«Il ne s'agit pas de simples mouvements de vivacité, de quelques

paroles dures, échappées dans des moments d'humeur ou de

mécontentement, de quelques refus, même déplacés, de la part de l'un

des époux,--mais de mauvais traitements personnels, c'est-à-dire

d'_actes de cruauté_, de voies de fait qui ne sont pourtant pas de

nature à mettre en péril la vie du conjoint.»

On me permettra d'être discret sur l'article.

On nous a raconté dernièrement la macabre histoire d'une femme qui,

pour punir son mari d'actes répétés d'ivrognerie, a imaginé de le

gonfler avec un soufflet par des procédés qui auraient indigné

l'honnête Diafoirus. Le mari, enflé comme une outre, a failli mourir

de péritonite. J'ignore s'il s'est corrigé de son ivrognerie ou s'il a

demandé le divorce, mais je suis sûr que nous sommes là en face d'un

cas de sévice grave exercé par la femme sur son mari.

Dans la plupart des occasions, c'est le mari qui exerce sur sa femme

des sévices graves. Dans l'ombre de la vie conjugale, la femme est, au

pouvoir du mari, chose livrée. Il fallait pourtant la protéger dans

sa santé et dans son corps: c'est l'affaire des sévices. Un jugement a

déclaré que le fait pour un mari de bousculer la défense des médecins

et de poursuivre l'exercice de ses droits, en dépit de la maladie, ou

simplement de la douleur, est un sévice grave. Mais toutes ces misères

font partie des secrets que l'on a de la répugnance à étaler. L'excès

est rare; le sévice est presque toujours déguisé; c'est dans l'injure

que l'on se réfugie.

On a dit:

«Les injures sont, au moral, ce que sont au physique les sévices ou

les excès.»

Cette définition juste est insuffisante, et les auteurs discutent:

--Une _injure_, disent-ils, c'est toute expression outrageante, tout

terme de mépris qui ne renferme l'imputation d'aucun fait. A fortiori

y a-t-il injure quand il y a diffamation.

Cette définition, pour ainsi dire classique, s'élargit singulièrement

en matière de divorce. Elle devient si vague, qu'elle permet aux époux

désireux de se tourner le dos de recourir au Tribunal, quels que

soient leurs motifs de discorde.

En ce sens, on a pu dire sans exagération:

--Verbale ou réelle, l'injure est un vaste réservoir où viennent se

réunir toutes les causes de divorce, non prévues par le législateur.

Je vous prie de vous reporter à l'axiome par lequel ce chapitre

débute:

«Les époux divorcent à cause des défauts de caractère qui les rendent

insupportables l'un à l'autre. C'est l'incompatibilité d'humeur,

déguisée sous le passe-partout de l'injure grave, qui est la cliente

attitrée du divorce.»

Si, d'autre part, vous voulez bien vous souvenir que l'injure--même

grave--est un motif, non point «péremptoire», mais «facultatif» du

divorce, vous serez mieux préparés à apprécier par vous-mêmes les

faits que je soumets à votre libre jugement.

Côté des plaidants:

Un homme du monde, très connu, vient trouver un avocat de ses amis:

--Mon cher, il faut que tu me rendes un service... Je veux divorcer.

--Diable! Tu as donné des coups à ta femme?

--Tu n'y penses pas!

--Alors, vous vous êtes dit des injures?

--Nous sommes des gens bien élevés!...

--Ah!... ah!... Alors... comment dire?... Tu as des soupçons que ta

femme...

Le mari qui veut divorcer prend un air menaçant:

--Je ne suis pas en humeur de plaisanter!...

L'avocat fait le geste qui signifie:

«Je donne ma langue au chat.»

On lui répond:

--Voici: ma femme et moi, nous ne pouvons plus nous supporter...

--Mais ça, mon bon, c'est de l'incompatibilité d'humeur!... Et le

Tribunal ne veut pas en entendre parler!...

--Arrange-toi!

--Il y a un moyen...

--J'en étais sûr!... Lequel?

--Laisse-moi ma liberté... Au lieu de plaider pour toi, je plaiderai

pour ta femme,--contre toi. Nous sommes de vieux camarades, n'est-ce

pas?... Je sais comment tu vis?... Nous n'aurons pas de peine à faire

comprendre au Tribunal que tu as imposé à ta femme toutes sortes

d'injures graves...

Le divorce a été prononcé, et si le chassé-croisé, exécuté par un

avocat, homme d'esprit, est un fait en somme exceptionnel, tous ses

confrères savent rédiger le scénario qu'on intitule «injures graves».

Cela s'appelle «organiser une procédure».

Voyons maintenant le côté du Tribunal.

Puisque la loi donne aux magistrats le droit d'apprécier à leur

fantaisie la valeur des motifs injurieux, ils auraient tort de ne

point se distraire aux dépens de leurs contemporains, quand l'occasion

leur en est offerte.

Voici par exemple une jeune femme: depuis six mois qu'elle est mariée,

elle a refusé à son mari--sous des prétextes divers--l'usage de ses

droits. Il s'est dépité, cet homme! Il a pris la clef des champs,

et--ô changeante humeur des femmes!--la récalcitrante est désolée.

Elle fait faire à la barre, par son avocat, «des offres réelles»:

--Nous sommes disposée, messieurs...

Comment ne pas approfondir une telle affaire? Comment retenir, contre

une femme si repentante, le chef d'injure grave?

Mais si une charbonnière se plaint de ce que son mari lui a donné des

coups de bâton, on lui refuse le divorce.

Et, si elle demande pourquoi, on lui répond:

--Parce que ça se fait dans votre monde...

D'autre part, on accorde le divorce à une femme que son mari a traitée

de «rosse» devant ses enfants et ses domestiques. On le refuse à un

mari à qui une femme a écrit: «Sganarelle» à la craie, dans le dos,

sur son paletot, un soir qu'il allait jouer une manille à son café. On

affirme qu'un mari n'a pas commis d'injure grave envers sa femme s'il

a écrit à de «vieux amis»:

«J'ai affecté de l'aimer parce que je convoitais sa fortune et pour

payer mes dettes.»

Au contraire, on est révolté par ce propos d'alcôve d'un mari peu

galant, marié sous le régime de la séparation de biens:

--Madame, si vous vouliez me laisser toucher les loyers, mon humeur

serait toute différente...

Y aurait-il deux poids et deux mesures?

Nous savons tous que les magistrats français sont incorruptibles.

Malheureusement, il n'est pas aussi démontré qu'ils soient

définitivement détachés des soucis de leur avancement et des petits

profits de la galanterie.

--Eh bien! est-ce qu'on ne s'embrasse pas? disait naguère, à une

cliente charmante, un président de Chambre à la Cour. Il avait promis

d'être très gravement touché d'une injure très légère.

Tirons un voile sur ces faiblesses du juge et contentons-nous de

constater sans plus de colère:

Le divorce français est une comédie que le magistrat dénoue à son bon

plaisir.

IV

L'ADULTÈRE

On l'a vu, après la condamnation de l'un des époux, à une peine

infamante, l'adultère du mari ou de la femme est la seule cause

_péremptoire_ du divorce.

Voici, à ce sujet, quelques-uns des chiffres que nous fournit la

statistique:

Adultère du mari:

En 1891: 469

En 1892: 569

En 1894: 611.

Adultère de la femme:

En 1891: 994

En 1892: 1090

En 1894: 1083.

La lecture de ces chiffres provoque tout d'abord ces réflexions:

On est surpris de voir que l'adultère, cause péremptoire du divorce,

est si rarement invoqué par les époux et que,--lorsque le total moyen

des divorces prononcés pour excès, sévices ou injures graves est de

_six mille cinq cents_ par année,--celui des divorces prononcés pour

cause d'adultère soit bien juste de _seize cents_. Évidemment, ces

chiffres ne représentent pas le nombre réel des ruptures de mariage

dont l'infidélité conjugale est la cause. Les époux en litige ont

répugnance ou difficulté à invoquer l'adultère légalement constaté

comme cause péremptoire du divorce.

Ils ont une répugnance:

Il suffit d'avoir lu nos auteurs comiques, de Molière à Labiche, pour

se convaincre qu'en France, le mari trompé a toujours fait rire son

voisin à ses dépens. Or, nous sommes dans le pays où le ridicule tue.

J'entends dans cette «classe du milieu» que l'on appelait autrefois

bourgeoisie et qui incarne l'idéal légal, l'âme du droit dans notre

race. Tout en haut, et tout en bas, il semble que ce sentiment de

ridicule s'affaiblisse. En bas, parce qu'on ignore le droit et que

l'on a un penchant à vivre selon les inclinations de la liberté

naturelle. En haut, parce que l'amour est presque toujours exclu des

combinaisons du mariage et que l'on trouve logique, quand les

convenances sont satisfaites, de rendre son indépendance à l'égoïsme.

--Monsieur, disait naguère à un gentilhomme de bonne maison une mère

de famille, très bourgeoise, qui a eu le tort de devenir la

belle-mère d'un comte authentique, monsieur, quelle conduite

affichez-vous donc vis-à-vis de ma fille? Vous-même vous lui avez

présenté l'homme qui lui fait la cour et à qui vous semblez déléguer

vos privilèges de mari!... Savez-vous, monsieur, que l'on n'a pas le

droit de tenter une femme?... Certes, j'ai foi dans la vertu de ma

fille. Voilà au moins trois générations que nous connaissons notre

histoire: elle se souviendra que, depuis trois générations, pas une de

ses grand'mères n'a failli!

--Moi, madame, répondit le gendre, depuis beaucoup plus longtemps que

vous, je suis au courant des faits et gestes de mes grand'mères. Je

n'ai qu'à lire l'histoire pour connaître les noms de leurs amants.

Chacun, n'est-ce pas, a les habitudes de son milieu? Vos scrupules

peuvent être honorables dans le vôtre; dans le mien, ils sont

déplacés: c'est une affaire d'éducation.

Cette commode théorie est en train de séduire des esprits notoirement

bourgeois. En effet, ceci est un des effets les plus certains que le

divorce ait apportés dans nos mœurs: il a diminué de beaucoup, pour

tous les maris, le ridicule qu'il y avait «à en tenir». L'infidélité

d'une femme dont on peut se débarrasser par voie légale n'a guère plus

d'importance que l'infidélité d'une maîtresse. On se vengeait de

l'infidélité d'une maîtresse en la plantant là. Notre race est

persuadée que, dans toute union durable entre un seul homme et une

seule femme, le profit est pour la femme et non pas pour l'homme.

C'est donc la femme qui apparaît comme châtiée, au moins comme dupée,

quand l'homme s'en va. Mari ou amant, il n'a pas le rôle ridicule; il

a l'emploi,--plus satisfaisant pour son amour-propre,--du lésé qui se

venge.

Cet état d'esprit, tout nouveau en France, explique que le nombre des

maris qui, bravant l'antique préjugé du ridicule, n'hésitent pas à

faire constater officiellement l'adultère de leurs femmes, soit plus

nombreux que le nombre des femmes qui appellent le commissaire de

police pour avoir un témoin assermenté des outrages d'infidélité qu'on

leur fait subir.

Car ces chiffres de la statistique officielle ne peuvent tromper

personne,--excepté quelques étrangers, hostiles à tout ce qui est

français et qui, sur la foi des romanciers et à la suggestion de leur

inimitié congénitale pour nous, feignent de croire qu'en France, à la

fin du XIXe siècle, le nombre des femmes qui trompent leurs maris est

vraiment supérieur au nombre des maris qui font une écumoire de leur

contrat.

La vérité, c'est qu'en dépit des complaisances de la loi moderne et

des mauvais conseils du clan féministe, la femme française est

disposée à fermer les yeux sur les écarts de son mari, par abnégation

chrétienne, voire par sage raison. Elle sent profondément que la

faute matérielle d'infidélité n'entraîne pas nécessairement pour

l'homme le péché contre la tendresse. Si quelque chose varie d'un pays

à l'autre, d'une race à l'autre, d'un climat à l'autre, c'est bien la

forme et l'intensité du désir. La femme du Nord, qui est obligée de

relancer l'homme, de l'arracher à la société de l'homme, à l'abus des

liqueurs fortes, peut-être de stimuler son désir refroidi pour assurer

la perpétuité de la race, est dans son droit, quand elle surveille

avec jalousie les écarts épisodiques du désir masculin. La femme

latine, et particulièrement la femme française, qui sait le goût que

l'homme a pour elle, qui est sûre de s'attacher un mari par des

qualités individuelles, veut ignorer le reste. Certaine des

préférences du cœur, elle ne se préoccupe pas des défaillances de

l'instinct.

--Du moment que l'infidélité du mari est pratiquée _convenablement_,

me disait un avocat du divorce, la femme n'en prend pas un vain

ombrage...

«Convenablement» est un mot de comédie. Substituez-lui tel autre que

vous voudrez, un mot par où vous indiquerez que, au moment de sa

défaillance, l'homme se méprise un peu, qu'il veut de l'ombre sur sa

faiblesse: vous aurez donné les raisons d'une tolérance qui, loin

d'être une humiliation pour la femme française, apparaît, au

contraire, comme une marque de sa sagesse et de sa haute éducation

sociale.

Le seul cas où cette femme si raisonnable perd patience, c'est lorsque

l'adultère du mari vient à porter atteinte à la situation des enfants,

ou simplement à compromettre la fortune. Il peut arriver encore que la

jalousie s'en mêle. On le sait, une disposition de la loi, que nous

discuterons plus tard, empêche le coupable d'épouser sa complice. Dans

ces conditions, nombre de femmes qui, par égard pour leurs enfants ou

dans la douleur de perdre un nom auquel elles tenaient, auraient

hésité à demander le divorce, font constater officiellement l'adultère

de leur mari, afin de le mettre dans l'impossibilité de se refaire un

bonheur dans un nouveau mariage avec une rivale préférée.

Il est bien remarquable que, sur ce chef, l'attitude du mari soit

toute différente. D'abord, quand il a à se plaindre, les questions

d'argent ne comptent pas pour lui, surtout s'il a quelque nouvel amour

en tête.

--Donnez-lui tout ce qu'elle voudra, mais rendez-moi la liberté!

Il est nécessaire que les avocats et les avoués se gendarment pour

faire comprendre à leur client que l'on n'est pas toute la vie excédé

ou amoureux, et qu'il faut défendre pied à pied ses intérêts.

Ensuite, le mari répugne à faire constater officiellement l'adultère

de sa femme, tout justement dans la crainte de rendre impossible le

mariage avec le complice. S'il a encore quelque reste de pitié--cela

se voit--pour celle qui l'a tant fait souffrir, il ne veut pas ajouter

de la honte à la honte qu'elle s'est attirée elle-même. Il se

préoccupe de ce qu'elle deviendra dans l'avenir. Il souhaite qu'elle

trouve un protecteur.

Au contraire, s'il déteste sa femme, s'il la tient pour un être

insociable, il est enchanté de mettre l'homme qui la courtisait dans

la nécessité morale d'épouser une furie. D'avance, il se frotte les

mains à la pensée que la lune de miel des nouveaux époux ne tardera

pas à roussir. Leur désunion est sa justification aux yeux du monde,

sa revanche de mari trompé.

Ce sentiment est parfois si fort qu'il aboutit à des effets décidément

comiques.

On est en train de plaider sur l'aventure d'un mari qui avait obtenu

le divorce contre sa femme. Il s'était bien gardé de faire constater

l'adultère, pour ne point fournir au complice un prétexte d'éviter

«son devoir». Malgré cette magnanimité, l'amoureux, mis au pied du

mariage, faisait des difficultés pour entrer dans un contrat. Le mari

divorcé a spontanément offert à son ancienne femme une somme

importante pour la redoter, en quelque sorte, à la condition toutefois

qu'elle déciderait son ami au mariage.

--Ainsi, disait ce philosophe, je serai tout à fait débarrassé d'elle.

Elle ne pourra plus se parer frauduleusement de mon nom...

J'échapperai à ses demandes d'argent... Enfin, j'aurai la satisfaction

de voir un chien enfermé avec une chatte dans une petite cage...

Tels sont les motifs qui empêchent les époux de recourir à la

constatation officielle de l'adultère pour obtenir le divorce.

En dehors de ces raisons qui leur sont personnelles, d'autres tiennent

aux conditions mêmes exigées par le législateur pour que l'adultère

soit une cause péremptoire de divorce.

En effet, au point de vue civil, la difficulté de la preuve exigée

par la loi est très grande. D'abord les coupables prennent leurs

précautions, et leur défiance est accrue par la conscience du péril

auquel ils s'exposent. Ensuite, la constatation elle-même est

malaisée. Il faut que l'époux qui se croit outragé adresse sa plainte

au procureur de la République. On exige de lui la quasi preuve de ses

griefs. S'il est possible, afin d'éviter les erreurs sur la

personne--lesquelles ne sont vraiment gaies qu'au Palais-Royal,--il

doit fournir les photographies des deux complices. Le procureur envoie

ce dossier au commissaire de police. Celui-ci se livre à une petite

enquête. Plus ou moins secrètement, il interroge des concierges, des

domestiques. Il met ses limiers sur la piste. S'il lui semble que les

faits sont exacts, il renvoie au procureur le dossier grossi de ses

observations. C'est la troisième étape. Il y en a une quatrième et une

cinquième: le renvoi du dossier au juge d'instruction, enfin à l'époux

outragé.

Il est rare--qui s'en étonnera?--qu'une indiscrétion ne se produise

pas autour d'un secret connu de tant de personnes. Une dernière raison

pour laquelle l'adultère légalement constaté enfle si modestement les

statistiques du divorce est donc que le jour où le commissaire de

police vient frapper à la porte de la chambre suspecte, et la fait

ouvrir «au nom de la loi», les oiseaux qu'on voulait prendre sont

généralement dénichés.

... J'ai dit que le divorce, tel que nous le pratiquons, avait des

allures de comédie. Comme l'adultère, légalement constaté, lui

donnerait une couleur tragique, on n'en use pas.

V

L'ARTICLE 230

La difficulté que l'on éprouve à faire sortir le commissaire de sa

maison pour frapper à la porte des amoureux au moment même où ils

consomment leur faute a discrédité le flagrant délit auprès des

amateurs de divorce. L'adultère constaté par le premier venu, un

témoin aposté, un domestique curieux, un mari qui oublie de tousser

avant d'entrer chez sa femme, une femme qui pénètre dans le fumoir

d'un pas trop léger, cet adultère, bien moderne par son sans-façon,

son goût de l'occasion, son manque de tenue, sa hâte à profiter d'un

petit vertige de désir, n'est plus une cause péremptoire de divorce:

c'est seulement une «injure grave».

Les auteurs de la loi du divorce voulaient n'être sévères que pour la

forme, et ils tenaient dans la pratique à se montrer complaisants. Ils

ont ici démasqué leurs intentions secrètes, et laissé apercevoir la

voie dans laquelle ils veulent entraîner le droit français,

contrairement à ses instincts, à toutes ses traditions et, on peut le

dire, à son idéal permanent.

Au moment même où ils reconnaissaient que, travesti «en injure grave»,

l'adultère, sans la garantie des constatations légales, était une

cause suffisante de divorce, ils ont hardiment placé sur un pied

d'égalité complète l'infidélité de l'homme et celle de la femme. Ils

ont affirmé que l'une n'était pas plus grave que l'autre, qu'elle

n'avait pas, au point de vue du mariage des conséquences plus

déplorables. Sous la pression de sentimentaux, de rêveurs et de

cosmopolites qui vivent de chimères, ils ont proclamé le principe

absurde de l'égalité des sexes dans la nature, dans la famille et dans

la société.

Cela s'appelle l'article 230. On le trouve dans le Code civil. Il est

libellé en ces termes:

_La femme pourra demander le divorce pour cause d'adultère de son

mari._

Affirmer que l'amour de la femme normale est «unique», que l'instinct

de sa chair et le penchant de son cœur la portent vers la fidélité

exacte comme vers un état idéal, c'est énoncer une vérité que

démontrait l'histoire de l'humanité, avant que la science l'eût

contrôlée et précisée. Elle a constaté, cette science, que, quand la

femme qui se réunit avec plusieurs hommes ne devient pas tout à fait

stérile, elle a moins d'enfants que la femme monogame.

--Ton amour, dit la bohémienne de Malaga à l'amant préféré, ton amour

est comme le taureau qui va où on l'appelle; le mien est comme la

pierre qui reste où on l'a posée.

Voilà le cri passionné d'un peuple sans codes, qui prétend vivre selon

les inspirations «de la bonne loi naturelle».

Chez nous, jusqu'en 1810, l'adultère seul de la femme était puni. Il

n'était alors venu à la pensée de personne de poursuivre l'adultère du

mari, et Montesquieu a résumé dans des termes qui, en leur genre, sont

définitifs, l'opinion de la société la plus civilisée qu'on ait connue

sur les torts réciproques de l'homme et de la femme dans l'adultère:

«La violation de la pudeur, dit-il, suppose dans les femmes un

renoncement à toutes les vertus. La femme, en violant les lois du

mariage, sort de sa dépendance naturelle. En effet, la nature a marqué

l'infidélité de la femme par des signes certains, outre que les

enfants adultérins de la femme sont nécessairement au mari et à la

charge du mari, au lieu que les enfants adultérins du mari ne sont

point à la femme, ni à la charge de la femme.»

A ces considérations on peut ajouter des raisons tirées de l'état de

nos mœurs mêmes qui ne font rejaillir sur la femme trompée qu'un

léger discrédit, tandis qu'il en est tout autrement pour le mari.

Ajoutons que la femme trompée peut encore être aimée--surtout

respectée--par son mari, tandis que la femme adultère n'a généralement

que du mépris pour celui qu'elle voue au ridicule. C'était l'opinion

d'une dame de la Cour de Louis XIV. Une amie trop officieuse prenait

un malin plaisir à lui faire part des bruits qui couraient sur la

légèreté de son mari:

--Que m'importe, répondit cette femme sensée, qu'il promène son

cœur du matin au soir, pourvu que, le soir, il me le rapporte?

Il est bien remarquable qu'à la minute même où ces complaisants

législateurs plaçaient la faute de l'homme et celle de la femme sur le

même pied, au point de vue des facilités qu'ils voulaient donner à la

clientèle du divorce, ils n'aient pas osé aller jusqu'au bout de leurs

principes et écrire dans le Code pénal ce qu'ils avaient écrit dans le

Code civil.

Au point de vue pénal, l'inégalité subsiste. La femme est toujours

passible d'une peine d'emprisonnement pour cause d'adultère commis

n'importe où, tandis que le mari ne peut jamais être puni de prison du

chef d'adultère. Il n'est atteint par la loi que dans un cas

absolument particulier et défini: «l'entretien d'une concubine au

domicile conjugal».

J'ai pris sur ces contradictions l'avis d'un homme qui a étudié le

divorce en historien, en légiste et en praticien.

Il m'a répondu:

--J'estime que le législateur s'est lourdement trompé. Il fallait

maintenir l'inégalité au point de vue civil et créer l'égalité au

point de vue pénal, en abrogeant courageusement les peines en matière

d'adultère. Qu'est-ce, en effet, que le mariage moderne pour la loi

laïque? Une convention comme une autre, un contrat synallagmatique

dans lequel les parties s'engagent mutuellement et également. Il est

juridique de rompre un tel contrat, quand l'une des deux parties

prouve que l'autre s'est soustraite à des engagements souscrits en

connaissance de cause. Aujourd'hui que le divorce a fait disparaître

l'indissolubilité du lien, l'adultère ne peut plus être une excuse au

meurtre de la femme et de son complice. S'il y a telle occasion où une

pareille violence s'explique, l'excuse n'en peut figurer dans un code

de lois qui contient le divorce. C'est affaire aux jurés d'apprécier

et, s'ils le peuvent, de justifier leur indulgence[1].

[1] Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à

l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet,

en 1892, sous ce titre: _le Divorce et l'Adultère_ (De

l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).

Je ne veux retenir qu'une conclusion de l'opinion bien nette d'un

partisan aussi décidé du divorce.

Au moment même où il réclame la suppression de l'imbécile amende et

des inutiles semaines de prison qui, pour la femme adultère

contemporaine, ont remplacé les épreuves du fouet, du fer et du feu,

notre interlocuteur reconnaît que la passion du mari peut être une

excuse à cette violence qui fait les meurtriers. Dans le même

sentiment le jury--qui hésite à acquitter une femme, éclaboussée du

sang d'un mari infidèle--persiste à couvrir de son absolution le mari,

passionné ou désespéré, qui rougit son lit souillé.

Les avocats peuvent bien se lever et dire:

--Cet homme n'a plus d'excuse!... Aujourd'hui, il y a une loi qui lui

rend la liberté, et qui fait de sa femme une étrangère. L'adultère est

une cause suspensive du mariage! Cette femme a cessé d'être sienne de

la minute où elle l'a trahi. Le meurtre qu'il a commis sur elle rentre

dans la catégorie des meurtres quelconques! La loi ne peut le laisser

impuni!

Le Bilan du Divorce · 第 2 / 9 段