paroles dures, échappées dans des moments d'humeur ou de
mécontentement, de quelques refus, même déplacés, de la part de l'un
des époux,--mais de mauvais traitements personnels, c'est-à-dire
d'_actes de cruauté_, de voies de fait qui ne sont pourtant pas de
nature à mettre en péril la vie du conjoint.»
On me permettra d'être discret sur l'article.
On nous a raconté dernièrement la macabre histoire d'une femme qui,
pour punir son mari d'actes répétés d'ivrognerie, a imaginé de le
gonfler avec un soufflet par des procédés qui auraient indigné
l'honnête Diafoirus. Le mari, enflé comme une outre, a failli mourir
de péritonite. J'ignore s'il s'est corrigé de son ivrognerie ou s'il a
demandé le divorce, mais je suis sûr que nous sommes là en face d'un
cas de sévice grave exercé par la femme sur son mari.
Dans la plupart des occasions, c'est le mari qui exerce sur sa femme
des sévices graves. Dans l'ombre de la vie conjugale, la femme est, au
pouvoir du mari, chose livrée. Il fallait pourtant la protéger dans
sa santé et dans son corps: c'est l'affaire des sévices. Un jugement a
déclaré que le fait pour un mari de bousculer la défense des médecins
et de poursuivre l'exercice de ses droits, en dépit de la maladie, ou
simplement de la douleur, est un sévice grave. Mais toutes ces misères
font partie des secrets que l'on a de la répugnance à étaler. L'excès
est rare; le sévice est presque toujours déguisé; c'est dans l'injure
que l'on se réfugie.
On a dit:
«Les injures sont, au moral, ce que sont au physique les sévices ou
les excès.»
Cette définition juste est insuffisante, et les auteurs discutent:
--Une _injure_, disent-ils, c'est toute expression outrageante, tout
terme de mépris qui ne renferme l'imputation d'aucun fait. A fortiori
y a-t-il injure quand il y a diffamation.
Cette définition, pour ainsi dire classique, s'élargit singulièrement
en matière de divorce. Elle devient si vague, qu'elle permet aux époux
désireux de se tourner le dos de recourir au Tribunal, quels que
soient leurs motifs de discorde.
En ce sens, on a pu dire sans exagération:
--Verbale ou réelle, l'injure est un vaste réservoir où viennent se
réunir toutes les causes de divorce, non prévues par le législateur.
Je vous prie de vous reporter à l'axiome par lequel ce chapitre
débute:
«Les époux divorcent à cause des défauts de caractère qui les rendent
insupportables l'un à l'autre. C'est l'incompatibilité d'humeur,
déguisée sous le passe-partout de l'injure grave, qui est la cliente
attitrée du divorce.»
Si, d'autre part, vous voulez bien vous souvenir que l'injure--même
grave--est un motif, non point «péremptoire», mais «facultatif» du
divorce, vous serez mieux préparés à apprécier par vous-mêmes les
faits que je soumets à votre libre jugement.
Côté des plaidants:
Un homme du monde, très connu, vient trouver un avocat de ses amis:
--Mon cher, il faut que tu me rendes un service... Je veux divorcer.
--Diable! Tu as donné des coups à ta femme?
--Tu n'y penses pas!
--Alors, vous vous êtes dit des injures?
--Nous sommes des gens bien élevés!...
--Ah!... ah!... Alors... comment dire?... Tu as des soupçons que ta
femme...
Le mari qui veut divorcer prend un air menaçant:
--Je ne suis pas en humeur de plaisanter!...
L'avocat fait le geste qui signifie:
«Je donne ma langue au chat.»
On lui répond:
--Voici: ma femme et moi, nous ne pouvons plus nous supporter...
--Mais ça, mon bon, c'est de l'incompatibilité d'humeur!... Et le
Tribunal ne veut pas en entendre parler!...
--Arrange-toi!
--Il y a un moyen...
--J'en étais sûr!... Lequel?
--Laisse-moi ma liberté... Au lieu de plaider pour toi, je plaiderai
pour ta femme,--contre toi. Nous sommes de vieux camarades, n'est-ce
pas?... Je sais comment tu vis?... Nous n'aurons pas de peine à faire
comprendre au Tribunal que tu as imposé à ta femme toutes sortes
d'injures graves...
Le divorce a été prononcé, et si le chassé-croisé, exécuté par un
avocat, homme d'esprit, est un fait en somme exceptionnel, tous ses
confrères savent rédiger le scénario qu'on intitule «injures graves».
Cela s'appelle «organiser une procédure».
Voyons maintenant le côté du Tribunal.
Puisque la loi donne aux magistrats le droit d'apprécier à leur
fantaisie la valeur des motifs injurieux, ils auraient tort de ne
point se distraire aux dépens de leurs contemporains, quand l'occasion
leur en est offerte.
Voici par exemple une jeune femme: depuis six mois qu'elle est mariée,
elle a refusé à son mari--sous des prétextes divers--l'usage de ses
droits. Il s'est dépité, cet homme! Il a pris la clef des champs,
et--ô changeante humeur des femmes!--la récalcitrante est désolée.
Elle fait faire à la barre, par son avocat, «des offres réelles»:
--Nous sommes disposée, messieurs...
Comment ne pas approfondir une telle affaire? Comment retenir, contre
une femme si repentante, le chef d'injure grave?
Mais si une charbonnière se plaint de ce que son mari lui a donné des
coups de bâton, on lui refuse le divorce.
Et, si elle demande pourquoi, on lui répond:
--Parce que ça se fait dans votre monde...
D'autre part, on accorde le divorce à une femme que son mari a traitée
de «rosse» devant ses enfants et ses domestiques. On le refuse à un
mari à qui une femme a écrit: «Sganarelle» à la craie, dans le dos,
sur son paletot, un soir qu'il allait jouer une manille à son café. On
affirme qu'un mari n'a pas commis d'injure grave envers sa femme s'il
a écrit à de «vieux amis»:
«J'ai affecté de l'aimer parce que je convoitais sa fortune et pour
payer mes dettes.»
Au contraire, on est révolté par ce propos d'alcôve d'un mari peu
galant, marié sous le régime de la séparation de biens:
--Madame, si vous vouliez me laisser toucher les loyers, mon humeur
serait toute différente...
Y aurait-il deux poids et deux mesures?
Nous savons tous que les magistrats français sont incorruptibles.
Malheureusement, il n'est pas aussi démontré qu'ils soient
définitivement détachés des soucis de leur avancement et des petits
profits de la galanterie.
--Eh bien! est-ce qu'on ne s'embrasse pas? disait naguère, à une
cliente charmante, un président de Chambre à la Cour. Il avait promis
d'être très gravement touché d'une injure très légère.
Tirons un voile sur ces faiblesses du juge et contentons-nous de
constater sans plus de colère:
Le divorce français est une comédie que le magistrat dénoue à son bon
plaisir.
IV
L'ADULTÈRE
On l'a vu, après la condamnation de l'un des époux, à une peine
infamante, l'adultère du mari ou de la femme est la seule cause
_péremptoire_ du divorce.
Voici, à ce sujet, quelques-uns des chiffres que nous fournit la
statistique:
Adultère du mari:
En 1891: 469
En 1892: 569
En 1894: 611.
Adultère de la femme:
En 1891: 994
En 1892: 1090
En 1894: 1083.
La lecture de ces chiffres provoque tout d'abord ces réflexions:
On est surpris de voir que l'adultère, cause péremptoire du divorce,
est si rarement invoqué par les époux et que,--lorsque le total moyen
des divorces prononcés pour excès, sévices ou injures graves est de
_six mille cinq cents_ par année,--celui des divorces prononcés pour
cause d'adultère soit bien juste de _seize cents_. Évidemment, ces
chiffres ne représentent pas le nombre réel des ruptures de mariage
dont l'infidélité conjugale est la cause. Les époux en litige ont
répugnance ou difficulté à invoquer l'adultère légalement constaté
comme cause péremptoire du divorce.
Ils ont une répugnance:
Il suffit d'avoir lu nos auteurs comiques, de Molière à Labiche, pour
se convaincre qu'en France, le mari trompé a toujours fait rire son
voisin à ses dépens. Or, nous sommes dans le pays où le ridicule tue.
J'entends dans cette «classe du milieu» que l'on appelait autrefois
bourgeoisie et qui incarne l'idéal légal, l'âme du droit dans notre
race. Tout en haut, et tout en bas, il semble que ce sentiment de
ridicule s'affaiblisse. En bas, parce qu'on ignore le droit et que
l'on a un penchant à vivre selon les inclinations de la liberté
naturelle. En haut, parce que l'amour est presque toujours exclu des
combinaisons du mariage et que l'on trouve logique, quand les
convenances sont satisfaites, de rendre son indépendance à l'égoïsme.
--Monsieur, disait naguère à un gentilhomme de bonne maison une mère
de famille, très bourgeoise, qui a eu le tort de devenir la
belle-mère d'un comte authentique, monsieur, quelle conduite
affichez-vous donc vis-à-vis de ma fille? Vous-même vous lui avez
présenté l'homme qui lui fait la cour et à qui vous semblez déléguer
vos privilèges de mari!... Savez-vous, monsieur, que l'on n'a pas le
droit de tenter une femme?... Certes, j'ai foi dans la vertu de ma
fille. Voilà au moins trois générations que nous connaissons notre
histoire: elle se souviendra que, depuis trois générations, pas une de
ses grand'mères n'a failli!
--Moi, madame, répondit le gendre, depuis beaucoup plus longtemps que
vous, je suis au courant des faits et gestes de mes grand'mères. Je
n'ai qu'à lire l'histoire pour connaître les noms de leurs amants.
Chacun, n'est-ce pas, a les habitudes de son milieu? Vos scrupules
peuvent être honorables dans le vôtre; dans le mien, ils sont
déplacés: c'est une affaire d'éducation.
Cette commode théorie est en train de séduire des esprits notoirement
bourgeois. En effet, ceci est un des effets les plus certains que le
divorce ait apportés dans nos mœurs: il a diminué de beaucoup, pour
tous les maris, le ridicule qu'il y avait «à en tenir». L'infidélité
d'une femme dont on peut se débarrasser par voie légale n'a guère plus
d'importance que l'infidélité d'une maîtresse. On se vengeait de
l'infidélité d'une maîtresse en la plantant là. Notre race est
persuadée que, dans toute union durable entre un seul homme et une
seule femme, le profit est pour la femme et non pas pour l'homme.
C'est donc la femme qui apparaît comme châtiée, au moins comme dupée,
quand l'homme s'en va. Mari ou amant, il n'a pas le rôle ridicule; il
a l'emploi,--plus satisfaisant pour son amour-propre,--du lésé qui se
venge.
Cet état d'esprit, tout nouveau en France, explique que le nombre des
maris qui, bravant l'antique préjugé du ridicule, n'hésitent pas à
faire constater officiellement l'adultère de leurs femmes, soit plus
nombreux que le nombre des femmes qui appellent le commissaire de
police pour avoir un témoin assermenté des outrages d'infidélité qu'on
leur fait subir.
Car ces chiffres de la statistique officielle ne peuvent tromper
personne,--excepté quelques étrangers, hostiles à tout ce qui est
français et qui, sur la foi des romanciers et à la suggestion de leur
inimitié congénitale pour nous, feignent de croire qu'en France, à la
fin du XIXe siècle, le nombre des femmes qui trompent leurs maris est
vraiment supérieur au nombre des maris qui font une écumoire de leur
contrat.
La vérité, c'est qu'en dépit des complaisances de la loi moderne et
des mauvais conseils du clan féministe, la femme française est
disposée à fermer les yeux sur les écarts de son mari, par abnégation
chrétienne, voire par sage raison. Elle sent profondément que la
faute matérielle d'infidélité n'entraîne pas nécessairement pour
l'homme le péché contre la tendresse. Si quelque chose varie d'un pays
à l'autre, d'une race à l'autre, d'un climat à l'autre, c'est bien la
forme et l'intensité du désir. La femme du Nord, qui est obligée de
relancer l'homme, de l'arracher à la société de l'homme, à l'abus des
liqueurs fortes, peut-être de stimuler son désir refroidi pour assurer
la perpétuité de la race, est dans son droit, quand elle surveille
avec jalousie les écarts épisodiques du désir masculin. La femme
latine, et particulièrement la femme française, qui sait le goût que
l'homme a pour elle, qui est sûre de s'attacher un mari par des
qualités individuelles, veut ignorer le reste. Certaine des
préférences du cœur, elle ne se préoccupe pas des défaillances de
l'instinct.
--Du moment que l'infidélité du mari est pratiquée _convenablement_,
me disait un avocat du divorce, la femme n'en prend pas un vain
ombrage...
«Convenablement» est un mot de comédie. Substituez-lui tel autre que
vous voudrez, un mot par où vous indiquerez que, au moment de sa
défaillance, l'homme se méprise un peu, qu'il veut de l'ombre sur sa
faiblesse: vous aurez donné les raisons d'une tolérance qui, loin
d'être une humiliation pour la femme française, apparaît, au
contraire, comme une marque de sa sagesse et de sa haute éducation
sociale.
Le seul cas où cette femme si raisonnable perd patience, c'est lorsque
l'adultère du mari vient à porter atteinte à la situation des enfants,
ou simplement à compromettre la fortune. Il peut arriver encore que la
jalousie s'en mêle. On le sait, une disposition de la loi, que nous
discuterons plus tard, empêche le coupable d'épouser sa complice. Dans
ces conditions, nombre de femmes qui, par égard pour leurs enfants ou
dans la douleur de perdre un nom auquel elles tenaient, auraient
hésité à demander le divorce, font constater officiellement l'adultère
de leur mari, afin de le mettre dans l'impossibilité de se refaire un
bonheur dans un nouveau mariage avec une rivale préférée.
Il est bien remarquable que, sur ce chef, l'attitude du mari soit
toute différente. D'abord, quand il a à se plaindre, les questions
d'argent ne comptent pas pour lui, surtout s'il a quelque nouvel amour
en tête.
--Donnez-lui tout ce qu'elle voudra, mais rendez-moi la liberté!
Il est nécessaire que les avocats et les avoués se gendarment pour
faire comprendre à leur client que l'on n'est pas toute la vie excédé
ou amoureux, et qu'il faut défendre pied à pied ses intérêts.
Ensuite, le mari répugne à faire constater officiellement l'adultère
de sa femme, tout justement dans la crainte de rendre impossible le
mariage avec le complice. S'il a encore quelque reste de pitié--cela
se voit--pour celle qui l'a tant fait souffrir, il ne veut pas ajouter
de la honte à la honte qu'elle s'est attirée elle-même. Il se
préoccupe de ce qu'elle deviendra dans l'avenir. Il souhaite qu'elle
trouve un protecteur.
Au contraire, s'il déteste sa femme, s'il la tient pour un être
insociable, il est enchanté de mettre l'homme qui la courtisait dans
la nécessité morale d'épouser une furie. D'avance, il se frotte les
mains à la pensée que la lune de miel des nouveaux époux ne tardera
pas à roussir. Leur désunion est sa justification aux yeux du monde,
sa revanche de mari trompé.
Ce sentiment est parfois si fort qu'il aboutit à des effets décidément
comiques.
On est en train de plaider sur l'aventure d'un mari qui avait obtenu
le divorce contre sa femme. Il s'était bien gardé de faire constater
l'adultère, pour ne point fournir au complice un prétexte d'éviter
«son devoir». Malgré cette magnanimité, l'amoureux, mis au pied du
mariage, faisait des difficultés pour entrer dans un contrat. Le mari
divorcé a spontanément offert à son ancienne femme une somme
importante pour la redoter, en quelque sorte, à la condition toutefois
qu'elle déciderait son ami au mariage.
--Ainsi, disait ce philosophe, je serai tout à fait débarrassé d'elle.
Elle ne pourra plus se parer frauduleusement de mon nom...
J'échapperai à ses demandes d'argent... Enfin, j'aurai la satisfaction
de voir un chien enfermé avec une chatte dans une petite cage...
Tels sont les motifs qui empêchent les époux de recourir à la
constatation officielle de l'adultère pour obtenir le divorce.
En dehors de ces raisons qui leur sont personnelles, d'autres tiennent
aux conditions mêmes exigées par le législateur pour que l'adultère
soit une cause péremptoire de divorce.
En effet, au point de vue civil, la difficulté de la preuve exigée
par la loi est très grande. D'abord les coupables prennent leurs
précautions, et leur défiance est accrue par la conscience du péril
auquel ils s'exposent. Ensuite, la constatation elle-même est
malaisée. Il faut que l'époux qui se croit outragé adresse sa plainte
au procureur de la République. On exige de lui la quasi preuve de ses
griefs. S'il est possible, afin d'éviter les erreurs sur la
personne--lesquelles ne sont vraiment gaies qu'au Palais-Royal,--il
doit fournir les photographies des deux complices. Le procureur envoie
ce dossier au commissaire de police. Celui-ci se livre à une petite
enquête. Plus ou moins secrètement, il interroge des concierges, des
domestiques. Il met ses limiers sur la piste. S'il lui semble que les
faits sont exacts, il renvoie au procureur le dossier grossi de ses
observations. C'est la troisième étape. Il y en a une quatrième et une
cinquième: le renvoi du dossier au juge d'instruction, enfin à l'époux
outragé.
Il est rare--qui s'en étonnera?--qu'une indiscrétion ne se produise
pas autour d'un secret connu de tant de personnes. Une dernière raison
pour laquelle l'adultère légalement constaté enfle si modestement les
statistiques du divorce est donc que le jour où le commissaire de
police vient frapper à la porte de la chambre suspecte, et la fait
ouvrir «au nom de la loi», les oiseaux qu'on voulait prendre sont
généralement dénichés.
... J'ai dit que le divorce, tel que nous le pratiquons, avait des
allures de comédie. Comme l'adultère, légalement constaté, lui
donnerait une couleur tragique, on n'en use pas.
V
L'ARTICLE 230
La difficulté que l'on éprouve à faire sortir le commissaire de sa
maison pour frapper à la porte des amoureux au moment même où ils
consomment leur faute a discrédité le flagrant délit auprès des
amateurs de divorce. L'adultère constaté par le premier venu, un
témoin aposté, un domestique curieux, un mari qui oublie de tousser
avant d'entrer chez sa femme, une femme qui pénètre dans le fumoir
d'un pas trop léger, cet adultère, bien moderne par son sans-façon,
son goût de l'occasion, son manque de tenue, sa hâte à profiter d'un
petit vertige de désir, n'est plus une cause péremptoire de divorce:
c'est seulement une «injure grave».
Les auteurs de la loi du divorce voulaient n'être sévères que pour la
forme, et ils tenaient dans la pratique à se montrer complaisants. Ils
ont ici démasqué leurs intentions secrètes, et laissé apercevoir la
voie dans laquelle ils veulent entraîner le droit français,
contrairement à ses instincts, à toutes ses traditions et, on peut le
dire, à son idéal permanent.
Au moment même où ils reconnaissaient que, travesti «en injure grave»,
l'adultère, sans la garantie des constatations légales, était une
cause suffisante de divorce, ils ont hardiment placé sur un pied
d'égalité complète l'infidélité de l'homme et celle de la femme. Ils
ont affirmé que l'une n'était pas plus grave que l'autre, qu'elle
n'avait pas, au point de vue du mariage des conséquences plus
déplorables. Sous la pression de sentimentaux, de rêveurs et de
cosmopolites qui vivent de chimères, ils ont proclamé le principe
absurde de l'égalité des sexes dans la nature, dans la famille et dans
la société.
Cela s'appelle l'article 230. On le trouve dans le Code civil. Il est
libellé en ces termes:
_La femme pourra demander le divorce pour cause d'adultère de son
mari._
Affirmer que l'amour de la femme normale est «unique», que l'instinct
de sa chair et le penchant de son cœur la portent vers la fidélité
exacte comme vers un état idéal, c'est énoncer une vérité que
démontrait l'histoire de l'humanité, avant que la science l'eût
contrôlée et précisée. Elle a constaté, cette science, que, quand la
femme qui se réunit avec plusieurs hommes ne devient pas tout à fait
stérile, elle a moins d'enfants que la femme monogame.
--Ton amour, dit la bohémienne de Malaga à l'amant préféré, ton amour
est comme le taureau qui va où on l'appelle; le mien est comme la
pierre qui reste où on l'a posée.
Voilà le cri passionné d'un peuple sans codes, qui prétend vivre selon
les inspirations «de la bonne loi naturelle».
Chez nous, jusqu'en 1810, l'adultère seul de la femme était puni. Il
n'était alors venu à la pensée de personne de poursuivre l'adultère du
mari, et Montesquieu a résumé dans des termes qui, en leur genre, sont
définitifs, l'opinion de la société la plus civilisée qu'on ait connue
sur les torts réciproques de l'homme et de la femme dans l'adultère:
«La violation de la pudeur, dit-il, suppose dans les femmes un
renoncement à toutes les vertus. La femme, en violant les lois du
mariage, sort de sa dépendance naturelle. En effet, la nature a marqué
l'infidélité de la femme par des signes certains, outre que les
enfants adultérins de la femme sont nécessairement au mari et à la
charge du mari, au lieu que les enfants adultérins du mari ne sont
point à la femme, ni à la charge de la femme.»
A ces considérations on peut ajouter des raisons tirées de l'état de
nos mœurs mêmes qui ne font rejaillir sur la femme trompée qu'un
léger discrédit, tandis qu'il en est tout autrement pour le mari.
Ajoutons que la femme trompée peut encore être aimée--surtout
respectée--par son mari, tandis que la femme adultère n'a généralement
que du mépris pour celui qu'elle voue au ridicule. C'était l'opinion
d'une dame de la Cour de Louis XIV. Une amie trop officieuse prenait
un malin plaisir à lui faire part des bruits qui couraient sur la
légèreté de son mari:
--Que m'importe, répondit cette femme sensée, qu'il promène son
cœur du matin au soir, pourvu que, le soir, il me le rapporte?
Il est bien remarquable qu'à la minute même où ces complaisants
législateurs plaçaient la faute de l'homme et celle de la femme sur le
même pied, au point de vue des facilités qu'ils voulaient donner à la
clientèle du divorce, ils n'aient pas osé aller jusqu'au bout de leurs
principes et écrire dans le Code pénal ce qu'ils avaient écrit dans le
Code civil.
Au point de vue pénal, l'inégalité subsiste. La femme est toujours
passible d'une peine d'emprisonnement pour cause d'adultère commis
n'importe où, tandis que le mari ne peut jamais être puni de prison du
chef d'adultère. Il n'est atteint par la loi que dans un cas
absolument particulier et défini: «l'entretien d'une concubine au
domicile conjugal».
J'ai pris sur ces contradictions l'avis d'un homme qui a étudié le
divorce en historien, en légiste et en praticien.
Il m'a répondu:
--J'estime que le législateur s'est lourdement trompé. Il fallait
maintenir l'inégalité au point de vue civil et créer l'égalité au
point de vue pénal, en abrogeant courageusement les peines en matière
d'adultère. Qu'est-ce, en effet, que le mariage moderne pour la loi
laïque? Une convention comme une autre, un contrat synallagmatique
dans lequel les parties s'engagent mutuellement et également. Il est
juridique de rompre un tel contrat, quand l'une des deux parties
prouve que l'autre s'est soustraite à des engagements souscrits en
connaissance de cause. Aujourd'hui que le divorce a fait disparaître
l'indissolubilité du lien, l'adultère ne peut plus être une excuse au
meurtre de la femme et de son complice. S'il y a telle occasion où une
pareille violence s'explique, l'excuse n'en peut figurer dans un code
de lois qui contient le divorce. C'est affaire aux jurés d'apprécier
et, s'ils le peuvent, de justifier leur indulgence[1].
[1] Je renvoie ceux qui voudraient approfondir cette question à
l'intéressante brochure que M. H. Coulon a publiée sur ce sujet,
en 1892, sous ce titre: _le Divorce et l'Adultère_ (De
l'abrogation des lois pénales en matière d'adultère).
Je ne veux retenir qu'une conclusion de l'opinion bien nette d'un
partisan aussi décidé du divorce.
Au moment même où il réclame la suppression de l'imbécile amende et
des inutiles semaines de prison qui, pour la femme adultère
contemporaine, ont remplacé les épreuves du fouet, du fer et du feu,
notre interlocuteur reconnaît que la passion du mari peut être une
excuse à cette violence qui fait les meurtriers. Dans le même
sentiment le jury--qui hésite à acquitter une femme, éclaboussée du
sang d'un mari infidèle--persiste à couvrir de son absolution le mari,
passionné ou désespéré, qui rougit son lit souillé.
Les avocats peuvent bien se lever et dire:
--Cet homme n'a plus d'excuse!... Aujourd'hui, il y a une loi qui lui
rend la liberté, et qui fait de sa femme une étrangère. L'adultère est
une cause suspensive du mariage! Cette femme a cessé d'être sienne de
la minute où elle l'a trahi. Le meurtre qu'il a commis sur elle rentre
dans la catégorie des meurtres quelconques! La loi ne peut le laisser
impuni!