au Parlement les auteurs de la loi du divorce, les rédacteurs de
l'article 230, répondent par leur verdict:
--Non. Il n'est pas vrai que l'adultère de l'homme et l'adultère de la
femme puissent être placés sur un pied d'égalité! La faute de l'homme
est une faute d'un caractère moral. C'est un manque d'élégance, une
indélicatesse, peut-être un péché, en tout cas elle n'intéresse que
l'épouse; elle ne lèse pas les enfants. L'adultère de la femme est le
plus grand crime social. Il ébranle l'édifice que les hommes ont bâti
sur tant de ruines.
Quand je songe à cette violence que les gens qui avaient besoin de
leur liberté ont faite à l'opinion, au vieux droit latin, pour trouver
leurs commodités dans une loi nouvelle, je ne puis m'empêcher de
penser que le divorce est destiné à être emporté par tout mouvement
moral qui réveillerait, chez ce peuple, le goût de ses traditions.
L'idée de l'égalité des deux sexes dans l'amour n'est point née sur
notre sol. Ce n'est point une égale, mais une reine que le Français
aperçoit dans la femme. Volontairement il lui a consenti ce privilège
exorbitant, en contradiction avec les instincts, avec la grossièreté
des appétits de l'homme: le mariage indissoluble. Le jour où la femme,
déséquilibrée, démoralisée, perversement conseillée, vient à
s'imaginer que l'homme a inventé à son profit la nécessité de la
fidélité de l'épouse, le jour où elle prétend à l'égalité dans la
faute, elle fait tomber le mariage des hauteurs où l'amour l'avait
élevé dans les dégradantes vicissitudes du concubinat.
VI
EN PLEINE COMÉDIE
Nous venons de passer en revue les cas où l'adultère de l'un des deux
conjoints excite la colère de l'autre partie et lui est un prétexte à
demander le divorce. Restent les cas,--beaucoup plus nombreux qu'on ne
croit,--où l'adultère est une comédie, concertée entre les deux époux,
voire une situation extralégale, qui a reçu leur double approbation.
Reste encore le flagrant délit qui a été truqué comme un coup de
théâtre par l'un des deux époux désireux de se débarrasser de son
conjoint.
Les difficultés que l'on éprouve, comme il a été dit, à faire
constater par un commissaire de police l'adultère d'un infidèle
devaient conduire logiquement des amateurs de divorce peu scrupuleux à
préparer un traquenard où l'on serait sûr d'étrangler le conjoint dont
on avait décidé de se défaire.
Je me hâte de dire que je ne connais point d'exemple qu'un homme--ce
qu'ils appellent un «professional lover»--ait fait marché avec un
mari, désireux de mettre sa femme dans son tort. On voit beaucoup de
choses dans le monde, dans notre monde. On n'y a pas vu cela.
Probablement parce que la femme, assez dégradée pour s'éprendre d'un
si abject amant, a, généralement, dispensé son mari de la nécessité
d'élaborer un flagrant délit si machiavélique.
Mais il n'en va pas de même de l'autre bord, et l'on conçoit qu'un
mari,--voire assez prudent,--se laisse prendre facilement aux avances
d'une demi-mondaine, soudoyée par l'épouse légitime, ou, tout
simplement, aux agaceries d'une femme de chambre un peu friponne et
entièrement dévouée à sa maîtresse. Car, il n'y a pas à dire,
l'article 230 est formel:
«La femme peut demander le divorce pour cause d'adultère de son mari.»
Et, quand la belle mademoiselle X..., convenablement rétribuée, a pris
la peine d'avertir, elle-même, par un petit bleu, l'épouse outragée,
qu'on pourra, entre cinq et six heures du soir, la surprendre en train
d'exécuter les conditions de son contrat;--quand Julie a fait savoir à
madame que, sûrement, monsieur passera par sa chambre en rentrant du
Cercle, le pauvre niais qui tombe dans le sac peut bien affirmer au
commissaire:
--Mais une cocotte, ça ne compte pas! Une femme de chambre non
plus!...
Ce magistrat, au fond attendri, est obligé de lui répondre, avec une
nuance de pitié:
--Je ne vous dis pas, monsieur!... Mais il y a l'article 230!...
Madame votre épouse obtiendra le divorce contre vous... Un échange de
fantaisie,--même avec une professionnelle,--c'est un adultère aux yeux
du Tribunal, si l'un des contractants est marié. D'autre part, la
nécessité où l'on m'a mis d'entrer dans l'alcôve donne à
l'indiscrétion de ma présence le caractère légal du flagrant délit. Le
motif du divorce est péremptoire...
On prétend--je n'en veux rien croire--qu'il y a des médecins assez
dénués de sens moral pour chuchoter, dans certains cas, à l'oreille de
leurs clientes le nom d'une avorteuse et pour leur dire:
--Venez me trouver ensuite.
De même des gens qui ne croient pas facilement à la vertu affirment
qu'il s'est trouvé des avocats sans scrupule pour donner
mystérieusement à leurs clientes l'adresse d'agences très parisiennes
qui disposent de comparses irrésistibles et qui se chargent, dans le
besoin, d'organiser un flagrant délit bien légal.
Faut-il vous dire que je tiens ces racontars pour de pures médisances?
Ce qui est certain, c'est que j'ai souvent reçu--et, sans doute,
vous comme moi,--sous belles enveloppes cachetées, avec des
affranchissements de quinze centimes, des prospectus très explicites
de ces agences discrètes qui se chargent «de toutes recherches
délicates dans l'intérêt des familles». La «surveillance» est une des
mamelles qui les font vivre; l'autre c'est le «flagrant délit
concerté».
--J'ai connu, m'a dit un praticien du divorce, beaucoup de gens qui
avaient eu la faiblesse de céder à ces sollicitations. Il m'en vient
encore tous les jours qui me disent: «J'ai reçu un prospectus
d'agence...» Je les mets en garde contre la tentation de s'en servir.
En effet, la plupart du temps, l'expérience coûte horriblement cher et
elle n'aboutit pas. Les agences fournissent à leur clientèle des
romans très pathétiques... Si l'on se fie à leurs indications, on fait
chou blanc. L'agence en est quitte pour s'excuser sur les difficultés
des «filatures», sur un changement de fiacre qui a dépisté. Cependant,
le «filateur», qui souvent a simplement pris la peine de rédiger son
petit mémoire, d'imagination, dans une brasserie, en buvant des bocks,
se fait communément payer soixante à quatre-vingts francs par jour.
Et cet homme d'expérience ajoutait:
--Si l'on est décidé à organiser un flagrant délit, il vaut mieux
opérer soi-même, traiter de gré à gré avec une belle personne, experte
à jouer la comédie de l'amour, qui ne s'effraye pas trop à la pensée
que deux hommes à la fois, l'amoureux et le commissaire, la verront
dans un déshabillé galant. Mais que d'embarras se préparent, dans la
suite, les imprudentes qui usent de tels moyens pour se défaire de
leurs maris! Leurs complices les font aller où elles veulent. Elles
menacent d'avertir le mari, le commissaire de police, le Tribunal, de
la fourberie de leur connivence. On en a vu qui feignaient les
remords. Et un remords, voyez-vous, chez un complice qui est maître de
votre secret, c'est encore plus dispendieux à nourrir que le simple et
normal appétit de chantage.
Malgré ces sages conseils, le flagrant délit truqué aura toujours des
amateurs: il y a des gens qui savourent, avec une volupté presque
sadique, les émotions de la chasse à l'affût.
Avec l'adultère de commun accord, non seulement toléré par les époux,
mais amicalement accepté, la comédie s'élargit encore.
Il ne faudrait pas croire qu'il soit seulement en usage dans le
peuple, le petit contrat, que des époux, rassasiés l'un de l'autre, et
pourtant bons camarades, se signent, bénévolement, après dîner,
enchantés de se trouver si d'accord, et de régler leurs affaires sans
tapage, sans dépenses, sans intervention de magistrats.
Sans doute les maçons, les journaliers, tout le petit peuple qui vit
dans la promiscuité de ces grandes casernes de misère où les mœurs
du phalanstère renaissent nécessairement, ont une tendance à passer,
sans gêne ni souci, à travers les scrupules de la loi, comme de très
petits oiseaux par les mailles d'un filet trop large. Mais j'ai là
sous les yeux cinq ou six affaires typiques où des bourgeois, des
négociants, sont en cause.
Voici deux couples qui habitaient la même maison. Ils vivaient amis et
se fréquentaient assidûment. Un beau soir,--en tirant les Rois,--ils
s'avisent que ce serait tout à fait divertissant d'en user comme au
quadrille où l'on change de dames. Il se trouve que les quatre
volontés sont consentantes. M. X... a depuis longtemps du goût pour
madame Y..., qui le trouve charmant; M. Y... a le cœur touché au
vif par la grâce de madame X..., et il en est agréé. Pourquoi ces
quatre conjoints se rendraient-ils malheureux? L'échange qu'on va
faire met les maris au-dessus du ridicule et les femmes à l'abri de la
jalousie. Il ne reste donc qu'à trouver une formule de contrat. On la
rédige séance tenante:
«Il est entendu qu'à partir de ce jour, moi, X..., je concède à Y...
ma femme Juliette. Il me donne en échange sa femme Ernestine.»
J'ai vu le contrat, écrit sur beau papier timbré, parafé par les
quatre intéressés au-dessous de cette formule d'usage:
«Fait double à Paris, de bonne foi et de bonne amitié.»
Dans le monde, on se signe aussi des petits papiers. Une femme, riche
et amoureuse, abandonne une partie de son revenu à un mari indigne
pour qu'il la laisse vivre selon la pente de son cœur. Cela
s'appelle «se rendre sa liberté», cela ne note pas nécessairement
d'infamie le conjoint qui vend sa tolérance à beaux deniers comptants.
--Si vous voyez si peu de vrais mondains, me disait une femme
d'esprit[2], user du divorce, ce n'est pas pour des motifs honorables:
_c'est parce que le monde est trop immoral_. Au moment du mariage, le
mari s'est arrangé au mieux de ses intérêts dans le contrat. Il a donc
tout à perdre dans le divorce. Il n'en veut point. Il fait comme ce
philosophe, merveilleusement moderne, que Gyp nous a peint dans son
_Journal d'un grinchu_, qui s'arrête à temps dans la voie de la
jalousie et de l'indignation, pour ne pas être obligé d'user des
facilités gênantes que lui donne la loi nouvelle.
[2] Madame Aubernon de Nerville.
Voilà les mœurs des époux qui tournent autour de l'adultère. Elles
feront rire ceux que le cynisme divertit. Je les tiens pourtant, dans
l'occasion, moins comiques que les décisions des magistrats qui les
jugent.
On a vu avec quelle facilité ils accordaient le divorce à la brassée,
pour les motifs les plus futiles? Il leur arrive de le refuser à des
époux qui se sont donné des signes si injurieux de leur mépris
réciproque.
Je songe, en ce moment, à un procès qui n'est pas bien ancien et qui,
en son temps, a diverti Tout-Paris. Il mettait en scène un financier,
une dame du corps de ballet et le mari _in partibus_ de cette légère
créature.
A tort ou à raison, la danseuse avait persuadé au financier qu'il
était la cause principale d'un grand mal de genou pour lequel elle
avait dû, toute une année durant, s'éloigner des planches. Après
cela, il fallut donner un nom à un enfant qui était né dans la maison.
Le financier usa d'un moyen pratique. Il découvrit un personnage peu
scrupuleux et très désargenté qui, pour une bonne somme, accepta
d'épouser la danseuse, de donner son nom à l'enfant et de passer la
Seine afin d'aller habiter dans un quartier fort éloigné.
Il arriva que cette danseuse et ce mari, qui réellement ne se voyaient
jamais, trouvèrent cependant moyen de se brouiller. L'idée qu'ils
étaient unis l'un à l'autre--voire par un lien virtuel--leur devint
insupportable. Ils se mirent d'accord pour demander le divorce. Ils
prouvèrent que leur mariage avait été une farce; ils attendirent avec
confiance la sentence du Tribunal.
On leur répondit par un refus.
Les considérants du jugement sont de ceux qu'il convient de citer:
«Attendu que la femme qui connaissait les relations de son futur mari
avec une autre femme y avait consenti, et même qu'elle avait stipulé
que ces relations continueraient après le mariage, elle ne peut
prétendre trouver dans l'adultère de son mari une cause péremptoire de
divorce, alors surtout qu'elle a avoué ne point poursuivre contre son
mari la vengeance d'une injure, mais l'affranchissement de l'autorité
maritale.
»Attendu, d'autre part, que le mari ne peut se fonder pour obtenir le
divorce sur l'inconduite et spécialement sur l'adultère de sa femme,
lorsque, ayant contracté mariage uniquement dans le but de participer
à la fortune opulente de sa femme dont il n'ignorait pas le passé, et
de donner son nom à l'enfant dont elle était mère, et ayant, lors du
mariage, consenti à ce que sa femme conservât une habitation distincte
de la sienne, il n'a pu se méprendre sur les conséquences qui
pouvaient en résulter, au point de vue de la fidélité conjugale...»
Allons, il n'y a pas à dire: de toutes les marionnettes que Guignol
met en scène, c'est encore l'homme à la toque qui est le plus bouffon.
VII
QUE DEVIENT LE MARI?
Il n'y a personne qui n'ait assisté, au moins une fois dans sa vie, à
un de ces banquets de goût douteux où un «fils à papa» qui a
longuement scandalisé quelque ville de province par sa voyante
inconduite réunit les célibataires, compagnons de ses médiocres
plaisirs, pour enterrer joyeusement «sa vie de garçon». On porte là,
en vers et en prose, des toasts où la liberté du célibat est célébrée,
en termes dithyrambiques, par des personnages qui, pour la plupart,
sont ligottés dans d'imbéciles liaisons, plus étroitement que des
nouveau-nés en lisière.
Il est donc entendu que le mariage est une geôle et qu'il faut
s'attendrir sur ceux qui s'y résignent.
Une telle opinion de l'intimité conjugale s'expliquerait mieux chez un
mari fraîchement divorcé que chez un fiancé tout neuf. On
comprendrait, à la rigueur, que l'affranchi réunît quelques vieux amis
dans un cabaret, pour célébrer, coupe en main, sa liberté reconquise.
L'expérience prouve que ce n'est pas ainsi qu'il en retourne. On peut
affirmer comme un axiome que le divorcé _n'a pas assez du mariage_; il
a assez de son mariage. Ce n'est pas précisément la même chose.
--Les divorcés? me disait un des philosophes qui viennent de faire mon
éducation, ils sont encore plus pressés de se remarier que les veufs!
Presque toujours, ils n'ont songé à reconquérir leur liberté que pour
convoler. Leur choix était arrêté d'avance. Ainsi, d'une certaine
façon, ils font du mariage le plus précieux des éloges. J'en connais
qui ont divorcé jusqu'à trois fois. On pourrait croire que,--après
tant d'aventures--ils estiment qu'une bonne liaison suffit à abriter
leur inconstance ou leur malchance?... C'est un quatrième mariage
qu'ils convoitent! Et vous me permettrez de dire qu'avec ces
francs-tireurs la question religieuse--aussi bien que la question
morale,--est écartée. Ils aiment le mariage pour lui-même, parce
qu'ils en ont tâté, comme les alcooliques rêvent du verre de marc.
Qui donc notre divorcé épousera-t-il?
Les braves gens diront:
--Sa complice, s'il a été assez habile pour éviter la surprise du
flagrant délit et si ses habitudes d'adultère n'ont été invoquées
contre lui par sa femme qu'au titre d'«injure grave».
Décidément, les gens réguliers n'entendront jamais rien à la
psychologie de ceux qui ne le sont pas. Ils seront, dans l'occasion,
assez surpris d'apprendre ceci:
Il est infiniment rare que l'époux adultère, auquel le divorce rend sa
liberté, épouse sa complice.
--Pourquoi?
--Simplement parce qu'il en a assez, plus simplement encore parce
qu'il la connaît et que l'homme a une tendance à n'épouser que les
femmes qu'il ne connaît pas ou qui lui résistent.
A supposer que ladite complice le tourmente pour passer par la mairie,
il lui répondra:
--A quoi bon?... Tu ne vas pas m'attendrir avec tes scrupules, puisque
tu m'as cédé? Tu ne me diras pas que ton mariage faciliterait ton
entrée dans le monde? Les débats de mon affaire ont été trop bruyants
et si le monde tolère le ménage à trois quand deux des époux ont passé
par l'église, il ferme ses portes au mariage à deux quand ces deux
n'ont reçu que la bénédiction du maire. Tu ne me parleras pas
davantage des enfants que nous avons déjà eus ensemble?... Notre
mariage ne changerait rien à leur situation. Adultérins ils sont,
adultérins ils demeureront, alors même que moi, leur père, je
t'épouserais, toi, leur mère.
Telle est en effet la loi. Elle considère l'adultère comme un crime
contre le mariage et elle entend que les conséquences de cette faute
soient éternelles. Tant pis pour les innocents! Les deux coupables
pourront rentrer dans la régularité; eux, ils porteront toute leur vie
le poids d'une faute qu'ils n'ont pas commise, car il se mêle à tout
cela des questions d'argent et on n'ignore pas que l'argent fait toute
la moralité d'un contrat d'amour.
Le divorcé se remarie avec d'autres divorcées (c'est rare), parfois
avec des veuves, surtout avec des jeunes filles.
Je le regrette, mais cela est ainsi.
Si c'est sa femme qui s'est mise dans son tort, il aura pour lui
l'attendrissement illimité d'une foule de personnes romanesques qui
aspirent de très bonne foi à jouer l'emploi de consolatrices. S'il est
divorcé sans enfants, il se trouve «exactement dans la situation d'un
jeune homme».
--Mais, pardon, il ne peut pas mener sa femme à l'église!
--Ah çà! mon pauvre monsieur, d'où sortez-vous? Nous avons déjà
constaté que le monde,--par hypocrisie,--refusait le tour de valse aux
époux qui n'ont pas été bénis dans une église, dans un temple ou dans
une synagogue... Mais le monde, ce n'est rien! En dehors de lui, on en
use comme on veut,--comme on peut.--Les pères de famille n'ont déjà
point tant de facilité à établir leurs filles! Les filles--si elles
sont pieuses--espèrent toujours que l'ancienne femme mourra et
qu'alors, elles pourront régulariser leur situation... Enfin, l'état
civil est là qui, dans tous les actes publics, traitera les époux en
gens réguliers et les fils en enfants légitimes. Tout le monde
aujourd'hui, voyez-vous, fait bon accueil au gendre divorcé, les
libres penseurs, les indifférents, les tièdes de toutes les religions.
Il n'y a que les catholiques intransigeants qui lui montrent la porte.
Et encore!... Il ne faudrait pas qu'un comte authentique, porteur d'un
très beau nom, s'avisât--après son divorce--de demander une petite
bourgeoise en mariage... Vous verriez fondre les scrupules!... On ne
se sent jamais tout à fait en dehors de la confession catholique,
quand on est comtesse.
Je laisse à mon informateur la responsabilité de son scepticisme.
J'entre sans lui dans l'analyse des sentiments de l'homme que le
divorce vient de faire libre.
Beaucoup m'ont demandé:
--Que pense-t-il de son ancienne femme?
S'il ne la hait pas définitivement, il n'éprouve à son endroit qu'une
superbe indifférence. Ceci, en effet, est bien masculin: l'homme ne
doute pas qu'en se privant de lui sa femme n'ait fait une perte
irréparable. Il lui vient très rarement dans l'esprit qu'elle pourra
trouver un second mari. Elle a pour lui si peu de charme qu'elle lui
paraît devoir en manquer définitivement aux yeux des autres. Le
divorcé demeure dans cet état jusqu'au jour où il apprend que sa femme
va se remarier.
Alors il arrive que son indifférence fond tout d'un coup et que
brusquement il se réveille jaloux.
Je cite ici un fragment de lettre qu'un correspondant indiscret place
sous mes yeux:
«Te souviens-tu, mon cher ami, comme tu as été de mauvaise humeur
quand tu as vu ce que j'avais fait de ta jument alezane? Il faut dire
que tu me l'avais vendue dans un piteux état! Mais un an de pré, le
feu aux quatre membres, et, permets-moi de te le dire, un meilleur
embouchage avec une main légère au bout des rênes, cela vous
transforme un animal. Confesse la vérité: tu as été jaloux quand tu as
vu passer ta Norma sur mon phaéton, dans l'avenue des Acacias? Tu m'en
as un peu voulu? Moi, je me disais: «Est-il bête!» Je te pardonne...
Hier, j'ai vu Hélène à l'Opéra. Je ne l'avais pas rencontrée depuis
son remariage. S'est-elle aperçue que je la lorgnais? A-t-elle fait
exprès de prendre cet air heureux, brillant, que je ne lui connaissais
pas? Son mari était debout derrière elle. Tu me croiras si tu veux,
j'ai eu un vertige. Un quart de seconde je me suis demandé si je
n'allais pas m'arranger pour bousculer mon successeur dans la descente
de l'escalier et pour le souffleter.»
L'homme du peuple, lui, n'hésite pas. Un de mes amis avait à son
service un couple de domestiques. La femme avait cette beauté brune
qui plaît tant aux simples. Elle en profita pour se mal conduire. Son
mari divorça et il épousa une cuisinière qui, elle aussi, était dans
la maison. Le couple avait quitté sa place, quand leur ancien maître
s'avisa qu'on lui avait soustrait des lettres qui avaient pour lui de
l'importance. Le tout se termina par une perquisition chez les
nouveaux époux et une confrontation chez le chef de la Sûreté. Là,
devant sa seconde femme, le malheureux garçon confessa sa jalousie. Il
avait cru s'emparer d'une correspondance de la coupable. Et comme M.
Cochefert, qui, lui, est un psychologue, disait:
--Mon pauvre malheureux!... J'en suis sûr vous rencontreriez cette
femme qui vous a tant fait souffrir au bras d'un autre homme, vous ne
seriez pas maître de vous; vous oublieriez qu'elle ne vous est plus
rien, qu'elle est libre, et peut-être il coulerait du sang...
Devant sa seconde femme, le divorcé baissa la tête:
--C'est vrai ce que vous dites là, monsieur le chef de la Sûreté!...
Je ne me connaîtrais plus... Non, je ne peux pas vous promettre que je
me connaîtrais!
Les amateurs de faits divers et des vrais romans de Cour d'assises
sont édifiés sur ce chapitre. Il n'y a que les Normands de Maupassant
qui, avant de donner libre cours à leur jalousie, vont demander à
monsieur le maire «s'ils ont le drèt». L'homme du peuple fait toujours
une concession à la loi quand il accepte ses contrôles. C'est une
complaisance que peut lui arracher l'amour. Il s'en affranchit dans la
haine. Il nous crie alors dans sa colère le mot de la vérité et de
l'instinct: Quand il y a eu amour entre un homme et une femme, il
n'est pas de loi humaine qui puisse les faire étrangers l'un à
l'autre.
Cela est si vrai que le nombre est grand, surtout aux environs de la
trentaine, des époux divorcés qui, secrètement, reviennent l'un à
l'autre après que le divorce les a séparés et que, parfois, le
remariage a engagé au moins l'un des deux dans de nouveaux liens.
Je lis dans les lettres d'une procédure qu'on met sous mes yeux:
«Nous ne pouvons pas nous entendre... Divorçons, ma pauvre amie!...
Peut-être que dans peu de temps d'ici nous ferons un amant et une
maîtresse qui ne se querelleront pas.»
Voici qui est plus grave:
«Je ne peux pas vous demander, ma chère, de changer quelque chose à
votre train. J'aime que vous soyez jolie, je sais que cela coûte cher
et je sais aussi que je ne peux plus payer vos notes. Qu'arrivera-t-il
donc... fatalement? Dans quelques mois vous serez la maîtresse de X...
qui vous guette, qui vous veut, à qui vous finirez par vous vendre
malgré vos répugnances. Et moi, je serai malheureux, odieux et
ridicule. Quittons-nous bons amis sur un prétexte. Épousez ce vieil
imbécile de X... Et alors tu seras toute à moi avec le charme du
mystère et du fruit défendu. Il n'y avait peut-être que cela qui nous
manquait pour être définitivement heureux...»
Cette lettre n'est pas une invention. Elle a été produite au cours
d'un procès, par «ce vieil imbécile de X...» qui, après son mariage
avec l'élégante sournoise, avait surpris la lettre imprudente dans un
sachet très parfumé.
Bonnes ou mauvaises, ces mœurs acheminent les époux au remariage.
Les jurisconsultes de notre temps l'ont envisagé comme un bienfait.
Ont-ils eu raison? Cela est matière à dissertations.
«La loi des Maldives, dit Montesquieu, permet de reprendre une femme
qu'on a répudiée. La loi du Mexique défendait de se réunir sous peine
de la vie. La loi du Mexique était plus sensée que celle des Maldives.
Dans le temps même de la dissolution, elle songeait à l'éternité du
mariage; au lieu que la loi des Maldives semble se jouer également du
mariage et de la répudiation.»
Qu'aurait dit l'auteur de _l'Esprit des lois_ s'il avait pu deviner
que la loi des Maldives, un jour, serait la nôtre?
VIII