M. Laroque prit un air sombre et baissa les yeux.

Hélène sentit un nouveau froid lui gagner les membres en scrutant ce

visage qui se dérobait. Déjà, la mort de son mari, foudroyé si loin, ne

faisait pour elle aucun doute. Cependant, elle voulait une confirmation.

Deviner un malheur d’une telle importance nous semble une aide

ignominieuse prêtée au destin. Craintivement, elle souffla:

--Tout est-il fini?

Le visiteur lui répondit d’un lent signe de tête. Alors, elle se mit à

pleurer.

Marc, justement, était sorti, vingt minutes plus tôt, pour aller prendre

une inscription à l’École de Droit. Hélène l’attendit dans les transes.

Elle sanglotait, mais souffrait moins de la catastrophe que d’avoir tout

à l’heure à la révéler. Dans son esprit, avant elle-même, plus

directement, celle-ci frappait et son beau-fils, et ensuite sa fille.

L’étendue de la perte, infinie pour elle, n’allait-elle pas déterminer

dans ces jeunes natures un désordre animal d’une violence affreuse?

Quand Marc rentra et qu’il la vit le visage en pleurs, ses regards

exprimèrent la stupéfaction. Elle le saisit par un poignet, l’attira

près d’elle, le baisa fiévreusement à plusieurs reprises.

Dans le flot des paroles qu’elle jetait sans suite, il ne pouvait ni

découvrir une raison quelconque, ni parvenir à démêler la cause de sa

peine. Enfin, ces mots sonnèrent, distincts: «Ton pauvre papa!» Ce fut,

pour lui, l’évocation, sous un ciel farouche, d’un bâtiment désemparé

plongeant dans la mer, de chaloupes s’éloignant à renfort de rames, de

son père demeuré le dernier à bord et, sur le point de s’élancer vers un

bois flottant, se trouvant aspiré par le tourbillon. Dans l’espace d’une

seconde, tout un drame atroce. Lorsqu’il connut la vérité, plus humble

et plus sèche, il s’abattit sur sa belle-mère en poussant un cri. Elle

le sentait qui, du menton, meurtrissait sa gorge et qui, les doigts à

même la peau, non sans lui faire mal, lui pressait les bras

nerveusement.

Pourtant, Hélène dut constater qu’il ne pleurait pas. S’étant soustraite

avec douceur à sa forte étreinte, elle quitta le salon au bout d’un

instant pour avertir Marie-Thérèse qui fondit en larmes et qu’elle

consola de son mieux. Puis, traînant la fillette, elle revint vers Marc.

Il avait un air morne et désespéré, mais, à vrai dire, plutôt songeur

qu’empreint d’émotion, et, sous son front barré de plis, ses yeux

restaient secs. «C’est,» pensa-t-elle, «un homme déjà. Comme il se

contient!» Elle était loin de soupçonner que son attitude reflétait

strictement sa posture morale et que, gêné de souffrir peu, il sondait

son cœur sans y trouver les arguments d’une tendresse blessée.

Des nouvelles plus complètes arrivèrent bientôt. Pendant dix jours,

l’appartement fut aussi glacé que si Michel avait dormi son dernier

sommeil entre les cloisons d’une des chambres. Tout l’esprit de chacun

se tendait vers lui et le silence ne résonnait, à longs intervalles, que

de paroles dites par Hélène entre deux soupirs pour vanter ses mérites

et ses perfections. Elles touchaient l’âme de Marc sans la pénétrer,

comme il advient quand nos oreilles doivent subir d’autrui l’éloge d’une

personne étrangère. La pensée de son père l’attristait sans doute et,

dans les vues qu’il accordait à son proche futur, il ne pouvait, sans

ressentir un honnête regret, méditer sur sa place éternellement vide,

mais quelles empreintes relevait-il, dans sa destinée, de cet homme

froid, systématique et toujours absent? Quel lien sa mort inattendue

venait-elle de rompre? On le savait tantôt en route pour Adélaïde et

tantôt naviguant sur les mers de Chine, on apprenait, plusieurs semaines

après l’événement, que son navire avait souffert sur un point du globe

d’une tempête qui l’avait sérieusement secoué, puis il rentrait,

collectionnait des potins bretons et repartait pour quatre mois sans

verser une larme. Incapable, à son tour, de pleurer sur lui, Marc

attribuait le peu d’ampleur de son déchirement au faible éclat des

témoignages de sollicitude qu’il avait reçus de son père. D’autres fois,

il pensait: «Je dois être un monstre!»

Ce fut l’idée que, subitement, prit Hélène de lui dans le wagon qui les

portait, sous un ciel brumeux, par un jour de novembre étonnamment

jaune, vers l’humble coin du Finistère, sans nom sur la carte, où la

dépouille du commandant allait reposer. Le corps avait quitté Marseille,

traversait la France, progressait vers le lieu de sa sépulture, la jeune

femme y songeait dans le recueillement et l’émotion d’imaginer une tombe

grande ouverte au point précis d’intersection de leurs deux parcours lui

causait une souffrance chaque minute plus vive. Elle leva les paupières

et regarda Marc. Il contemplait le paysage du même air tranquille qu’un

officier de cavalerie assis à sa gauche et, tout à coup, fit à sa sœur

un signe de gaieté en lui montrant des animaux dans un pâturage. Hélène,

blessée dans son chagrin, détournait les yeux lorsqu’à la suite d’une

réflexion de Marie-Thérèse, elle l’entendit rire presque haut. «Quelle

indifférence!» gémit-elle, «Nous irions en Bretagne pour notre agrément

qu’il n’aurait pas dans sa conduite plus de liberté. Plaisante-t-on à la

veille d’enterrer son père?» Assourdie et bercée par le bruit du train,

elle concentrait sur ces dix mots son indignation lorsqu’il se fit dans

ses pensées comme un déchirement. Une image détestée venait d’y surgir.

«Que je suis sotte! C’est cette coquine! Il ne voit plus qu’elle. Tout

son cœur nous est pris par une intrigante!» tels furent les traits qui

se pressèrent dans l’esprit d’Hélène, tandis qu’avec le port de tête

d’une femme outragée elle considérait son beau-fils. Depuis dix jours

que l’obsédait la fatale nouvelle, l’incident du baiser donné sur

l’épaule lui revenait à la mémoire pour la première fois. Elle fut

surprise, mais estima d’un beau caractère et se fit un mérite solidement

fondé d’avoir pu l’oublier pendant si longtemps.

Sa propre peine était surtout celle qu’elle s’infligeait. A sans cesse

la sentir se gonfler en elle, elle ne doutait, du reste, pas qu’elle ne

fût sincère. Peut-être, au pis, admettait-elle qu’un remords certain, en

se mêlant à ses regrets, la rendait moins pure. Lorsqu’elle vit, à

l’église, Marc, d’ailleurs correct, subir les chants des funérailles,

tout près du cercueil, sans vraiment accuser aucun désespoir, il lui

parut qu’elle se devait de pleurer pour deux et, fiévreusement, elle

rechercha de nouvelles raisons dont se pût grossir son chagrin. Artifice

étonnant de puérilité! Touchant manège d’une pénitente qui poursuit des

torts jusqu’aux replis de sa conscience les moins engorgés pour doubler

le volume de sa contrition! De la douceur de son mari, de sa loyauté, de

sa confiance et de l’amour qu’il avait pour elle, elle s’appliquait à

dégager les traits les plus nets, à les parer d’une intention de

délicatesse dont le raffinement l’attendrît, puis s’étudiait et

rapprochait de ces témoignages l’abominable ingratitude qu’elle avait

montrée. Mais, constamment, elle suspendait cette méditation pour

éloigner de son esprit le sujet d’une autre, importune et tenace comme

une mauvaise mouche. Même aux accents du _Dies Iræ_, qu’entonnèrent les

chantres avec autant d’incompétence que de détachement, elle ne put se

flatter d’une complète fusion dans le souvenir de Michel. Ses pleurs

coulaient, dans sa poitrine soufflait une tempête, tout le poids du

grand hymne accablait sa nuque et, par éclairs désordonnés, elle

revoyait Marc se penchant sur l’épaule de sa vieille danseuse. Elle

avait beau se répéter que c’était indigne, l’instant d’après, du fond

d’elle-même, ces deux figures liées revenaient traverser la figure du

mort. Pour se sentir provisoirement enfin délivrée de cette obsession

révoltante, il lui fallut le choc sans nom de la mise en terre. Alors,

brisée, elle sanglota. Marc, aussi, pleurait.

De la dizaine d’alliés et proches dans le cœur de qui avait pu retentir

la mort de Michel, le plus atteint était sans doute le comte de Kerbrat.

Persuadé que sa fille souffrait cruellement, il ne prit que le temps,

les obsèques finies, de boucler une vieille malle dont les panneaux

jouaient et s’en fut à Paris par le premier train. L’excellent homme

voulait qu’Hélène, dans son affliction, retrouvât, au besoin, pour s’y

engourdir les bras puissants et délicats qui l’avaient bercée. Son

arrivée fut accueillie presque avec transport. La jeune femme, que

rongeait une sombre amertume, vit dans son père l’unique personne de son

entourage dont l’attachement et la tendresse ne l’eussent pas déçue.

Elle se souvint du différend qui, trois mois plus tôt, les avait opposés

à l’Amirauté, se repentit de sa violence à cette occasion et se reconnut

tous les torts. Le sujet valait-il une si chaude querelle? Quelle

fantaisie l’avait poussée à nier l’évidence en faveur de l’ingrat

qu’était son beau-fils? Que le talent de celui-ci fût ou non goûté, elle

ne s’en souciait vraiment plus! Aussi bien, qu’il fît donc ce qu’il lui

plaisait! Si sa nature était grossière, ses appétits bas, sa personne à

son aise dans l’avilissement, après avoir, pour l’amender, tout donné

d’elle-même, allait-elle s’épuiser à poursuivre une tâche vouée d’avance

à l’échec et au ridicule? N’était-il pas, pour une jeune femme, de buts

plus gracieux que le salut d’un libertin, doublé d’un cœur sec, qui

n’était pas même son enfant? Ces derniers mots, qu’elle se disait pour

la première fois sans éveiller dans sa poitrine un regret confus,

l’aidaient à prendre son parti d’une situation malgré tout humiliante

pour son amour-propre. Ils lui servaient à placer Marc au rang d’un

pupille dont les écarts en apparence les plus outrageants manquaient de

pointe pour la blesser avec profondeur. Dans les baisers qu’elle lui

donnait, et qu’elle voulait froids, dans les regards indifférents

qu’elle posait sur lui, leur intervention s’exerçait. Elle qui, jadis,

entre leurs goûts et leurs caractères, recherchait fiévreusement des

similitudes mettait la même avidité, depuis l’enterrement, à en noter

les disparates et les distinctions.

Tant que son père fut auprès d’elle, cette humeur dura. Puis,

subitement, demeurée seule, en l’espace d’un jour et à une allure

d’invasion, elle sentit revenir toutes ses inquiétudes. Les cours de

Droit avaient repris leur cadence normale et, comme d’ailleurs il le

faisait l’année précédente, Marc s’absentait matin et soir pour y

assister. Hélène, de qui le détachement était surtout dû à l’assurance

que le grand deuil suspendait pour lui les plaisirs équivoques du

_Sémiramis_, se mit en tête qu’il profitait de sa liberté pour

rencontrer, savait-elle où, Mme Aliscan. Sa présomption ne reposait sur

rien d’effectif, mais elle voyait à son beau-fils une figure paisible et

se disait que si l’intrigue à peine ébauchée avait été interrompue par

les circonstances elle l’aurait bien lu sur ses traits. Deux ou trois

fois, elle se promit d’interroger Marc. Mais sa présence lui retirait

toute espèce d’audace et, au moment d’articuler une première question,

sa langue se glaçait dans sa bouche. Ce qu’elle tenait pour un devoir

des plus rigoureux lui causait toute la gêne d’une indiscrétion. Elle

redoutait d’être accueillie soit avec froideur, soit, pis encore, avec

bravoure et impertinence et sentait bien que le moindre air de

désinvolture l’aurait confondue sur-le-champ. Puis, qu’eût-ce été si le

jeune homme s’était mis à nier? Ou ses soupçons, reconnus vains, lui

auraient fait honte, ou, faute de preuves, elle aurait dû, sûre d’être

abusée, prendre son parti d’un mensonge. Pouvait-on concevoir position

plus sotte?

Pendant qu’ainsi, fiévreuse et lâche, elle tergiversait sans parvenir à

se fixer dans une direction, la terrible impatience qui grondait en elle

lui inspirait les mille mesures qui soutiennent la crainte et demeurent

sans effet sur la certitude. C’était un peu comme une revanche de ses

intentions sur son manque total d’énergie. A chaque retour de son

beau-fils, lorsqu’il l’embrassait, elle promenait sur sa cravate un

regard méfiant, elle s’attardait à respirer son visage tendu, tâchant

d’y surprendre une odeur. Mais le nœud d’une cravate peut se rectifier

et les parfums ne laissent pas tous une odeur tenace. Un seul moyen,

surveiller Marc à travers Paris, aurait donné, songeait Hélène,

rapidement naissance à un résultat non douteux. Cependant, elle

tremblait à l’examiner. Entre le Marc suivi par elle moins d’un an plus

tôt et celui qu’à cette heure il faudrait surprendre, la différence lui

paraissait à tel point frappante que c’était comme celle de deux êtres.

L’appréhender par une oreille dans le Luxembourg n’avait été, lui

semblait-il, qu’exercer un droit, tandis qu’épier résolument ses mœurs

d’aujourd’hui excédait, à ses yeux, ses attributions. Dans les moments

où l’inquiétude la tourmentait trop, le dessein, malgré tout, cheminait

en elle. Sa détresse y puisait un peu d’apaisement, avant qu’un tour de

son esprit ne l’eût écrasé, ainsi qu’une ressource interdite.

Il prit une forme inattendue un jour de l’hiver. Hélène, passant,

l’après-midi, dans une rue du centre, remarqua, sur un mur, une immense

affiche, C’était celle d’une agence de police privée. Des inscriptions y

rayonnaient, en caractères bleus, autour de l’image d’une serrure par le

trou de laquelle un œil grand ouvert luisait d’un éclat surprenant.

Après avoir machinalement déchiffré les textes, elle commença par

écarter comme une infamie la pensée qui, soudain, l’avait traversée. Une

femme honnête ne recourt pas à des procédés qui l’obligent à se mettre

en étroit contact avec ce qu’une nation compte de plus bas. Même grimés

en soutiens de l’ordre établi, les délateurs ne sont-ils pas les voisins

des traîtres? «Plus répugnants que ces derniers,» se disait Hélène,

«puisque, dans l’ombre où ils s’agitent, couverts par les lois, ils

n’ont pas même à témoigner d’un certain courage.» Mais quel pouvoir de

séduction exerçait sur elle la perspective d’être informée des actions

de Marc sans se livrer personnellement à l’odieux contrôle qu’elle

brûlait, au fond, d’instituer! Quatre ou cinq jours, elle fit effort

pour se dérober à la tentation grandissante. Justement, plusieurs murs

se couvraient d’affiches où s’étalaient, crus et perfides, la serrure et

l’œil, et toutes les fois que la jeune femme avait à sortir son regard

tombait sur quelqu’une. A chaque rencontre, elle se disait que, pour que

l’agence pût engager une telle dépense de publicité, il lui fallait

avoir déjà un gros train d’affaires, une clientèle considérable et donc

bien servie. C’était la preuve que les scrupules qui l’importunaient

étaient assez peu partagés. Bientôt, elle-même s’en soucia moins, puis

les sentit fondre, le seul obstacle encore dressé devant son envie était

l’idée de l’humiliante et vilaine démarche qu’elle serait forcée

d’accomplir. Un matin, brusquement, elle se décida. Un vif mépris de sa

personne lui pinçait la bouche, tandis qu’un fiacre, au fond duquel elle

se tapissait, la menait à l’office de la rue Vignon.

Les bureaux occupaient un étage entier. Hélène, d’abord, fut introduite

dans une salle d’attente juste assez grande pour contenir deux fauteuils

cannés et que flanquaient symétriquement, à droite et à gauche, trois ou

quatre réduits de même dimension. Cette ordonnance lui fit sentir

l’abjection du lieu par le souci qu’elle trahissait bien ouvertement

d’éviter à chacun le regard d’autrui. Les quatre murs entre lesquels

elle était captive lui semblaient contrarier sa respiration. «Quel

séjour!» pensa-t-elle en se retournant. «Cette dégoûtante petite cabine

a tout vu du monde, excepté, je suppose, une âme un peu noble!» Un

instant, révoltée, elle voulut s’enfuir, préférant ses alarmes à

l’ignominie dont elle paierait la certitude qui lui manquait tant. Mais,

déjà, le garçon la priait d’entrer.

Le directeur était un homme de l’air d’un gendarme, avec un nez carré du

bout, des sourcils épais, de fortes moustaches, des yeux durs. Pas du

tout le visage qu’attendait Hélène. Il la salua d’un signe de tête et la

fit asseoir, puis demanda sur un ton bref, poli, mais cassant, bien que

le timbre de la voix fut parfaitement doux:

--Quel service, madame, puis-je vous rendre?

Elle murmura des mots sans suite. Il l’interrompit.

--Vous avez intérêt à tout m’expliquer. Si vous voulez que notre tâche

soit rapidement faite, fournissez-nous les renseignements qui nous sont

utiles, gardez-vous de jouer sur les mots. Autrement, ce serait une

visite perdue. Quantité de personnes qui s’adressent à nous commencent,

madame, par nous cacher des points importants, ce qui nous met dans

l’embarras, sans profit pour elles. La fois suivante, elles se

confessent. Qu’y ont-elles gagné?

--Rien du tout! fit Hélène. Vous avez raison.

--Alors, madame, je vous écoute!

Elle parla fort peu. L’autorité de cet homme sec assis à une table où

elle pensait ne rencontrer qu’un louche sacristain avait suffi à

dissiper momentanément ses plus ombrageuses préventions. Le mouchard,

ainsi fait, lui semblait moins vil. De temps à autre, elle s’arrêtait

dans son exposé pour réfléchir et s’assurer qu’elle disait bien tout,

qu’elle n’omettait rien d’essentiel. Lui, l’écoutait en griffonnant

quelquefois des notes.

Lorsqu’elle eut terminé, il les parcourut.

--Voyons... la rue Vaneau... jeune homme en deuil... sur la personne de

la maîtresse, aucune présomption... J’en fais mon affaire! conclut-il.

Puis, se levant et s’emparant d’un carnet à souches qui traînait

derrière lui sur une étagère:

--L’habitude est, madame, de payer d’avance. Comme il s’agit d’une

surveillance qui peut être longue et d’une enquête probablement assez

délicate si vos conjectures sont fondées, je ne puis vous fixer un prix

forfaitaire. Une provision de cinq cents francs suffira sans doute...

mettons six cents pour tenir compte du gros imprévu, corrigea-t-il en

remplissant une feuille du carnet, mais je ne donne à cet égard aucune

garantie. Tout dépendra du temps passé par mon inspecteur.

Hélène compta d’une main fiévreuse la somme demandée et la déposa sur la

table.

--Un dernier mot! J’ignore, madame, si vous êtes mariée, si le courrier

vous est remis sans intermédiaire. Pourrons-nous adresser le rapport

chez vous?

--Mais, pourquoi pas? répondit-elle. Certainement, monsieur!

Elle était toute surprise que ce fût fini. L’instant d’après, dans sa

conscience, au plus grand désordre, succédait l’apaisement le plus

absolu et, dans ses membres, à la fatigue, un bien-être étrange, comme

une légèreté d’hirondelle. Sur le trottoir, encore mouillé d’une récente

averse, qu’elle descendit jusqu’au _Printemps_ d’un pas allongé,

l’indiscrétion d’un pâle soleil lui parut charmante. Elle jugeait

d’assez haut ses anciens scrupules et s’étonnait ingénûment d’avoir

hésité devant une démarche aussi simple.

Répit factice, et dont, en somme, elle devait peu jouir! Le soir même

l’impatience la gagnait déjà. Le jour suivant, au déjeuner, elle

observait Marc et ne pouvait, sans ressentir un profond malaise, subir

l’idée qu’à son départ pour l’École de Droit, qui s’était produit vers

neuf heures, des policiers lancés par elle l’avaient espionné. Jamais

encore, sur son visage, dans sa manière d’être, elle n’avait vu se

refléter autant d’insouciance, dans ses regards briller le feu d’une

jeunesse plus chaste, et elle mettait de la passion à se persuader que

la mesure qu’elle avait prise était superflue. Cependant, le rapport lui

serait précieux. Jusqu’au rapport, elle savait trop qu’elle dormirait

mal et qu’au plus doux de sa confiance de cruels soupçons viendraient

constamment l’ébranler. Nulle impression n’était de force à détruire en

elle le baiser sur l’épaule du _Sémiramis_. Faisant la part de l’âge de

Marc et de l’entraînement, elle admettait que ce pût être une de ces

folies qui n’ont pratiquement aucune suite, mais refusait de s’en donner

la moindre assurance avant d’y être autorisée par un témoignage. Cinq

journées s’écoulèrent dans une vaine attente. Hélène, sur des charbons,

ne sortait plus, guettait, aux heures où se faisaient les distributions,

le coup de sonnette du concierge et, entre temps, se fatiguait à

conjecturer tantôt la cause de ce délai, pour elle anormal, tantôt le

mot même de l’enquête. Elle écrivit pour demander qu’on pressât

celle-ci. Mais, répugnant à ce que l’homme de la rue Vignon eût dans les

mains sa signature au bas d’un rappel, sur le point de jeter sa lettre à

la poste, elle le déchira toute timbrée.

Le sixième jour, dans la soirée, le rapport parvint. Son texte occupait

trois grandes pages. Avant même de le lire, rien qu’à sa longueur,

Hélène comprit que ses alarmes avaient une raison, qu’au résultat d’une

surveillance vraiment inutile on n’aurait consacré qu’un bien moindre

espace. Ses yeux, d’abord, le parcoururent en sautant des lignes. Dès

qu’il semblait lui apporter une révélation, elle glissait rapidement sur

le paragraphe où palpitait, vêtue de mots, cette ombre effrayante. Puis,

délibérément, phrase après phrase, elle prit connaissance de l’ensemble.

Alors ses mains, déjà toutes moites, se mirent à trembler et, à mesure

qu’elle progressait, respirant à peine, elle sentait que son dos se

refroidissait.

Rien n’était ambigu dans l’ignoble écrit. Trois jours plus tôt, et la

veille même à deux heures moins vingt, Marc s’était dirigé, par telle et

telle rue, vers une maison du petit square de Latour-Maubourg. On

l’avait vu s’y arrêter au troisième étage et pénétrer chez une dame

veuve du nom d’Aliscan. Il en était, chaque fois, sorti peu après quatre

heures pour rentrer rue Vaneau par un omnibus. Une personne de

confiance, habilement sondée, avait donné pour habituelles, depuis plus

d’un mois, ces visites du jeune homme dans l’après-midi. La locataire le

recevait en déshabillé. On tenait pour certain qu’elle fût sa maîtresse.

La face d’Hélène, à cet endroit, prit une telle chaleur qu’il lui parut

confusément, l’espace d’une seconde, qu’elle allait tomber évanouie.

Dans son esprit, le mot: maîtresse, comme dans un ciel noir,

s’inscrivait sans relâche en zig-zags de feu et ses oreilles en

bourdonnaient jusqu’à la souffrance. Tout à coup, sous son doigt, elle

sentit une feuille que retenait une courte épingle à l’avant-dernière

dont elle n’avait pas la surface. Les trois plus grandes la lui avaient

complètement cachée. Elle fit effort sur sa douleur et put lire ceci:

«_Mme A. est âgée de 46 ans. Née Thérèse-Bernadette-Augustine Perroux,

elle est la veuve de Charles-Édouard, ancien coulissier, décédé à Paris

en 1920. On lui connaît une fille mariée qui habite Bordeaux et un fils,

officier sorti de Saint-Cyr, actuellement en garnison à

Clermont-Ferrand. L’intéressée passe pour avoir une certaine fortune.

Relations bien posées, mais qu’elle cultive peu. A en croire des

personnes qui la touchent de près et qui, toutes, paraissent dignes de

foi, sa conduite, sans verser dans la galanterie, serait plutôt assez

légère, et même dissolue, bien qu’à cette heure le demandé soit son seul

amant. Si des détails complémentaires et toutes précisions étaient

désirés sur ce point on pourrait entreprendre une nouvelle enquête._»

Les mots: complémentaires, toutes précisions, étaient soulignés par deux

fois.

Subitement révoltée par l’odieux rapport:

--De vrais coquins! se dit Hélène en froissant les feuilles qu’elle

serra nerveusement au fond d’un tiroir. Quelle horreur de penser que la

loi les couvre! Ah! comme une balle de revolver, reprit-elle tout haut,

serait bien à sa place dans ces têtes d’espions!

Précisément, à cette minute, Marc frappa chez elle. Il venait la prier

de lui rendre un livre et s’arrêta non moins surpris de son expression

que de la couleur de son teint.

--Tiens, fit-il, petite mère, comme vous voilà drôle! Seriez-vous

souffrante?

--Non, dit-elle.

Il insista, mais, sans répondre, elle quitta son siège et, lui mettant

entre les mains l’ouvrage demandé, l’invita d’un ton bref à la laisser

seule.

Elle ne pouvait, littéralement, supporter sa vue. Il lui inspirait du

dégoût. Ses traits si purs lui semblaient suer un vice effroyable.

Tantôt sa bouche s’offrant à elle, et tantôt ses yeux, elle frissonnait

d’y découvrir au moindre examen mille des signes extérieurs de

l’hypocrisie, ou bien certaines de ses paroles la persécutaient et,

devinant de quel langage il était capable, elle en détestait

l’innocence. Toute la nuit, sa douleur la tint éveillée. Brûlée de

fièvre, elle voyait Marc, et à divers âges, occupant, au lieu d’elle,

Mme Aliscan. L’horrible femme était pour lui belle-mère et maîtresse.

Voici, gamin, qu’elle le grondait et qu’elle le secouait, puis,

l’attirant sur sa poitrine, dénudait sa gorge et la lui donnait à

baiser. Dieu! dans ses prunelles, quels éclairs! Après des mois et des

années d’un commerce infâme, elle le renversait sur son lit. Dès lors,

l’enfant désemparé, devenu sa proie, ne vivait plus que pour offrir à

des chairs sans nom un rafraîchissement perpétuel. A chaque tableau

qu’elle se faisait de cette basse débauche, Hélène mêlait son personnage

comme celui d’une folle de qui les plaintes et les blasphèmes

réjouissaient l’amante sans toucher les entrailles de sa jeune victime.

En vain ses cris suppliaient-ils et maudissaient-ils, le couple affreux

tournait vers elle des regards cyniques et n’en perdait pas une caresse.

Sa poitrine éclatait sous l’indignation, le désespoir de l’impuissance

lui tordait les membres, et tout à coup soufflait en elle une horreur

plus vive qui la raidissait dans les draps. Un instant, ses yeux secs

déchiraient la nuit. Puis, ses pensées prenaient un cours moins

extravagant et elle se mettait à pleurer.

Lorsqu’au matin elle revit Marc et qu’il l’embrassa, elle était épuisée,

mais beaucoup plus calme. Déjà, le sens de son devoir, maîtrisant ses

nerfs, rendait à son cœur l’énergie. Mieux à même de juger la situation,

elle reconnut avec sagesse et qu’elle était grave, et, en même temps,

que sa douleur l’avait amplifiée. La folie d’un jeune homme, n’est-ce

pas chose courante? Cela vaut-il qu’on s’en émeuve comme d’une

catastrophe? Dans le domaine pathologique, s’effraie-t-on d’un rhume,

va-t-on trembler ridiculement pour une simple grippe que quelques soins

élémentaires suffisent à combattre? Puisque Marc n’avait pas cette

délicatesse grâce à laquelle certaines natures prennent toujours le pas

sur leurs impulsions dégradantes, le mieux était de remédier, sans

chercher plus loin, au désordre inquiétant de ses nouvelles mœurs. Aussi

bien pouvait-on conserver l’espoir que l’égarement qu’il subissait

serait peu durable et qu’une manœuvre assez facile en viendrait à bout.

«Mais par où l’engager?» se disait Hélène. «Comment agir, dans un temps

bref, sur cet imbécile, à la fois discrètement et d’une manière sûre?»

Le procédé le plus direct, une explication, n’effleura même pas sa

pensée. Pour rien au monde, elle n’eût voulu paraître avertie. Non

seulement sa fierté en aurait souffert, mais le fait même de reprocher

une maîtresse à Marc l’aurait choqués dans sa pudeur, sans qu’elle sût

pourquoi, comme une formidable indécence. L’unique ressource était

d’user de pondération et d’essayer, par une série de timides appels à

ses sentiments d’autrefois, d’amener le jeune homme à se confesser.

Tâche ingrate et si peu dans ses aptitudes! Elle n’en avait encore passé

qu’un bref examen que déjà, se tâtant, elle s’en effarait et s’y

présumait inférieure. Puis, sur la foi de quelle donnée prêtait-elle à

Marc le repentir que postulait un tel abandon? Supposé qu’il en eût ou

qu’il lui en vînt, serait-ce avant de longues semaines, maint effort

stérile, des alternatives innombrables, qu’un résultat définitif

pourrait être acquis? La jeune femme n’avait pas le courage patient.

Moins que jamais dans cette affaire où toute heure perdue lui semblait

consacrer un échec plus grave.

Elle relisait avec douleur, pour la vingtième fois, le rapport établi

par les détectives lorsqu’un soir, brusquement, une pensée lui vint. Si,

pourtant, Marc, fanatisé par sa vieille maîtresse, se faisait illusion

sur l’âge de cette femme? «Ridicule hypothèse!» se dit-elle d’abord,

tant la passion qui l’animait depuis plusieurs jours défigurait dans sa

mémoire Mme Aliscan. Il n’aurait pas été besoin d’insister beaucoup pour

lui faire déclarer de la meilleure foi que cette personne était

boiteuse, ou bossue, ou bigle,--en tout cas, qu’elle eût l’air d’une

quinquagénaire, ne faisait pour elle aucun doute. Mais, de romans qui

prétendaient à offrir de l’homme une peinture exacte et complète, elle

avait retenu qu’en matière galante l’aveuglement sur les défauts les

plus manifestes était de règle aussi commune que la confiance même et

bientôt le soupçon qu’elle avait formé prit dans son âme, toujours

ouverte aux lueurs de l’espoir, une extraordinaire consistance. Un

détail, au surplus, l’y affermissait. Marc ignorant que sa maîtresse eût

de son mariage deux enfants à cette heure tous deux établis, un élément

des plus précieux, d’une valeur unique, lui manquait pour se faire une

opinion juste. Rien ne semblait plus indiqué que de l’en instruire. «Si,

réellement, j’étais sa mère,» pensait la jeune femme, «hésiterais-je une

seconde dans un pareil cas?... C’est là mon fort. Il saura tout. Je la

démasquerai!» se promit-elle énergiquement lorsqu’elle fut au lit.

L’agitation qu’elle éprouvait la tint éveillée. Elle calculait avec

bonheur l’effet saisissant que produirait sur la passion de l’écervelé

une révélation si formelle.

Cependant, il fallait y trouver prétexte. Des jours durant, l’esprit

d’Hélène n’eut d’autre ambition que d’enfermer le renseignement qu’elle

voulait fournir dans un fait habilement provoqué par elle et qui pût

sembler tout fortuit. Après avoir consciencieusement étudié dix plans,

elle tenta, pour finir, d’en dégager un et s’aperçut que le moins fou

restait insensé. Mille obstacles empêchaient son exécution. N’allait-il

pas jusqu’à prévoir des complicités dans la famille de la personne

qu’elle brûlait d’atteindre et son entourage immédiat? Alors la chance

qui rayonnait s’obscurcit d’un coup et, de nouveau, le désespoir

s’empara d’Hélène. Cette fois-ci, non plus lâche, mais presque furieux.

Se sentant sur la voie d’un succès prochain, elle enrageait d’être

arrêtée dans sa progression par un accident matériel. C’était comme si,

voyant enfin triompher sa cause d’appétits présomptueux sur un héritage,

elle ne pouvait, faute d’un papier, toucher cette fortune. A quoi bon la

prudence et les ménagements? Ce qui n’était qu’une prétention devenant

un droit, toute espèce de tactique lui parut indigne et toute précaution

dégradante. Payer d’audace, intimider, désarmer sans lutte, telle était

la tendance de son caractère et n’était-ce pas la seule méthode vraiment

honorable? Quel égarement l’avait conduite à des tentatives dont elle

rougissait aujourd’hui?

Le principal était pour elle d’en terminer vite. Que ce fût habilement

lui importait peu. Le soir même, au dîner, se tournant vers Marc, elle

lui dit sans trahir la moindre émotion:

--Tiens! j’oubliais... C’est pourtant drôle! Paris n’est pas grand. Tu

sais bien, ta danseuse du _Sémiramis_?

--Ma danseuse? fit-il. Quelle danseuse?

--Voyons, cette blonde... Rappelle-toi donc! Tu m’as dit son nom.

Il murmura d’un air gêné:

--Madame Aliscan?

--Aliscan, oui, c’est ça! Madame Aliscan... Figure-toi que je l’ai

rencontrée au Louvre!

--Ah! fit Marc.

--Tout à l’heure! poursuivit Hélène. Elle s’y trouvait avec son fils. Il

est bien son fils! Menu comme elle, mais élégant, d’une jolie

tournure... L’échantillon le plus complet du jeune officier!

Marc était devenu d’une extrême rougeur.

--Et comment donc avez-vous su que c’était son fils? demanda-t-il avec

effort, d’une voix qui tremblait.

--Mais, sans chercher! s’écria-t-elle. Par lui-même, mon loup! Je

marchais derrière eux dans une foule énorme. Quand on appelle, comme il

l’a fait, une personne: maman, selon moi, c’est assez significatif!

Elle agita gaiement la tête et se mit à rire. Marc était sur le point de

verser des larmes. Un instant, les traits durs, la poitrine battante,

elle le regarda fixement, tourmentée par l’envie de le questionner et

d’obtenir qu’il lui livrât la cause de son trouble. Mais la présence de

sa fillette lui rendit du calme. Elle saisit une cuiller, se servit d’un

mets. Puis elle reprit avec l’accent de l’admiration:

--Elle est étonnante, cette femme-là! Avoir un fils... je ne sais pas...

d’au moins vingt-cinq ans, peut-être marié, déjà père, et danser comme

une folle au _Sémiramis_... Je voudrais bien lui ressembler quand

j’aurai son âge!

Le supplice de Phèdre · 第 14 / 17 题