pour nous autres Français, particulièrement intéressante à préciser.
Au moment même où s'élaborait notre Code civil, on a vu Napoléon Ier
justifier son divorce avec Joséphine en s'appuyant sur cette
disposition de l'Ancien Testament: «Le mari est obligé de répudier sa
femme, lorsqu'il a vécu pendant dix ans avec elle sans en obtenir
d'enfant.»
On remarquera, d'autre part, que le divorce nous a été rapporté, comme
cela était logique, par un israélite, M. Naquet. En effet, quand les
juifs ont vu, au début du siècle, que l'exemple donné par la France
allait être suivi par d'autres nations, et que, après tant de siècles
de persécution, il leur serait loisible de devenir des citoyens des
États où ils s'étaient fixés, spontanément ils ont renoncé aux lois
religieuses particulières qui les auraient mis en opposition ouverte
avec les lois civiles de leurs patries d'adoption.
C'est ainsi qu'un synode juif, tenu à Worms en 1830, a interdit en
occident la polygamie, sous peine d'excommunication. Je dis «en
occident», car cette mesure n'a pas d'effet dans les pays orientaux.
On ignore trop en France, par exemple, que le décret Crémieux surprit
les juifs algériens dans l'état polygamique. La qualité de citoyens
français, qu'on leur imposait sans qu'ils l'eussent souhaitée, les
mettait dans la nécessité de répudier sur l'heure toutes leurs femmes,
excepté une. Ce fut pour beaucoup d'entre eux une occasion de chagrin
et de dommage.
En tant qu'il est oriental, Israël répugne à la monogamie. La maturité
précoce des corps féminins est suivie dans sa race d'une prompte
déchéance. Il professe donc à cet égard (et pour les mêmes raisons)
les opinions du musulman. Il estime que l'homme a besoin de trouver
sur sa route quelques relais de jeunesse et de grâce féminine.
Après cela on conçoit que dans tous les pays qu'il a habités, Israël
ait souhaité voir rétablir le divorce, comme une soupape à la
monogamie. En effet, par une très sage mesure, le Sanhédrin de Paris,
tenu sous le règne de Napoléon Ier, a ordonné aux juifs qui veulent
divorcer de se conformer aux lois civiles. Le rabbin ne peut prononcer
le divorce religieux qu'après présentation du jugement émanant de
l'autorité compétente. De la sorte, s'il habite un pays où le divorce
n'est pas inscrit dans la loi civile, l'israélite est condamné au
mariage indissoluble.
Cela est contraire à ses instincts, et par conséquent à sa loi
religieuse. J'ai déjà indiqué le motif qui vient de la précoce
maturité des corps. Il y en a un autre, je l'ai touché du doigt dans
la vie du Désert, il n'a rien à voir avec les fantaisies sensuelles de
l'époux.
La vie pastorale est, en effet, une vie d'isolement. Le Mahomed qui
habite sous la tente de peau de chèvre est placé dans des conditions
bien pareilles à celles où vécut jadis l'antique Abraham. Il n'a pas
de boutiques dans son entourage. Il faut que tout ce qui est
nécessaire à la vie soit fabriqué dans sa tente. Or, la femme qui a
l'enfant au sein ne peut pas apprêter la nourriture; celle qui allume
le feu et qui fait cuire les aliments ne peut pas tisser les
couvertures, filer les vêtements, dont ces isolés s'habilleront. La
polygamie est une suite nécessaire de la vie pastorale, car il est
contraire au bon sens d'admettre que l'homme vivra dans l'étroite
promiscuité de la tente, avec une femme et plusieurs servantes, sans
que ces servantes--telle Agar--deviennent nécessairement ses
concubines.
Tous les législateurs des peuples pasteurs ont aperçu ces conséquences
de la vie d'isolement. Ils ont préféré régler la situation par des
mariages réguliers et assigner à chaque épouse des droits
particuliers, des devoirs spéciaux.
D'autre part, ce n'est pas faire preuve de misogynie que dire:
--Le divorce est une conséquence indispensable de la polygamie.
En effet, l'exclamation:
«Cette femme était la malédiction de ma tente!»
Est une de celles que l'on recueille le plus fréquemment dans les
plaintes du musulman en instance de divorce.
Il faut faire la part de l'exaspération à laquelle se monte aisément
un homme de solitude, entouré de plusieurs femmes, et que rien ne
vient distraire de ses chagrins. Tenez pour certain que si on ne lui
permettait pas de pousser à la porte de sa demeure la femme qui, pour
lui et pour ses autres épouses, est une cause de trouble, il finirait
par la tuer, dans un transport de colère.
Au début de son existence historique, Israël a connu ces fatalités et
il en a usé exactement comme le musulman saharien. On lit en effet
dans la loi mosaïque:
«Si un homme, après avoir épousé une femme et vécu avec elle, en
conçoit ensuite du dégoût à cause de quelque défaut honteux, il fera
un écrit de divorce, et l'ayant mis entre les mains de cette femme, il
la renverra hors de sa maison.» (Chapitre XXIV, 1).
Les formalités étaient, comme on le voit, les plus simples du monde:
la femme n'avait pas à donner son consentement; le mari lui remettait
un «exeat», libellé en bonne forme, afin qu'elle pût se marier, par la
suite, avec un autre.
Une seule précaution est exigée par le Deutéronome:
«Deux témoins mâles et hébreux doivent assister à l'expulsion de la
femme.»
Il n'y avait dans tout cela aucune intervention nécessaire du rabbin
faisant fonction d'officier de l'état civil. Mais, dans la pratique,
très peu d'israélites savaient écrire. Incapables qu'ils étaient de
rédiger eux-mêmes la fameuse lettre de divorce, ils étaient obligés
de venir s'adresser à l'homme lettré, c'est-à-dire au rabbin, pour
qu'il l'écrivit en leur nom. Et si celui-ci était un homme vertueux,
il avait beau jeu (comme le fit souvent le grand prêtre Aaron) pour
tenter de réconcilier les maris et les femmes qui venaient recourir à
son ministère.
M. Henri Coulon a publié la très curieuse formule que les scribes
avaient à remplir:
«En telle semaine, tel mois, telle année de la création du monde,
selon la manière de compter en cette ville de... située sur le fleuve
de..., moi qui suis du pays de..., fils de un tel, du pays de..., je
me suis déterminé de mon plein gré, et sans y être contraint par
personne, à répudier, et j'ai en effet répudié, renvoyé et mis hors de
ma maison, vous, vous, dis-je, vous ma femme (ici le nom), du pays
de... fille de un tel, consentant que vous emportiez tout ce qui est à
vous et que vous épousiez tel autre que vous voudrez.»
Au nombre des défauts «honteux» que le mari pouvait découvrir dans sa
femme, il y en avait de tout à fait répréhensibles. C'était, par ordre
de dates, l'inconduite antérieure du mariage, tardivement constatée
par le mari au soir même de ses noces. En ce cas, le divorce était de
droit. Il devenait une nécessité religieuse quand la femme était
convaincue d'adultère, quand dix années de mariage avaient démontré sa
stérilité, quand elle venait à être atteinte de quelque maladie
inguérissable, telles la lèpre et l'épilepsie.
Remarquons en passant qu'Israël prend très au sérieux la promesse qui
lui a été faite de voir sa race se multiplier comme les étoiles du
ciel. Préoccupé qu'il est de cette royauté future, il se montre
impitoyable pour qui n'est pas sain et pour qui n'est pas fécond.
Ces préoccupations, bien que cruelles, avaient de la grandeur.
Malheureusement, dans la pratique, on ne se maintenait pas sur ces
sommets. Au nombre des défauts «honteux» qui, d'après les disciples
d'Hillel, permettent au mari de répudier sa femme, sans autre forme de
procès, on cite la fâcheuse habitude de «faire trop cuire les mets
préparés pour l'époux». Enfin, cette mesure,--grosse de
conséquences,--dont Akiba, qui mourut sous Adrien, endosse la
responsabilité:
«Le mari a le droit d'abandonner sa femme _dès qu'il en trouve une
autre plus belle et qu'il désire épouser_.»
Il était naturel que les vieilles nécessités de la vie pastorale, qui
avaient légitimé la vie polygamique, aboutissent à des abus de
sensualité et de corruption, le jour où la vie nomade ne leur
servirait plus d'excuse.
Les prophètes d'Israël--si supérieurs à leurs ouailles--devaient
s'émouvoir de ces facilités sensuelles. Ils ont pris très éloquemment,
très poétiquement, et, à ce qu'il semble, assez vainement, la défense
de cette femme répudiée que l'on renvoie parce que la maternité et le
travail ont flétri sa beauté. Ils cherchent à toucher la pitié de
l'homme en faveur de celle qu'avec une grâce émouvante ils nomment «la
femme de la jeunesse.»
«Jéhovah, dit Malachie, est témoin entre toi et la femme de ta
jeunesse. Tu lui as été infidèle et elle est la compagne et la femme
de ton alliance. Ne sois pas infidèle à la femme de ta jeunesse; car
Jéhovah, le Dieu d'Israël, hait la répudiation.»
Salomon, ce grand amoureux, ce grand infidèle, se lamente, dans le
fond de son sérail, sur la faiblesse qu'il a eue de ne point
s'attacher à une seule femme et pour toujours:
«Réjouis-toi, mon fils, dit-il, avec la femme de ta jeunesse, cette
biche des amours, cette gazelle pleine de grâce! Que ses charmes
t'enivrent dans tous les temps! Que son amour te transporte toujours!
Pourquoi donc t'éprendre d'une étrangère et prodiguer tes caresses à
une inconnue?»
Il me semble que j'entends l'homme au cœur dur riposter, avec son
instinct pratique:
--Hé! grand roi! il vous plaît à dire! Biche!... gazelle!... Nos
biches sont coriaces et la chassie est entrée dans l'œil de nos
gazelles...
--N'importe! conclut brutalement le célèbre rabbin Ben-Sira. Rongez
l'os qui vous est tombé.
Je voulais seulement constater ceci: quand M. Naquet s'est entêté à
ressusciter chez nous une loi qui choquait les idées religieuses de
tous les catholiques français, il a été en contradiction avec ce qu'il
y a de plus élevé dans la doctrine d'Israël. Par contre, il était
merveilleusement d'accord avec l'obscur mépris que l'oriental professe
pour la femme.
Je me souviens, en effet, d'avoir assisté, au mois de février 1889,
dans la salle de l'Ermitage, à une représentation théâtrale donnée en
«patois juif» par une compagnie de comédiens juifs qui arrivaient de
Pologne. Le spectacle était pour le moins aussi curieux dans la salle
que sur la scène. On se serait cru transporté aux frontières de la
Russie, de l'Allemagne et de l'Autriche, dans ce carrefour qui fut la
vieille foire moyenâgeuse entre l'Orient et l'Occident.
Les acteurs jouaient, avec une supériorité singulière, une pièce qui
avait du mouvement, de la vérité et de la vie. Soudain, un éclat de
rire formidable, terrifiant, quelque chose comme un cri de joie,
souleva la salle.
Je me fis traduire, par un juif russe, mon voisin, la boutade qui
avait soulevé tant de prodigieuses gaietés.
Le jeune premier venait de lancer par-dessus la rampe ce propos d'une
galanterie douteuse, où paraissait se résumer sa philosophie
donjuanesque, et celle de l'auditoire avec la sienne:
--Une femme ou un morceau de viande, c'est la même chose!
XIII
L'ÉVANGILE ET LE DIVORCE
Un petit nombre de textes, extraits de l'Évangile, posent, pour le
monde chrétien, la question du divorce ou du mariage indissoluble.
C'est tout d'abord ce fragment de saint Mathieu:
«Les pharisiens avaient demandé au Christ si, dans la loi nouvelle
qu'il leur apportait, «il était permis de répudier sa femme».
»Jésus répondit:
»--C'est à cause de la dureté de votre cœur que Moïse vous a permis
de renvoyer vos femmes; mais cela n'a pas été ainsi depuis le
commencement. Aussi je vous déclare que quiconque renvoie sa femme _si
ce n'est pour cause d'inconduite_, et en épouse une autre, commet un
adultère.»
Jésus songeait à cette disposition de la loi mosaïque qui fait un
devoir à l'époux trompé de se débarrasser de sa femme et, dans ce cas
précis, lui permet de contracter un nouveau mariage. Il est possible
qu'il n'ait pas voulu heurter de face des adversaires aussi
redoutables que les pharisiens. Il est encore plus vraisemblable que
saint Mathieu,--très attaché à la doctrine mosaïque,--a ici développé
la parole du Maître dans le sens de son instinct personnel.
A supposer, dans tous les cas, que cette parole laisse subsister
quelque ambiguïté, nous possédons d'autres textes dont elle est
bannie.
La parole: «On ne sépare pas ce que Dieu a uni» a un caractère absolu.
Elle exclut tout compromis de divorce.
De même, saint Marc et saint Luc font dire à Jésus, avec une décision
bien nette:
--Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre est adultère.
On trouve en feuilletant les commentateurs des explications
merveilleusement ingénieuses, qui éclairent d'une lumière imprévue
cette apparente contradiction. C'est ainsi que C.-F. Brœunig, qui,
en sa qualité de théologien protestant, tient pour le divorce, n'est
nullement embarrassé par la parole:
«On ne sépare pas ce que Dieu a uni.»
--Deux époux, dit-il en substance, ne sont pas une seule chair. Chacun
d'eux a sa voie. Dans le principe, leurs cœurs n'ont pas été faits
l'un pour l'autre. Et c'est pour cette raison qu'ils se détournent
l'un de l'autre. Dieu ne les a pas unis; leur union est leur œuvre
à eux. Or, ce que Dieu n'a pas uni ne peut tenir. Et ce que les
hommes ont uni, un tribunal humain peut le désunir.
Ah! qu'ils ont raison les instituteurs de religions qui se refusent à
écrire eux-mêmes leurs lois! Voilà une question aussi importante que
l'indissolubilité du mariage ou sa fragilité: elle est mise en cause
parce qu'un disciple a peut-être mal placé une incidente entre deux
virgules!
S'il avait écrit:
«Quiconque renvoie sa femme et en épouse une autre, si ce n'est pour
cause d'inconduite...»
L'hésitation ne serait pas permise. L'indissolubilité du mariage
serait suspendue, le divorce et le remariage seraient autorisés dans
un cas défini: l'adultère de la femme. Mais l'incidente «si ce n'est
pour cause d'inconduite» est placée entre la proposition «quiconque
renvoie sa femme» et celle-ci: «et en épouse une autre». De telle
sorte que l'Église est fondée à dire dans son commentaire:
--Le texte de saint Mathieu n'autorise point le divorce ni le
remariage: seulement la séparation de corps.
Telle est bien, en effet, la doctrine qu'elle dégage de la comparaison
des textes.
S'il faut attendre au Concile de Trente pour voir cette discipline
érigée en dogme, elle s'affirme, dès les premiers siècles, sous la
forme du conseil ou de l'objurgation.
Saint Basile dit dans son épître à Amphiloque:
--Le mari qui, se séparant de son épouse, en prend une autre, est
adultère, et celle qui habite avec lui est également adultère.
Origène, dans son commentaire sur saint Mathieu, affirme que «les
évêques qui permettent le remariage au mari, après répudiation de la
femme adultère, vont contre le sens de l'Écriture».
Saint Chrysostome aperçoit, avec une pitié toute chrétienne, le triste
état où le divorce place la femme mariée après le sacrifice qu'elle a
fait de sa virginité:
--La femme, dit-il, est sous la loi, et, de même que l'esclave fugitif
traîne partout avec lui la chaîne de son maître, ainsi une femme qui
abandonne son mari a une loi qui la suit, qui l'accuse d'adultère et
condamne même ceux qui l'accueillent.
Saint Augustin, si renseigné, si homme du monde, précise avec plus de
netteté que tous les autres le danger moral et social du divorce:
--Une femme, dit-il, ne peut devenir l'épouse d'un second mari avant
la mort du premier. Pour qu'elle cesse d'être l'épouse du premier, il
faut qu'il ait cessé de vivre. Il ne suffit pas qu'il soit tombé en
adultère. Pour cause d'adultère, une femme peut se séparer de son
mari. Elle ne peut rompre le lien qui l'attache à lui, quand même elle
ne se réconcilierait jamais avec lui. Ce lien dure jusqu'à la mort.
En effet, si le nœud conjugal pouvait être rompu par l'adultère de
l'épouse, il s'ensuivrait cette conséquence pleine de danger: la
femme, par son impureté, pourrait se débarrasser de tout lien.
C'est la doctrine même que l'Église devait fixer au Concile de Trente,
dans ce septième canon des articles qui ont trait au sacrement de
mariage. Je le cite parce qu'il ne laisse subsister aucune ambiguïté
et fixe définitivement les devoirs des catholiques en matière
d'indissolubilité conjugale:
«Si quelqu'un dit que l'Église est dans l'erreur quand elle enseigne,
comme elle a toujours enseigné, suivant la doctrine de l'Évangile et
des Apôtres, que le lien du mariage ne peut être dissous par le péché
d'adultère de l'une des parties, et que ni l'un ni l'autre, non pas
même la partie innocente qui n'a point donné sujet à l'adultère, ne
peut contracter d'autre mariage pendant que l'autre partie est
vivante: qu'il soit anathème.»
On a soutenu que, malgré cette déclaration d'unité et
d'indissolubilité, nombre de papes--quand leurs intérêts ou leur
rapacité étaient en jeu--surent tourner la loi du Concile. L'Église
répond très victorieusement qu'elle aima mieux perdre la direction des
âmes anglaises que céder à Henry VIII sur la question de
l'indissolubilité du mariage.
Sur cette question, un Pape aussi libéral que Léon XIII est, à la fin
du XIXe siècle, aussi intransigeant que Clément VII. En 1880, dans une
lettre encyclique dont les termes n'ont pas été oubliés, il a affirmé
que «le mariage est un sacrement» et, d'autre part, que «la société
civile ne saurait avoir le droit de rompre un nœud qu'elle n'a pas
le pouvoir de former».
--L'Église, dit le Pape, ne méconnaît pas que le sacrement de mariage
a encore pour but la conservation et l'accroissement de la société
humaine. Il a des liens et des rapports nécessaires avec les intérêts
humains. Ce sont là vraiment des conséquences du mariage. En ce
qu'elles touchent aux matières civiles, ces choses sont à bon droit de
la compétence et du ressort de ceux qui sont à la tête de l'État.
Mais le mariage même dans son essence?
Il leur échappe. On s'arroge un droit qu'on n'a point, quand on
prétend le dissoudre.
Dira-t-on que le Pape parle ici dans le désert, qu'«il part toujours
de la supposition que les nations modernes lui appartiennent, et qu'il
y a, au XIXe siècle, une chrétienté catholique, comme au moyen âge,
soumise à sa personne»? (De Pressensé.)
A supposer que Léon XIII eût cette vision optimiste de son pouvoir sur
les âmes, il faut reconnaître dans tous les cas que sa parole se fait
entendre très haut en tout pays catholique.
Je trouve l'indication précise de cette influence dans une étude
démographique du divorce et de la séparation de corps dans les
différents pays de l'Europe par M. Jacques Bertillon[5]. C'est, sur la
matière, le seul livre vraiment scientifique que je connaisse. On ne
peut imaginer plus de clairvoyance ni plus de conscience. La
statistique, ainsi maniée, sort du domaine des songes. Elle devient un
fondement solide de l'histoire des mœurs, un oracle qu'on ne peut
se dispenser d'interroger, sous peine de se condamner à l'erreur.
[5] Chez Masson, 1883.
M. J. Bertillon a étudié l'influence des traditions religieuses sur le
divorce. A l'époque où il a publié son livre, le divorce n'était pas
ressuscité chez nous. Il n'a donc pu nous dire comment les choses se
passent pour la France. Je crois qu'il ne le pourrait pas davantage
aujourd'hui. En effet, par suite d'une omission regrettable, la
religion à laquelle appartiennent les époux séparés ne figure pas dans
les statistiques du divorce. On la note en Suisse, on la note dans les
Pays-Bas, on la note en Bavière, c'est-à-dire dans les trois États
d'Europe où les populations catholiques et protestantes semblent se
balancer avec le moins d'inégalité.
Or, voici les conclusions auxquelles aboutit M. Bertillon. Je cite
textuellement:
--Les divorces sont très rares dans tous les cantons suisses
catholiques; leur fréquence est incomparablement au-dessous de la
moyenne suisse. Dans les cantons protestants, au contraire, les
divorces ont une fréquence extraordinaire, dont on ne trouverait
l'exemple dans aucun pays d'Europe.
Voyons les Pays-Bas:
--Non seulement le catholicisme diminue le nombre des divorces, mais
encore les séparations de corps sont plus rares dans les pays
catholiques que dans les protestants.
M. Bertillon se livre à la même étude sur la Bavière et il conclut, en
soulignant comme je fais:
«_Toujours_, la chance du divorce est plus faible pour les catholiques
que pour les protestants[6].»
[6] Le _Bulletin_ de l'Institut international de statistique, qui
vient de paraître à Saint-Pétersbourg, compare les divorces dans
les différents pays de l'Europe. Il y en a dix-sept pour mille
mariages, en Allemagne. C'est un chiffre assez moyen. Le divorce
est surtout répandu en Suisse, où il atteint quarante pour mille.
La France tient le second rang avec vingt et un; puis vient la
Roumanie, avec vingt. De tous les pays, celui où l'on se sépare
le moins est l'Angleterre, une fois et demie sur mille. Les
divorces suisses viennent le plus souvent d'un «consentement
mutuel, et d'un grand relâchement du lien conjugal»; les divorces
français et roumains de sévices et d'injures. L'adultère de la
femme française produit douze divorces sur cent, celui du mari
sept seulement. En Suède, les causes sont multiples: abandon du
mari, abandon de la femme, ivrognerie, violences, tout le théâtre
d'Ibsen.--La classe qui divorce le plus est celle des industriels
et des commerçants. En France et dans la plupart des pays, la
séparation est le plus souvent demandée par la femme; cependant,
en Angleterre, elle est bien plus souvent demandée par le mari,
sans qu'on puisse savoir si cette singularité est fâcheuse pour
l'honneur des maris anglais, ou de leurs femmes. Chose assez
singulière, la plupart des divorcés ont des enfants. Un petit
nombre seulement de conjoints se quittent avant une année
révolue. Mais on en voit beaucoup qui se séparent avant que leur
mariage ait duré un lustre; beaucoup aussi pour qui le divorce
arrive entre la cinquième et la dixième année. L'épidémie est
maxima entre la dixième et la vingtième. Après ce délai, le
divorce est rare. La résignation est l'hôte des noces d'argent.
(_Débats_, 15 sept. 1899.)
S'explique-t-on maintenant pourquoi les catholiques de France ont
considéré le rétablissement du divorce comme une loi de persécution
religieuse?
Sans doute, si l'on publiait en face des noms des divorcés français la
religion à laquelle ils appartiennent, beaucoup d'entre eux écriraient
«catholiques». Ils ne songeraient pas à se déclarer libres penseurs.
Or, tous ces catholiques-là sont perdus pour l'Église. Elle les met
hors de sa communion s'ils se remarient.
Regardez maintenant par qui a été patronnée la loi du divorce, qui
s'est élevé contre elle? Il vous faudra conclure que, comme la loi de
la neutralité et de la laïcisation de l'hôpital, elle a été surtout
en pays catholique une loi dirigée contre la discipline catholique.
Cela fit son succès.
Cela pourrait causer sa déchéance.
XIV
LE DIVORCE DANS LE PEUPLE
Je prie ceux qui liront ce chapitre de l'entendre comme un appel au
secours. Il est entendu que nos dissensions intestines nous ont fait
bien du tort. Ce préjudice est peut-être le plus grave de tous: elles
ont détourné l'attention de nos misères véritables; nous ne portons
pas la main où nous sommes malades,--si atteints, qu'il y a urgence
d'apporter le fer rouge dans ces plaies-là.
Quand après quelques hésitations sur le choix du sujet qui serait la
suite la plus naturelle d'une enquête sur la famille française à la
fin du XIXe siècle, je me suis arrêté à ce sujet du Divorce, je n'ai
pas cédé au vain plaisir d'ajouter quelques scènes de comédie aux
vaudevilles excellents qui déjà ont été écrits sur cette matière. Tout
de suite j'ai eu la douleur de constater que la bouffonnerie tournait
à la tragédie la plus noire. On s'était mis en route, le sourire du
scepticisme aux lèvres, avec une complaisance un peu dédaigneuse pour
ces gens de plaisir qui, ayant détruit entre eux tous les liens
d'estime, demandent qu'on les affranchisse de cette dernière
contrainte: le lien légal. La loi avait été votée dans cette
préoccupation de suprême politesse. Peut-être aussi songeait-on aux
auteurs dramatiques qui, ayant épuisé la démonstration des trois ou
quatre cas exceptionnels où l'indissolubilité du mariage pèse
lourdement sur des innocents, réclamaient qu'on fît enfin une brèche
dans le mur qu'ils avaient si consciencieusement battu du bélier.