle de 1894. Elle indique un total de 759 rentiers ou propriétaires
qui se séparent, en face de 706 cultivateurs. Or, si vous voulez
comparer d'autre part l'armée formidable des cultivateurs avec le
bataillon malgré tout infime des rentiers, vous serez amené à conclure
que les paysans ne se séparent pour ainsi dire pas. L'étude des
chiffres qui représentent l'usage qu'on fait de la séparation dans la
classe ouvrière témoigne, elle aussi, de l'indifférence populaire pour
cette demi-mesure. A la campagne, quand on ne peut pas s'entendre, on
s'assassine. Au faubourg, on se quitte.
»Quels sont-ils donc ces gens qui se séparent, plus nombreux d'une
année à l'autre? Ce ne sont pas des israélites, ce ne sont pas des
protestants, ce ne sont pas des libres penseurs... Ce sont des
catholiques et, laissez-moi vous le dire, _des catholiques de bonne
bourgeoisie_. La séparation de corps leur appartient tout à fait. On
pourrait la définir à cette heure: «le divorce à l'usage des
catholiques riches.»
Cette identité de la séparation de corps et du divorce, absolue au
point de vue juridique et légal est assez récente. Quand la loi Naquet
fut votée en 1884, MM. Allou, de Marcère, Denormandie et Jules Simon
déposèrent une proposition qui, dans la séparation de corps, assurait
aux catholiques tous les avantages que les autres citoyens recueillent
du divorce. On ne les écouta pas. On voulait que le divorce fît prime
et que le désir de profiter des commodités qu'il donne combattît
efficacement, dans certaines consciences hésitantes, le scrupule
religieux.
Mais l'expérience a démenti ces prévisions. Non seulement les
catholiques n'ont pas déserté la séparation de corps, mais il a
semblé que d'une année à l'autre elle leur devenait plus
indispensable. Dans ces conditions, on ne pouvait continuer à leur
interdire des avantages qu'il était juste de leur accorder. Depuis la
loi de 1893, les conséquences de la séparation de corps sont
exactement celles du divorce. Quel qu'ait été le contrat de mariage,
la femme séparée y trouve le droit d'administrer ses biens comme elle
l'entend, sans autorisation maritale. On va jusqu'à lui permettre de
reprendre son nom de jeune fille!
Reste donc cette différence unique qui est d'ordre tout religieux:
Les divorcés se peuvent remarier le jour même où leur désunion est
prononcée;
Les séparés sont condamnés, chacun de son côté, respectivement, au
célibat perpétuel ou à l'adultère jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Là-dessus l'ennemi de la séparation de corps éclate.