IX

Hélène connaissait son beau-fils. Si, bien souvent, comme on l’a vu, son

extrême orgueil négligeait les données de l’observation, l’habitude

qu’elle avait de gouverner Marc l’avait instruite avec assez de

délicatesse de ses réactions ordinaires. Après la scène dont nous venons

d’esquisser les traits, ce qu’elle présumait s’accomplit. L’esprit de

Marc, désemparé, battit la campagne et, rapidement, à des plaisirs qui

le transportaient, il sentit se mêler un goût d’amertume.

Tout n’était qu’amour-propre et puérilité dans les rapports qu’il avait

noués avec sa danseuse. Élégante, elle l’avait d’abord ébloui. Le

brillant qu’elle portait à l’annulaire gauche avait plus fait assurément

pour le conquérir que sa taille légère et ses yeux. D’autre part, avant

même de savoir son nom, et nonobstant son propre manque d’expérience des

femmes, il s’était rendu compte qu’il devait lui plaire. C’était

sensible à certains rires, à certaines paroles, cela s’avouait par des

regards baignés d’émotion qu’il surprenait attentivement fixés sur sa

bouche dans les intervalles des répliques. Assez vite, leurs propos

s’étaient détendus. Par toute une gamme de libertés qui échauffaient

Marc et semblaient divertir leur instigatrice, ils avaient évolué vers

la confidence. Entre celle-ci et des aveux, l’étape n’est pas longue.

Marc l’avait timidement, mais vivement franchie.

Lorsqu’Hélène l’avait vu, au _Sémiramis_, toucher des lèvres, auprès du

cou, Mme Aliscan, il lui donnait ce gage d’amour pour la seconde fois.

Survenait la mort de son père. C’était pour lui comme le passage d’une

de ces nues lourdes qui, trop étroites pour le soleil qu’elles

prétendent cacher, voilent à peine une minute sa face éclatante. Elle le

frappait dans cette période du premier vertige dont on peut dire qu’il

est pour l’être une naissance nouvelle. D’où le peu de chagrin qu’il en

avait eu. Avant même de partir pour les funérailles, il adressait à sa

danseuse une lettre éplorée où le faire-part, proprement dit, occupait

trois lignes et ses sentiments cinq grandes pages. Dès son retour, il

dégageait une carte à la poste. Mme Aliscan l’attendait. Elle lui

ferait, notifiait-elle, dans un post-scriptum, ses condoléances de vive

voix. Ce fut la tête contre le sein de cette femme éprise qu’il les

entendit murmurer.

Comment, dès lors, trouver étrange la conduite de Marc? Si l’homme fait

se replie sur sa volupté, l’adolescent prête à la sienne, pourvu qu’elle

le flatte, toutes les qualités par surcroît. Or, celui-ci, dans une

coquette, goûtait une maîtresse qui s’était mise, dès le début de leurs

relations, à le chérir exclusivement et de toutes manières avec une

violence éperdue. Le moindre vœu qu’il exprimait revêtait pour elle

l’importance d’un désir dont l’amour dépend, et lui, si jeune, encore

privé d’expérience en tout, se voyait demander par cette personne mûre

des conseils qu’elle suivait sans les discuter. Ses deux visites de

chaque semaine faisaient événement. Dans ses mains reposait le bonheur

d’un être pour qui l’avouer était toujours la plus douce des joies et le

témoigner la grande chose. Mille inventions, si délicates qu’elles

émerveillaient, lui rendaient plus touchante cette adoration. C’est vite

fait de crier à l’indignité! Peut-on rester indifférent, lorsque l’âme

est fraîche, dans le personnage d’un jeune dieu?

Puis, si la femme de qui venait cette consécration se montrait en amour

d’une exigence folle, avec quelle verve et quelle tendresse, quelle

science et quel art elle savait obtenir qu’on la contentât! En lui

prêtant auprès d’Hélène des mœurs assez libres, le rapport de police

n’avait pas menti. A toute époque, mais notamment depuis son veuvage,

elle avait eu pour objectif le délice d’aimer et pour prétention d’être

aimée. Jamais, d’ailleurs, ne tolérant qu’on la prît par jeu, ni ne se

donnant par calcul. Jamais, non plus, n’occupant d’elle en même temps

deux hommes. Marc s’était présenté dans un interrègne. Depuis cinq mois

qu’elle regrettait son dernier amant, nulle occasion de mettre un terme

à sa solitude ne s’était offerte à cette femme. Sourdement, elle

songeait à s’en inquiéter. Elle qui jamais n’avait senti les atteintes

de l’âge, demeurée aussi souple à quarante-six ans qu’elle avait pu

l’être à vingt-cinq, n’affrontait plus sans le malaise de l’appréhension

l’épreuve quotidienne du miroir. Pour la juger satisfaisante ou même

honorable, il lui fallait s’armer parfois d’une grande indulgence.

Certains jours, elle cédait au découragement. L’imagine-t-on voyant

finir une crise aussi longue sur les aveux les plus timides, l’hommage

le plus frais, l’admiration la plus ouverte et la moins hardie qu’elle

eût reçue d’un soupirant dans toute sa carrière? Mesure-t-on la chaleur

de la complaisance qu’avait pu mettre, en renaissant, au service de

Marc, cette amoureuse prête à verser dans le désespoir? Si sa nature et

la pratique ordinaire du vice avaient fait d’elle une magicienne en

matière galante, son enthousiasme à raffiner sur la perfection la

rendait supérieure à tout son passé. Il la dévorait, la brûlait. Il la

portait à s’épanouir dans l’oubli d’elle-même. Il inspirait à sa

passion, lorsqu’elle s’épanchait, certains artifices de génie.

Marc avait eu la sensation d’un éblouissement. Une enfance pure, peu

d’émotions dans l’adolescence et, jusqu’à l’heure de cette rencontre,

aucune inquiétude, n’est-ce pas tout dire des mille secousses qui

peuvent rompre une âme endurant l’assaut d’une telle fièvre? Les moyens

de celle-ci le désemparaient. Rien, au surplus, dans ses principes,

n’eût fourni d’obstacle à quelque conquête du plaisir.

Mais sa fierté, bien qu’assez molle, était ombrageuse. Nous l’avons vu

précédemment grincer de male rage après la scène de sa surprise dans le

Luxembourg. Lorsqu’il reçut de sa belle-mère la révélation sur l’effet

de laquelle elle comptait si fort, pas un instant, il ne pensa, quel que

fût son trouble, à la soupçonner d’un mensonge. Par nature même, il en

croyait Hélène incapable. A quelle fin, secondement, l’aurait-elle

commis? Puis, on eût dit que l’incident rapporté par elle éparpillait

dans son esprit de flottantes vapeurs, que tout un nœud de doutes

maussades, endormis derrière, s’en trouvait soudain éclairé. Chez

Thérèse existait une photographie, celle d’un jeune homme en uniforme de

Saint-Cyrien qu’elle lui avait incidemment donné pour son frère. Il

savait, à présent, que c’était son fils. A la visite qu’il avait faite

dès le jour suivant, un examen de ce portrait, des plus minutieux, était

venu le confirmer dans sa certitude. La ressemblance des deux visages

était aveuglante.

Marc sentit un malaise lui gagner l’esprit. Ce fut d’abord accidentel et

très supportable, comme la douleur que peut causer une dent déchaussée

lorsque, par mégarde, on la heurte. Il n’en souffrait qu’après l’amour

et jamais longtemps. Puis, la cadence de ces attaques se fit plus

fréquente et leur durée même s’amplifia. Elles n’avaient plus pour se

produire de ces heures précises où la langueur qui suit la chute de

l’exaltation suffisait en partie à les expliquer. A tout propos, et

férocement, d’un œil sombre et sec, il recherchait sur sa maîtresse les

empreintes de l’âge. Près des paupières, le plus souvent, et autour du

cou. Sa naïveté les lui cachait où régnaient les fards, de même qu’aux

boucles, adroitement teintes, précieusement coiffées, il voyait l’or

sans reconnaître à certaines nuances la triste couleur qu’il couvrait.

Mais les deux points où les tissus, plus flétris qu’ailleurs, ne

recevaient de l’artifice qu’un modique secours lui gâtaient bien assez

Mme Aliscan. Il en vint, auprès d’elle, à compter ses rides.

Bientôt naquit de ce début d’éloignement physique une contrariété

d’amour-propre. La liaison qui, dans sa fleur, l’avait tant flatté, sans

cause réelle, car, pratiquement, du plus vif au moindre, elle avait

conservé tous ses attributs, lui devint un sujet d’humiliation. La même

femme lui faisait les mêmes compliments, les mêmes caresses lui

témoignaient une idolâtrie que chaque rencontre, on pourrait dire avec

assurance que chaque sacrifice accentuait et, justement, c’était des

soins ainsi prodigués qu’il tirait la matière de son amertume. Y prenant

du plaisir, mais s’en infatuant, il déplorait que des mérites à la

taille des siens n’eussent pas trouvé pour les servir une prêtresse plus

digne. Cette matrone l’offusquait par ses prétentions. Délicats,

passionnés, si variés qu’ils fussent, par les baisers industrieux de sa

bouche fanée, elle déshonorait sa jeune peau. «Jolie paire d’amoureux!»

se répétait-il. «Puis,» songeait-il avec humeur, «ici, passe encore,

mais, si nous sortions, quel désastre! Dans la rue, avec elle, de quoi

aurais-je l’air?» Il hésitait, se répondait, traversé d’un doute: «De

son gigolo?... De son fils?...» Alternative qu’il balançait sans fixer

son choix. Les deux vues lui étaient pareillement odieuses.

Rue Vaneau, sa belle-mère respirait sans bruit. Nulle expression ne

rendrait mieux l’effacement d’Hélène qui, de l’angoisse la plus

profonde, la plus déchirante, se sentait renaître à l’espoir. Mille

indices, jalousement observés par elle, la renseignaient sur le plus

gros de l’intime débat qu’elle avait elle-même amorcé. C’était un air

méditatif, un accent soucieux, un défaut d’appétit, de la nonchalance.

C’était surtout plus d’intérêt témoigné par Marc aux menus faits dont

s’alimente la conversation, comme aux événements domestiques. Par un

prodige de volonté, elle prenait sur elle pour ne jamais se départir

d’un visage aimable et cacher au jeune homme ses vicissitudes. Elle

évitait, dans son langage, la moindre impatience.

A la voir constamment d’une charmante humeur, à la sentir qui le

laissait ordonner sa vie sans exercer sur sa conduite un contrôle

quelconque, lui ne pouvait ni soupçonner qu’il était épié, ni trouver

surprenant tel ou tel sourire. Circonstance favorable au succès

d’Hélène. Dans la crise d’inquiétude que traversait Marc, un mot

suspect, un simple signe aurait pu suffire à l’éloigner d’elle

complètement. Ç’aurait été la maladresse qui provoque l’orgueil, vous

rend cher l’égarement qu’elle voudrait combattre et vous jette plus

avant dans la voie mauvaise. Peu à peu au contraire, il se rapprocha.

Trop jeune encore pour triompher par ses seuls moyens de sa déception

amoureuse, il lui fallait, dans cette épreuve, à défaut d’un cœur, une

épaule sur laquelle il pût s’appuyer. L’abri jugé plus séduisant,

reconnu précaire, le rendait à l’abri qu’il savait certain. Auprès

d’Hélène, il respirait bien-être et confiance et regagnait son équilibre

un instant perdu. C’est la fable éternelle de l’enfant prodigue. Mais

l’homme a seul, dans ses erreurs, la simplicité de la conduire

naturellement à sa conclusion. Un amour-propre mal compris en dissuade

la femme.

Lorsque Hélène, empressée à saisir les traits qui dénonçaient chez son

beau-fils le moindre amendement, le vit quitter son air maussade pour

s’ouvrir un peu, il lui parut que le désert de son existence recevait un

souffle embaumé. L’âpre horizon s’en éclaircit, de vieilles graines

germèrent, toute espèce de verdures y naquirent bientôt. Un grand élan

de gratitude la porta vers Marc, comme si c’était à sa personne et sur

ses instances qu’il commençait à sacrifier son affreuse maîtresse, et

tout son être, ordinairement d’une chaleur moins vive, n’eut plus

d’autre ambition que de l’épauler. Depuis longtemps, car, même jeune

fille, comme nous l’avons vu, elle ne rencontrait nulle traverse sa

seule humeur, son seul caprice réglait tout chez elle. Les goûts

d’autrui devaient par force épouser les siens et, persuadée qu’en

exigeant cette soumission d’eux elle les éclairait sur eux-mêmes, elle

se voulait, dans sa maison, maîtresse exclusive. Sans réfléchir, par le

seul jeu du désir de plaire, elle s’y effaça derrière Marc. Il en devint

le personnage et l’arbitre admis. Quantité d’arrangements conformes à

ses vues dont, jusque-là, elle ne s’était un instant souciée que pour

refuser d’y souscrire, se trouvèrent faits un peu partout comme par

enchantement. Deux lampes chinoises furent installées dans des coins

trop nus et certaines tentures remplacées. Il souhaitait plusieurs

livres et elle les acquit. Sa cuisinière était une fille sans grande

invention pour qui soigner cinq ou six plats, constamment les mêmes,

représentait le dernier mot de la variété et qui, lorsque d’une crème au

rhum, entremets classique, elle passait d’aventure à une crème au

kirsch, se demandait si quelque dieu, caché dans son four, n’allait pas

en jaillir pour l’exterminer. Elle se mit sur son dos, puis la congédia

dès qu’un essai l’eut assurée que d’aucune manière elle n’obtiendrait

rien de cette buse. La nouvelle fut choisie dans les cordons bleus. Le

questionnaire qu’à son entrée elle subit d’Hélène se rapportait aux

gourmandises que préférait Marc. Lorsque la preuve eut été faite qu’elle

y excellait, le surplus de sa science parut négligeable.

Comme sa belle-mère qui, détestant la correspondance, avait réduit

progressivement presque à rien la sienne, Marc n’écrivait, pour ainsi

dire, jamais aucune lettre et n’en recevait que fort peu. Un soir,

pourtant, un pneumatique arriva pour lui. Du modèle azuré que fournit la

poste, il ne frappait extérieurement par aucun détail, mais l’écriture

qu’on y voyait semblait contrefaite. La jeune femme le nota en

l’apercevant. «C’est de cette horreur!» pensa-t-elle. A l’instant, le

dépit lui secoua les nerfs et, saisissant sur le plateau l’insolente

dépêche, elle faillit ou l’ouvrir ou la déchirer. Mais, soudain, son

humeur prit un cours plus doux. Elle s’avisait que, puisque Marc n’était

pas rentré (retenu à l’École, jusque vers six heures, par une conférence

importante, avait-il annoncé avant son départ), il fallait inférer de ce

télégramme, en premier lieu, que le motif invoqué par lui ne recouvrait

aucune raison qu’il ne pût avouer, en second lieu, que sa maîtresse

avait dû l’attendre et, sur la fin de la journée, ne l’ayant pas vu,

s’était décidée à écrire. Conclusion qui prêtait à un développement. Peu

d’apparence que, de sang-froid, sur un seul faux-bond, sans même savoir

si quelque rhume ne l’expliquait pas, elle se fût résolue à cette

imprudence. C’était plutôt la tentative d’un esprit troublé, le premier

trait du désespoir causé dans un cœur par des déceptions successives.

L’hypothèse reposait sur un fond sérieux. Hélène s’en fit une certitude

dont elle se réjouit.

Une heure plus tard, dans le salon, sous une des grosses lampes, ses

sentiments se fortifièrent lorsqu’elle eût vu Marc, après un geste

d’impatience vite interrompu, s’emparer de la lettre et la parcourir.

Quelle magnifique indifférence exprimaient ses yeux! Comme on sentait

dans le pli dur qu’avait pris sa bouche le commencement d’irritation

d’un homme excédé! Puis, quel regard reçut Hélène, plein de quelle

douceur, à la fois timide et confiant, empreint de gêne et d’affection

presque au même degré, craintif si l’on veut, mais sans fièvre, quand la

dépêche, enfin réduite à une boule menue, eût été distraitement envoyée

dans l’âtre! Quoi de plus éloquent que de pareils signes? Si elle

n’avait appréhendé qu’il ne lût en elle, saisissant Marc par les

poignets en manière de jeu, la jeune femme l’aurait embrassé. Son

intention se révéla par une moue des lèvres qu’elle sut cacher derrière

sa main étendue à temps dans la zone de pénombre où baignait sa face et

que son beau-fils ne put voir. A compter de cette heure, elle ne douta

plus. Quatre ou cinq pneumatiques arrivèrent encore, puis, coup sur

coup, il en vint deux dans la même journée, le second précédant une

importante lettre. Hélène suivait avec délices l’agonie morale dont

témoignait aussi clairement qu’une kyrielle de plaintes cette

surabondance de courrier. Dans une maison qu’assombrissaient les

absences de Marc et que, d’ailleurs, sa présence même, trop chèrement

acquise, ne devait qu’à peine éclairer, elle voyait se traîner Mme

Aliscan avec un air qu’elle supposait d’une couleur tragique chez cette

vieille amante sur ses fins. Elle l’entendait successivement gémir et

maudire. Elle lui prêtait, la bouche tordue, les yeux pleins d’angoisse,

le visage gonflé par les larmes, des prières imprégnées de toute sa

passion et que Marc prenait légèrement. Où s’arrêtent les violences d’un

cœur déchiré? La cruauté de son beau-fils lui semblait divine.

L’investissant d’un caractère pertinemment faux et d’une bassesse d’âme

révoltante, elle lui plaçait entre les dents des injures féroces dont

chaque syllabe, frappant au vif cette chair répandue, lui était

proprement une délectation. Les plus humaines se contentaient de flétrir

son âge et de tourner en dérision ses vaines coquetteries. Les plus

folles atteignaient sa maternité.

A l’improviste, un mercredi, cette ardeur tomba. Le déjeuner se

terminait, sans raison spéciale, dans une atmosphère de confiance,

lorsqu’un chauffeur d’automobile sonna rue Vaneau. La cuisinière

parlementa, puis le fit entrer. Il portait un message destiné à Marc et

déclara devoir attendre une réponse de lui.

Le billet décacheté et rapidement lu:

--Très bien! fit le jeune homme. Dites que j’y vais.

Il ajouta pour sa belle-mère:

--Un ami m’attend.

--Ah! fit Hélène sans témoigner la moindre émotion.

Elle n’en éprouvait, d’ailleurs, pas. Tout au contraire, le sentiment

qu’elle n’eût pas avoué mais qui jetait dans sa poitrine un trouble

assez vif avait un rythme, une consistance et une chaleur douce qui

l’apparentaient au plaisir. Relancé d’une façon plutôt mortifiante,

Marc, d’après elle, allait servir à sa vieille maîtresse quelques

vérités essentielles. C’était, en somme, un nouveau pas vers le

dénouement. S’approchant d’une croisée qu’elle ouvrit un peu et prenant

soin de n’exposer de son visage même que ce qu’il fallait pour bien

voir, elle aperçut devant la porte un fiacre en station. Quand son

beau-fils y fût monté, la voiture partit. Hélène, d’abord, l’accompagna

discrètement des yeux sans bouger de l’endroit où elle s’était mise,

puis se pencha, fit un effort, la vit disparaître et, tout à coup, prise

de faiblesse, les mains molles et moites, se laissa choir dans un

fauteuil placé derrière elle avec un sanglot convulsif. Elle ne pouvait,

à cette minute, supporter l’idée de Marc assis contre la femme qu’elle

abominait dans le cadre intime d’une voiture. Quelle influence allait

avoir cette proximité sur ses sentiments immédiats? Si encore ses

manières l’avaient rassurés! Mais il avait congédié l’homme, un instant

plus tôt, sans donner aucun signe de mauvaise humeur et, sous cet air

indifférent qu’il prenait si bien, n’était-ce pas fiévreusement qu’il

s’était vêtu pour aller retrouver Mme Aliscan? Hélène était à son côté

dans le vestibule. «Positivement,» réfléchit-elle, «il semblait heureux,

sa physionomie rayonnait!» Pour étrangère qu’elle fût restée à la vie

des sens, elle s’avisait qu’un désir las peut, chez un jeune être, à la

faveur d’une continence trop longtemps gardée, brièvement au moins,

reverdir. Et si Marc en était à cette phase critique? Si, par la suite,

à chaque période de ressaisissement, devait, ainsi qu’une chute de grêle

au soleil de mars, succéder un retour aussi désastreux? Cette

perspective, dont s’emplissait sa vue intérieure sans qu’elle sût même

si, du premier jusqu’aux arrière-plans, elle était en rien justifiée,

l’accablait d’épouvante et la révoltait. Brusquement, elle sentit du

découragement. L’esprit venait de rompre en elle un fil d’énergie que

n’avait pu briser encore la réalité. Mesurés à la tâche qu’elle

imaginait, tous les efforts qu’elle pouvait faire lui paraissaient

vains. Le seul parti réellement digne, elle s’en rendait compte, aurait

été d’abandonner une lutte inégale et d’imiter la soumission de myriades

de mères aux débordements de leurs fils. Mais quelque chose d’autrement

fort, d’autrement actif, d’autrement capiteux que le raisonnement

protestait en elle-même contre cette conduite. Elle avait beau la

trouver sage et s’y exciter, elle ne pouvait pas s’y résoudre.

Son abattement s’était accru jusqu’au désespoir lorsque Marc rentra,

vers cinq heures. Pour s’en cacher, elle affecta de se montrer dure.

C’était chez elle une habitude vieille comme son orgueil que de couvrir

les défaillances qui s’y produisaient d’une humeur altière et cassante.

Marc était sombre, il parla peu, mangea légèrement et se plaignit d’un

mal de tête en allant au lit. Elle se garda d’y témoigner le moindre

intérêt.

Le jour suivant, à son réveil, il souffrait encore, et non seulement de

cette migraine, mais d’un peu d’angine et d’une courbature générale. La

chaleur de ses membres accusait la fièvre. Hélène, venue à son chevet

déjà tourmentée, sentit grandir son inquiétude lorsqu’au thermomètre

elle constata que le mercure dépassait trente-neuf. Le docteur fut mandé

précipitamment. Il accourut, ne cacha pas qu’il était soucieux, ordonna

des ventouses et des compresses froides. C’était un homme dont les

scrupules sortaient du commun. Il pensait bien n’avoir affaire qu’à une

forte grippe, mais pourtant refusait de se prononcer.

La période indécise dura plusieurs jours. Hélène les vécut dans les

transes. Dès que s’étaient manifestés des symptômes sérieux, tous les

griefs qu’elle nourrissait avaient disparu sans laisser dans son cœur la

plus pâle empreinte. Couchée tard dans la nuit et levée à l’aube, elle

n’était plus, auprès de Marc, qu’une tendresse ardente et un dévouement

sans limite. Malgré le peu de vraisemblance qu’offrait, à son dire,

l’hypothèse d’un mal contagieux, le docteur, par prudence, avait exigé

qu’elle adoptât, jusqu’à la fin de l’observation, la blouse et la coiffe

d’infirmière. Son âme était pure comme ces voiles. Dans les regards

méditatifs qu’elle posait sur Marc, rien ne brillait que le désir

d’arracher son nom à la fièvre maligne qui le consumait. Lorsqu’à bout

d’endurance elle fermait les yeux, c’étaient les mots de typhoïde et de

diphtérie, choisis par elle, dans son angoisse, comme les plus

sinistres, qui donnaient seuls un aliment à toutes ses pensées.

Celles-ci, d’ailleurs, tournaient si vite, la menaient si loin, qu’à

peine leur proie, prise d’épouvante, elle se raidissait pour tenter

d’échapper à leur sortilège. Il lui fallait absolument un dérivatif.

Elle le cherchait dans un peu d’ordre à mettre autour d’elle ou la

confection d’une tisane. Marc disait quelquefois qu’il se sentait mieux.

Alors, surprise, le cœur gonflé par cette belle aumône d’une

reconnaissance de pauvresse, elle saisissait une de ses mains sous la

couverture et elle la baisait tendrement.

Les premiers jours, des pneumatiques, des dépêches, des lettres étaient

arrivés coup sur coup. La jeune femme, sans les lire, les avait brûlés,

et l’on peut croire qu’elle n’avait eu, pour agir ainsi, à user d’aucune

réflexion. La maladie de son beau-fils lui donnait des droits que, dans

le for de sa conscience, elle estimait justes et tenait toujours pour

les siens, mais se fût fait en temps normal un scrupule de prendre. Au

surplus, n’était-ce pas une question d’hygiène? En détruisant avec

méthode cet affreux courrier, elle se bornait à observer la conduite

d’une mère qui, regardant sous un ombrage dormir son enfant, écarte de

lui les moustiques. Nul plaisir de vengeance ou de taquinerie n’avait,

chez elle, accompagné ces exécutions. Elle les avait faites sans colère.

Moins d’une semaine après la date des premiers symptômes, l’état de Marc

s’améliora, la chaleur décrut, ce qui n’était qu’une forte grippe,

s’affirmant comme tel, se mit en devoir d’évoluer, toute raison

d’inquiétude disparut enfin. Le docteur triomphait avec modestie.

Hélène, brisée par la fatigue et les émotions, mais trop heureuse pour

en porter physiquement les traces et, d’ailleurs, vivant sur ses nerfs,

présentait une figure de ressuscitée. On arrivait à cette période

délicieuse de mars qui, chaque année, vient, blonde et brève, luire

comme une dent d’or entre les hivers d’Ile-de-France. Un pâle soleil

dégourdissait l’atmosphère des rues. Elle en profita pour sortir.

Ce fut alors que la concierge, un matin, lui dit:

--Il est venu, ces temps derniers, plusieurs fois, une dame demander des

nouvelles sans vouloir monter.

--Ah! fit Hélène avec froideur. Une dame de quel genre?

La concierge hésita.

--Plutôt jeune que vieille!... C’est difficile de préciser. Elle porte

une voilette.

--Mais vous a-t-elle donné son nom?

--Rien du tout, madame!

--Quand cette personne est-elle venue pour la dernière fois?

--Hier matin, dit la concierge. Oui, sur les dix heures! Je lui ai dit

que monsieur Marc allait beaucoup mieux.

--Bien! fit Hélène. Je vois qui c’est... Une petite parente. Elle avait,

sans doute, peur de la contagion. Merci bien! lança-t-elle d’un air

dégagé en se dirigeant vers la porte.

Comme aspiré de sa poitrine par une bouche violente, tout le bonheur

qu’elle éprouvait une minute plus tôt s’était subitement évanoui. Elle

se reprit, courut d’une traite jusqu’au _Bon Marché_, fit alors

demi-tour et rentra chez elle. Cheminer plus avant l’aurait excédée. Son

sentiment était celui d’une personne avare qui, séparée de son trésor,

soudain cesse de vivre à la pensée qu’un besogneux dont elle se méfie

aura pu profiter de son éloignement. La courte absence qu’elle avait

faite lui semblait une faute. Plus elle allait vers sa maison, plus son

cœur battait, plus elle marquait le pas sans grâce d’une femme agitée.

Par une rencontre, il faut l’avouer, plutôt singulière et qui la troubla

fortement, elle croisa sous la voûte un télégraphiste et la concierge, à

son passage, un instant après, lui remit une dépêche à l’adresse de

Marc. «C’était à prévoir!» se dit-elle. Dans l’escalier, elle avait

chaud et soufflait un peu, mais s’estimait récompensée d’avoir marché

vite. Que, résistant par nonchalance ou par raisonnement à l’étrange

impulsion qu’elle venait d’avoir, elle se fût attardée cinq minutes de

plus, le télégramme était monté à l’appartement où Marc, debout, le

recevait et le décachetait. Nul sourire emprunté ne l’aurait trahi, une

distraction, un oubli quelconque encore moins, et les servantes

n’étaient pas femmes qu’elle pût questionner. Tout était à reprendre.

Elle n’aurait rien su.

Hélène froissait machinalement la petite dépêche qu’elle finit par

glisser dans son sac à main. Arrivée dans sa chambre, elle l’en retira,

l’examina sur ses deux faces et faillit l’ouvrir. Mais, sur le point

d’en arracher fiévreusement la bande, elle réfléchit avec dégoût qu’un

secret d’amants y était peut-être enfermé et manqua du courage de s’en

voir instruite. «Alors,» pensa-t-elle, «la brûler?» Trois allumettes,

successivement, lui flambèrent aux doigts. Ce qu’elle faisait huit jours

plus tôt sans hésitation lui semblait aujourd’hui une si laide besogne

que, nonobstant les bonnes raisons qu’elle avait d’agir, sa délicatesse

s’offusquait. N’était-ce pas là tromper vraiment la confiance de Marc?

Elle savait qu’au milieu de ses égarements l’admiration qu’il professait

pour son caractère ne s’était jamais altérée. La crainte obscure de

s’avilir la retint longtemps. A la fin, cependant, elle se décida.

Lorsqu’elle vint au salon, un quart d’heure après, il ne restait de ses

scrupules les plus impérieux que le souvenir d’une faiblesse. Elle

estimait s’être conduite en mère expédiente et s’étonnait, pour arriver

à ce résultat, d’avoir dû se vaincre en partie.

Mais son beau-fils lui parut sombre et l’esprit tendu. Ce fut assez pour

lui faire faire certaines réflexions qui, bientôt, la jetèrent dans une

pleine déroute. Puisqu’en somme Marc était complètement guéri, à quelle

cause attribuer son humeur maussade si ce n’était à l’inquiétude que lui

inspirait le silence absolu de se gourgandine? «Il est si faible et si

facile!» se disait Hélène. «Reconquis, l’autre jour, après une dispute,

il se sera séparé d’elle sur de belles promesses, et aujourd’hui, comme

de raison, il trouve surprenant qu’elle ne lui donne pas signe de vie.»

Subitement, une pensée qui la fit pâlir: «Mais où avais-je la tête? Mais

suis-je donc folle? Il est debout, il va sortir, il la reverra! A ses

reproches, elle répondra qu’elle lui a écrit, et alors, moi-même...»

Elle tremblait. La légèreté de sa conduite et ses suites probables se

présentaient à son esprit pour la première fois. Sous ses yeux éblouis

se creusait un gouffre. Marc était devant elle, au bord du divan, et,

bien que proche de sa personne, toujours absorbée, à pouvoir de sa place

lui toucher l’épaule, elle le voyait à une distance qui lui donnait

froid, tant elle sentait se fortifier l’impression cruelle qu’elle ne

pourrait plus la réduire. De deux choses l’une, ou, sous le coup de

l’indignation, il flétrirait ouvertement son vil procédé, ou, par défaut

de caractère, il se contiendrait et le verdict de sa conscience, dans ce

dernier cas, ne serait que plus dur et que plus terrible. C’était pour

elle, de toute manière, son mépris certain, et sa haine, peut-être,

assurée. Pis encore, l’éloignement qui en découlerait lui ferait

rechercher Mme Aliscan. «Où descendrai-je? Que deviendrai-je?» se disait

Hélène, trop femme, au fond, pour ignorer les perfides ressources des

vengeances conduites par son sexe. «Lorsque, sachant ce que j’ai fait

pour lui soustraire Marc, elle pourra mesurer sa victoire sur moi,

quelles inventions n’aura-t-elle pas, rouée comme elle doit l’être, pour

consolider cette victoire? Et quelle défense un peu sérieuse, quelle

utile parade serai-je en état d’opposer? Désormais, se méfiant et me

détestant, cet imbécile n’aura d’oreilles que pour ses paroles et ne

verra que par ses yeux non seulement moi-même, mais sa propre bassesse

dont elle le flattera. Toute sa confiance sera pour elle. Je l’aurai

perdu!»

La jeune femme, jusque-là, s’était possédée. Cette perspective lui fit

au cœur une si grande secousse que, se sentant dans l’impuissance de

n’en rien trahir, elle sortit du salon et courut chez elle où elle

éclata en sanglots. Mais, si sa peine était immense, elle n’était pas

tout, il s’y mêlait des éléments de farouche révolte et une question

qu’elle se posait d’un accent furieux revenait sans cesse sur ses

lèvres. En vertu de quel droit une coquette fanée prétendait-elle

arracher Marc à des affections et tramer son malheur comme celui des

siens? Où prenait-elle qu’on dût avoir pour ses vices de vieille le

respect que commande un amour normal? Trop de faiblesse, trop

d’indulgence l’avait enhardie. Il était temps de mettre un terme à son

effronterie et de lui faire enfin tâter d’une résolution qui la

réduirait au silence. Quelle sottise et quelle faute d’avoir tant tardé!

«Je suis une moule!» se dit Hélène en séchant ses pleurs et en allant à

sa toilette se baigner les yeux pour qu’il n’en restât aucune trace.

«Marc, après tout, n’est qu’un enfant qui se laisse conduire, c’est avec

cette coquine que je m’expliquerai. Si j’avais eu plus d’énergie,» se

répétait-elle, «nous n’en serions pas où nous sommes!» Plus aigu que

jamais pour s’être éclipsé, ressuscitait dans ce fier cœur proche du

désespoir le goût natif de l’avantage acquis par violence. Un feu sombre

anima le regard d’Hélène. A cette minute où la colère refoulait en elle

ce qu’il y traînait d’angoissé, si Mme Aliscan s’était trouvée là, elle

se serait jetée sur elle comme une femme du peuple. L’empoigner, la

secouer, lui porter des coups, la blesser dans cette chair qui

convoitait Marc sans mesurer le ridicule de ses illusions l’aurait payée

de ses souffrances mieux que mille sarcasmes et plus complètement

allégée. «J’éviterai,» pensa-t-elle, «mais qu’elle ne bronche pas! Au

premier mot impertinent, elle reçoit deux gifles!... Et il faudra

qu’elle se surveille,» reprit-elle tout haut, «pour se contenir jusqu’au

bout, car ce que j’ai à lui servir manque de gracieuseté et je n’y

mettrai aucune forme!» En regardant à côté d’elle une petite pendule, la

jeune femme constata qu’elle marquait midi. L’heure du déjeuner

approchait. Se pouvait-il qu’elle touchât presque à la délivrance? Elle

se leva, fit sa toilette, se polit les ongles et revêtit avec le soin le

plus minutieux la moins éclatante de ses robes.

Le repas lui parut étonnamment bref. De temps en temps, ses beaux yeux

verts se posaient sur Marc avec un air de décision teinté d’ironie,

mais, redoutant de se trahir, elle battait des cils et se détournait

aussitôt. Peu d’instants graves l’avaient laissée dans un pareil calme.

Une tiédeur délicieuse lui baignait les membres, et son esprit, loin

d’éprouver la moindre inquiétude, s’engourdissait dans un bien-être

aussi pénétrant que celui par lequel une douce nuit s’annonce à un

organisme épuisé. Ce mol état durait encore, s’était même accru

lorsqu’elle se coiffa pour sortir. Assurée des moyens dont elle

disposait, elle n’essayait ni de prévoir dans quelle atmosphère

s’exécuterait le plan hardi qu’elle avait conçu, ni quelle défense

pourrait venir à le contrarier, ni quel tour, en un mot, prendrait

l’entretien. Le résultat définitif lui semblait acquis, et c’était le

seul point dont elle se souciât. Des circonstances plus ou moins bonnes

lui importaient peu.

En quelques minutes, elle fut prête. A peine dehors, elle eut la chance

de trouver un fiacre. Profitant de l’aisance que lui donnait l’heure,

l’énergumène à tête d’oiseau et pouces d’assassin qui la conduisait

brutalement se faisait un devoir de brûler les rues. «Il devine,»

songea-t-elle, «que je suis pressée!» La vitesse l’excitait pour la

première fois et sa cervelle enregistrait avec amusement les moindres

détails de cette course. Quand la voiture se fut rangée devant la

maison, elle descendit et pénétra dans le vestibule sans même jeter sur

la façade un rapide coup d’œil. Arrivée au palier du troisième étage,

elle reprit haleine et sonna.

La domestique qui vint ouvrir parut hésiter.

--Faites passer, lui dit-elle, cette carte à Madame!

On l’introduisit au salon. C’était une chambre assez spacieuse et

parfaitement claire, plutôt meublée avec le goût qu’une femme de vingt

ans peut répandre aujourd’hui dans un intérieur qu’avec celui d’une

personne mûre, bourgeoisement mariée et déjà enrichie par des héritages.

Trop de tentures, trop de coussins, sur des sièges trop bas, de

guéridons, de chinoiseries et de lampes énormes y compensaient la

pénurie de pièces d’un bon style. Le souci de la mode s’y accusait trop.

Une poupée dormait dans un coin. L’idée que Marc, à son insu, depuis

plusieurs mois, venait ici régulièrement, et qu’il s’y plaisait, qu’il y

respirait comme chez lui, qu’entre ce cadre et sa personne existait un

lien, agit d’abord de telle façon sur les nerfs d’Hélène qu’elle sentit

les pleurs la gagner. Pour les combattre, elle fit appel à toute sa

raison. Cette première émotion un peu dissipée, comme elle regardait

autour d’elle, une diversion lui fut donnée par des poissons roses dont

elle suivit quelques instants les évolutions à travers la paroi d’une

jatte de cristal. Pareil objet, dans un salon lui sembla grotesque. Elle

sourit de pitié et se trouva mieux.

Mais Mme Aliscan ne paraissait pas. Dans l’appartement, aucun bruit. «Ou

elle a peur,» se dit Hélène qui s’impatientait, «ou bien elle est à sa

toilette, devant ses crayons et elle se refait une beauté. A son âge,

une visite que l’on n’attend pas est toujours, je suppose, une mauvaise

surprise!» Quelques minutes passèrent encore. «C’est plutôt la peur!»

Subitement, une pensée qui la terrifia: «Et si elle s’esquivait? Si elle

filait? Moi dans cette pièce, elle dans la rue, serais-je assez jouée!

En admettant que, d’où je suis, on entende la porte, l’escalier de

service est toujours ouvert!» Tourmentée du besoin d’éclaircir ses

craintes, elle fit deux pas vers le bouton d’un timbre électrique, se

disposant à réclamer Mme Aliscan. A cet instant même, elle entrait.

Les deux femmes se saluèrent d’un signe de la tête. Puis Hélène dit,

avec l’accent rigoureusement froid qu’elle réservait ordinairement à ses

domestiques:

--J’espère, madame, si ma visite vous étonne un peu, qu’elle n’a pas le

pouvoir de vous intriguer.

Devant elle, on ne fit qu’élever une main, et une voix douce interrogea,

non sans inquiétude:

--Apportez-vous ici, madame, de mauvaises nouvelles?

La liberté de cette parole gêna la jeune femme.

--Marc, fit-elle, est entré en convalescence. Un peu de grippe (elle

hésita), rien de bien sérieux... Au surplus, coupa-t-elle, vous êtes au

courant! Mais la santé physique de Marc n’est pas en question. C’est

d’une autre chose qu’il s’agit!

--Expliquez-vous! dit sans faiblesse Mme Aliscan.

--Comme il vous plaira! dit Hélène. J’aurais voulu être comprise sans

plus insister! décocha-t-elle en aiguisant un perfide sourire. Puisque

c’est impossible, allons droit au fait! Marc a beaucoup de légèreté,

beaucoup d’imprudence, c’est encore un enfant beaucoup plus qu’un homme.

Je suis venue vous demander de rompre avec lui.

Elle avait mis toute sa hauteur dans cette dernière phrase. La vieille

maîtresse ferma les yeux, parut réfléchir et, tout à coup, articula,

d’un air de défi:

--Mais, madame, qui vous dit que, pour cette rupture, ma volonté seule

suffirait?

--Oh!... fit Hélène, déconcertée. Sincèrement, madame...

--Les sentiments qu’a Marc pour moi vous sont-ils connus?

--Non, je l’avoue! J’ai négligé de m’en enquérir. Mais enfin, madame,

j’ai des yeux! Ils sont ouverts sur le courrier qui arrive chez moi.

Quand une personne, presque chaque jour, en relance une autre...

--Relance, dites-vous?

--C’est le mot propre! En relance une autre... Oh! vous pouvez chercher,

madame, une autre expression! Encore, ce matin, cette dépêche...

--Je serais bien surprise qu’elle eût troublé Marc!

--En effet! dit Hélène. Il ne l’a pas eue.

--Pas plus, sans doute, qu’aucune des lettres adressées par moi depuis

qu’il est assujetti à garder la chambre?

--Pas plus qu’aucune. Non, c’est exact! Assurément, non! J’ai détruit à

mesure ce qui parvenait.

--Tenez, madame, sans le savoir, je l’aurais juré! fit, avec un sourire

aigu, Mme Aliscan. Et j’en suis heureuse! reprit-elle. Son silence

commençait à me faire souffrir. Mais revenons à la question qui vous

intéresse! Votre franchise appelle la mienne, que vous excuserez si vous

la trouvez un peu dure. Mon bonheur m’est trop cher pour que j’aille le

rompre. Marc le ferait qu’il sortirait de mon existence sans perdre sa

place dans mon cœur. Mais je l’aime trop pour qu’il me cause un pareil

chagrin!

La fermeté de cette réponse confondit Hélène. Dans le for de son âme,

elle la trouvait digne. Puis, ses regards s’étant posés sur la bouche

flétrie, l’image de Marc vint à passer entre elle et cette bouche et le

langage qu’elle estimait lui parut grotesque. A l’aise et confiante,

cette vieille femme? La présomption qu’elle témoignait méritait des

coups! Son visage se durcit et elle riposta:

--Votre attitude se comprendrait, s’expliquerait, du moins, et moi qui

suis sans préjugés, oui, je l’admettrais, si la nature pouvait sans

honte invoquer ses droits dans vos relations avec Marc. Mais, hélas! il

s’en faut qu’il en soit ainsi!

--Comment, madame, si la nature... Que voulez-vous dire?

--Oh! fit Hélène avec une moue, ne m’obligez pas...

Son interlocutrice l’interrompit.

--Je demande simplement à être éclairée. Parlez, madame! Les vérités ne

me font pas peur.

--Elles pourraient vous déplaire!

--Non, elles m’instruisent.

--Enfin, celle-ci est éclatante...

--Pas, sans doute, pour moi!

--Tant pis, donc! Je regrette... Vous l’aurez voulu. Marc a vingt ans,

dit la jeune femme, et vous quarante-six. Si c’était votre fils, vous

l’auriez eu tard!

Mme Aliscan devint rouge. Dans le silence où s’éteignaient ses dernières

paroles, Hélène suivit avec bonheur l’impression produite par son

effroyable apostrophe. «J’ai frappé dur,» se disait-elle, «elle va

s’effondrer!» Mais Mme Aliscan se ressaisissait. Du bout des doigts,

avec une grâce à peine étudiée, elle effaça deux ou trois plis que

formait sa jupe, et trouvant le courage de sourire un peu:

--Pour mon amant, répliqua-t-elle, j’ai l’âge qu’il me donne!

Une pareille assurance fit bondir Hélène.

--Et savez-vous quel est cet âge? Le soupçonnez-vous? Marc vous a-t-il,

sur ce point-là, livré sa pensée? jeta-t-elle d’une voix qui mordait.

Vous subissez, j’en suis certaine, vos poursuites le prouvent, non

seulement sa froideur, mais ses éloignements. Vous êtes-vous demandé

quelle était leur cause? C’est si commode, quand on redoute la réalité,

de boucher les fissures de ses illusions!

--Ici, madame, fit d’une voix sèche Mme Aliscan, vous touchez un sujet

qui n’est qu’à moi seule.

--Marc y est trop intéressé, répartit Hélène, pour qu’en fin de compte

je m’en prive! D’ailleurs, moi-même, ajouta-t-elle, n’y suis-je pas

mêlée? Si cet enfant, les oreilles pleines de toutes vos instances, se

maintient par faiblesse dans une mauvaise voie, n’est-ce pas à moi, qui

suis sa mère, à le diriger, et de telle façon qu’il en sorte? La vérité,

puisqu’elle vous plaît, vous allez l’avoir! Marc est las d’une passion

qui l’humilie trop. Oui, reprit-elle avec violence, qui l’humilie trop,

je le répète et j’y insiste, entendez-moi bien, c’est le seul langage

qui convienne! Par vanité, par entêtement, par sotte prévention, vous me

faites dire, s’écria-t-elle, des choses révoltantes. Je comprendrais,

chez une jeune femme, une pareille folie et cette cruauté pour

elle-même. Mais quand on a votre âge, une fille mariée...

--Silence, madame! put intimer Mme Aliscan.

Son visage présentait une affreuse pâleur. Dans ses yeux gris semblaient

lutter l’angoisse et la haine et ses mains fines se pétrissaient,

s’écrasaient l’une l’autre, prises d’un tremblement convulsif.

Cependant, elle parvint à se maîtriser.

--Vous êtes renseignée! souffla-t-elle.

--On l’est toujours, quand on le veut, répondit Hélène.

--Et qu’on paie ce qu’il faut! Oui, je sais bien...

Elles se regardaient fixement. Si leurs dehors ne trahissaient qu’une

faible émotion, leurs mépris s’échangeaient perçants comme des balles et

chacune d’elles, dans sa conscience, percevait un choc qui rendait

brûlante sa rancune. Avec des mines qu’elles s’appliquaient, par respect

humain, à garder distantes et paisibles, elles côtoyaient parallèlement

ces lisières du drame où il suffit parfois d’un mot pour nous faire

tomber. Leurs mains seules témoignaient un peu d’impatience. Mme Aliscan

demanda:

--Marc est-il au courant du détail intime dont vous venez de faire usage

si délicatement?

--Oui, dit Hélène, il le connaît. Celui-là... et l’autre!

--Il les tient de vous?

--Je m’en flatte!

Elle se sentait comme dévorée de courage physique. La vieille amante

baissa la tête, réfléchit longtemps, ou, pour mieux dire, parut sonder

un cruel futur et déjà, par avance, s’y déchirer toute. Quand son visage

se redressa, des pleurs le baignaient.

--Eh! bien, fit-elle, n’en parlons plus! Je m’efface, madame... Votre

fils n’aura pas à rougir de moi!

--Mais, dit Hélène, si jamais Marc...

--Je n’ai qu’une parole!

--Il me reste, madame, à vous remercier.

Elle se disposait à sortir. Comme elle avait encore un pied dans

l’appartement, Mme Aliscan l’arrêta.

Ses beaux yeux répandaient une étrange lueur.

--Puisque, fit-elle, nous sommes deux mères, écoutez ceci... dont

j’étais sûre, prononça-t-elle avec désespoir, et que m’a confirmé notre

affreuse rencontre. Ce n’est pas comme un fils que vous aimez Marc!

C’est autrement... Tout autrement... Regardez en vous...

Elle fit entendre un long soupir.

--Madame, je vous plains!

X

Hélène riait dans l’escalier, qu’elle descendait vite, tant elle était

pressée de fuir cette maudite maison, et elle rit encore dans la rue.

Quelle impression de soulagement! Quelle détente physique! Victorieuse,

apaisée, l’esprit libre enfin, comme, à présent, elle mesurait les

difficultés que son entreprise comportait! Quelle ivresse d’y penser

dans la réussite! Puis, l’invention de cette vieille femme la

réjouissait tant! Une bouffonnerie à ce point folle, elle éprise de

Marc, c’était de quoi, positivement, lui tirer des larmes toutes les

fois que demain et jusqu’à sa mort il lui adviendrait d’y songer!

Fallait-il que le vice eût l’agonie dure pour, à l’instant de renoncer,

brandir une telle arme! Où la rage impuissante ne descend-elle pas?

«Elle aurait pu tout aussi bien,» se disait Hélène, «m’accuser d’un

meurtre ou d’un vol! Ce qui n’empêche,» reprenait-elle, «qu’elle est

allée loin et qu’une bonne gifle aurait été parfaitement placée sur sa

vilaine bouche de sorcière. Je crois vraiment que j’ai eu tort de lui en

faire grâce!»

Ce regret lui donnant un peu d’amertume, elle recourut pour le combattre

à des arguments dont l’insuffisance la surprit, puis voulut oublier

l’injurieux propos. Mais sa mémoire lui présentait avec insistance

l’étrange regard qu’on avait eu en le proférant et ses oreilles, comme

si la voix résonnait en elle, tintaient encore des propres mots qui

l’avaient formé. Soudain, de même que dans un air connu de longue date

et jugé sévèrement ou dédaigneusement, à l’improviste, un trait nous

frappe comme assez curieux, le «dont j’étais sûre» l’intrigua. «Sûre de

quoi?» se dit-elle, et elle réfléchit. «De cette horreur, c’est évident,

(faut-il qu’elle soit folle!) mais d’où venait une certitude d’un pareil

calibre et comment l’y ai-je confirmée? Aurais-je eu, par hasard, une

phrase équivoque?» Elle rechercha sans rien trouver qui la compromît que

le ton vif et chaleureux de sa discussion. «C’est donc mon accent!»

reprit-elle. «Cette éhontée pensait sans doute qu’on réclame un fils

avec autant de politesse qu’un objet perdu. Oui, j’y ai mis de la

hauteur et de la passion, je lui ai dit sans ménagements de dures

vérités, mais toutes les mères chez qui le vice n’a pas tué l’esprit

auraient fait de même à ma place. Si elles deviennent rares, il en

reste! Ce doit être cela qu’elle ne comprend pas.» L’explication qu’elle

découvrait lui parut si juste que son souci, provisoirement, en fut

dissipé. Le joli temps, les trottoirs secs lui donnaient des jambes. Sa

rapide victoire la grisait. Elle appartint sans nulle réserve à son

contentement.

Mais, dès qu’elle fut rentrée chez elle et qu’elle revit Marc, l’étrange

malaise la ressaisit, plus aigu cette fois, déterminant dans sa caresse

une hésitation lorsqu’elle embrassa son beau-fils. On aurait dit qu’elle

se livrait à un acte impur. Quels ne furent pas son étonnement et son

déchirement lorsqu’elle sentit un plaisir fou lui monter au cœur à la

pensée que, désormais, sur cette joue si fraîche, ne frémiraient plus

certaines lèvres! Elle avait beau vouloir calmer une exaltation que la

semence jetée en elle trois quarts d’heure plus tôt lui faisait trouver

peu décente, c’était vraiment, dans sa poitrine, un chant d’allégresse

qui, sous l’effort qu’elle déployait pour l’y étouffer, multipliait à

l’infini ses variations et retentissait largement. Marc, écrasé dans un

fauteuil, une main sur les yeux, paraissait toujours morne et méditatif.

Pourquoi, dès lors, au lieu d’avoir cette contrariété qui, le matin,

l’avait poussée à fuir sa présence et fait sangloter dans sa chambre,

éprouvait-elle en l’observant une espèce de joie? Si, réellement, dans

son dépit, son intervention, rien n’était équivoque, ou du moins

suspect, par quel effet, n’ayant rempli qu’un devoir de mère,

découvrait-elle au résultat qu’elle avait acquis l’enivrante odeur d’une

vengeance? Comme elle allait s’en tourmenter, elle se rassura. «C’est

assez normal!» pensa-t-elle. «Je manquerais de caractère et vaudrais

bien peu si le tort spirituel qu’elle a fait à Marc me laissait sans

rancune contre cette coquine. La confusion qu’elle a subie me donne du

plaisir, et pas du tout la sombre humeur où Marc est plongé!» Pour s’en

convaincre, elle fit retour sur le sentiment qui avait manqué

l’émouvoir, comme, au physique, on tâte un mal avec insistance par désir

de connaître où il retentit. Voyons, c’était clair! Aucun doute! «A la

fin,» conclut-elle, «je deviens idiote! Vais-je m’occuper des inventions

d’une femme folle de rage, lorsque j’ai pour moi ma conscience?» Elle

arrêta sur son beau-fils un regard oblique dont la rigueur n’était mêlée

d’aucune compassion. Puis elle quitta la pièce commune pour gagner sa

chambre où, soigneusement, elle mit de l’ordre et compta du linge, se

croyant enfin l’esprit libre.

Mais l’inquiétude, au fond d’elle-même, renaissait sans cesse et, sans

cesse, les paroles qui l’avaient causée revenaient l’obliger à jeter une

flamme. Au bout d’une heure, d’abord un livre, un ouvrage ensuite,

qu’elle avait pris pour se distraire et maniés sans goût, reposaient

auprès d’elle sur un guéridon et, renversée dans son fauteuil, les

paupières mi-closes, une extrême lassitude lui pesant aux membres, elle

s’enfonçait et se perdait dans des réflexions d’une mélancolie

accablante. Tout le travail que son esprit s’était assigné consistait à

trouver dans ces derniers mois de quoi fournir un démenti à l’accusation

qui, décidément, l’obsédait. Où le prendre? Il était, peut-on dire,

partout et, en même temps, ne se montrait, si l’on veut, nulle part!

Sourdement ébranlée dans son assurance, elle commençait à exercer sur

ses moindres actes cette critique soupçonneuse et décourageante qui,

bien plutôt qu’elle n’étudie, recrée ou transforme. Aucune des vues

rétrospectives qu’elle souhaitait d’elle-même n’avait proprement de

netteté. Toutes baignaient dans la plus irritante des brumes. Au

Luxembourg, un an plus tôt, pour prendre un exemple, elle avait fait, et

de quel cœur, cette sortie furieuse. Était-ce par simple indignation ou

par jalousie? Elle tançait Marc, punissait Marc, le voyait bouder, lui

rendait alors toutes ses grâces, comment savoir si la raison dictait

cette clémence ou si autre chose l’inspirait? En décidant de le

distraire, avait-elle péché? Elle s’y était plu, était-ce mal? Plus elle

donnait de son esprit à toutes ces questions, plus elle sentait comme

une conscience peut être au supplice lorsqu’on s’évertue à l’y mettre.

«Jeu stupide!» finit-elle par lancer tout haut. «Réussit-on, devant la

neige, même en s’appliquant, à se persuader qu’elle est noire?»

Mais, tout à coup, elle tressaillit. Ses paupières battirent. Un long

moment, elle oublia sa respiration, comme sous l’effet du saisissement

que produit un choc. Promenés autour d’elle avec détachement, ses yeux

venaient de rencontrer, sur une étagère, la seule image de son mari

qu’elle eût dans sa chambre. Alors, comme si, de ce portrait,

jaillissait, aigu, l’argument jusque-là recherché en vain, une épouvante

inexprimable et qui fit tache d’huile s’empara d’Hélène effondrée. Qu’on

se figure une somnambule reprenant ses sens pour voir briller dans sa

main droite la lame d’un poignard et pour buter, l’instant d’après, sur

le corps d’un homme. Quelle surprise et quel cri d’incrédulité! Quelle

chute, ensuite, de la stupeur dans le désespoir! Quelle déchirante

malédiction jetée par une folle à tel fond trouble et passionné qu’elle

se prête soudain! Comme elle se sonde, comme elle se presse, comme elle

se torture pour éclaircir l’obscurité qui baignait son âme lorsqu’elle a

commis son forfait! Dans les minutes qui précédèrent le retour d’Hélène

à une apparence de sang-froid, ces réactions, qu’elle subit toutes, lui

brisèrent l’esprit, comme si, vraiment, le pire des crimes ou la pire

des hontes justifiait de leur part tous les paroxysmes. Assez vite, sous

les pleurs, cet excès tomba. Mais pour ouvrir à la pensée quelle atroce

carrière! D’un phénomène longtemps jugé d’éloignement physique sans

complication d’aucune sorte, se dégageait expressément un sens

effroyable. La vérité prenait, au jour, la face de l’inceste. Non,

Michel, en trois mois, n’avait pas changé! Si, brusquement, à

l’indulgence envers sa personne (on peut même dire à cet oubli que donne

l’habitude), le dégoût le plus vif avait succédé, c’était que Marc, à la

faveur de l’adolescence, s’était saisi, dans un cœur vide, d’une place

importante. Et fallait-il que ce cœur-là fût aveugle et sourd! Mille

traits auraient dû l’avertir. De relâchement, d’admiration, d’intérêt,

d’orgueil, à l’examen le plus rapide, ils se distinguaient. Peut-être,

hélas! tandis qu’au bal, secrètement maudite, votre bouche surprenait

par son amertume, méditiez-vous douloureusement sur votre abandon, trop

honnête visage de Michel! Mêmes yeux, front glacé, vous cherchiez vos

torts! Comment sentir celui d’avoir, près d’une femme indigne, placé

naguère, avec confiance, un fils trop charmant? Plus perspicace, lisant

en elle, éprouvant leurs nœuds, eussiez-vous cru qu’elle le formait à sa

propre image pour pouvoir, un jour, l’adorer? O détours hypocrites d’une

concupiscence! Comme elle se voile, comme, soigneusement, elle efface

ses pas! L’esprit d’Hélène tâtait une cause aussi nette que forte, puis

stupéfait qu’elle se trahît sans s’être annoncée, hésitait encore à

l’admettre. Tant de signes concordants l’emplissaient d’angoisse, mais

n’était-ce pas son inquiétude et son déchirement qui les imputaient à

l’amour? «Non!» jetait puissamment une voix intérieure. Lorsqu’en nous

la conscience fait jaillir son cri, bientôt nos doutes, intimidés,

vacillent et s’éteignent, comme le chant d’un poltron dans l’obscurité.

Hélène, en proie, par intervalles, au murmure des siens, frissonnait

alors même de sa certitude et ressentait pour sa personne une horreur si

grande qu’elle se reprochait d’être en vie. Dans un élan de contrition,

dès ses premières larmes, elle avait pris sur l’étagère l’image de

Michel. Plusieurs fois par minute, elle la contemplait. Un long baiser

désespéré suivait chaque regard et, puérilement, la langue en pointe,

elle posait ses lèvres à l’endroit même où se marquaient celles de

l’effigie, pour mieux faire amende honorable. A cette figure déjà fanée,

jaunie par le temps, elle adressait avec passion des mots bien plus doux

que les plus doux qu’eussent reçus d’elle, aux plus belles des heures,

les grandes oreilles inexpressives qu’on y voyait poindre. Son index en

lissait légèrement les traits. Elle finissait, à force d’âme et de

recueillement, par lui découvrir une noblesse. Elle lui criait son

désespoir, lui jurait sa foi et implorait d’elle son pardon.

Ces transports de chagrin durèrent jusqu’au soir. Quand arriva l’heure

du dîner, elle se mit au lit. Elle avait, fit-elle dire, une migraine

affreuse et défendait absolument que, sous nul prétexte, on vînt la

troubler dans sa chambre. Allongée, yeux ouverts, au cœur des ténèbres,

elle continua de méditer sur son infamie, mais avec la résignation de

qui a tout vu et ne saurait, en conséquence, ni vraiment s’instruire, ni

s’offusquer outrancièrement d’un détail nouveau. Ce qui la surprenait de

plus en plus, c’était la paix ou, pour mieux dire, l’ignorance totale

dans laquelle, jusque-là, elle avait vécu. En admettant que le séjour à

l’Amirauté, la scène violente avec son père, mille indices plus vagues

se fussent produits sans lui causer nulle espèce d’alarme, se pouvait-il

que ses faiblesses du dernier automne ne l’eussent pas, au moins,

tourmentée? N’étaient-elles pas en désaccord avec toute sa vie?

Manquaient-elles de suite, d’étendue? Jusqu’à ses modes abandonnées pour

complaire à Marc! Puis, souffrait-on de jalousie sans savoir de quoi, et

n’était-ce pas d’une jalousie caractérisée qu’elle avait souffert si

longtemps? Dévorée de ses flammes avant son veuvage, elle la sentait

brûler son cœur, sans pouvoir la vaincre, à l’enterrement même de

Michel, la subissait à toute minute, la traînait partout et lui cédait

dans sa démarche à l’Agence Privée comme dans sa visite d’aujourd’hui.

Lorsqu’elle songeait aux témoignages prodigués par elle de cette passion

que son objet rendait monstrueuse, elle redoutait que son beau-fils, en

les observant, ne les eût qualifiés comme ils devaient l’être, tant, à

cette heure, ils la frappaient et lui semblaient clairs. Alors, sa honte

croissait soudain dans une telle mesure qu’elle cachait sa tête sous son

drap. Jusqu’au moment où le sommeil finit par la prendre, elle vécut

traversée de cette crainte affreuse comme les élancements d’une colique,

se demandant ce qu’elle ferait le matin suivant si, trop lasse ou trop

molle pour dompter ses nerfs, elle manquait du courage de rencontrer

Marc.

Reposée, elle le vit sans appréhension. Un examen plus méthodique, fait

d’une tête plus froide, avait suffi, dès son réveil, à lui persuader

qu’elle s’était émue gratuitement. A quel degré, presque infernal, de la

corruption supposait-elle donc son beau-fils pour lui avoir jamais prêté

pareille conjecture? D’un si bas égarement, elle se méprisa. Mais,

déchargée de son angoisse, elle se sentit libre, un peu, vraiment, comme

si ce trouble était sa faute même. Les plus pressants de ses remords

avaient disparu. Sa pensée aurait pu se traduire ainsi: «J’ai pour Marc

un amour réputé coupable, mais dès l’instant qu’il n’en sait rien, que

j’en souffre seule, si je préfère cette souffrance-là à la quiétude, je

suis bien maîtresse de l’aimer!» Elle se grisa jusqu’au vertige de ce

raisonnement. Grâce à lui, elle pouvait considérer Marc sous un aspect

de sa personne tout nouveau pour elle et qui lui sembla délicieux. Dans

le visage qu’elle admirait, les organes des sens, séparés des fonctions

qu’ils accomplissaient, prirent cette valeur d’ornements purs,

d’inutiles merveilles que prête aux traits dont elle s’enchante une

passion totale. Aucun désir proprement dit n’agitait Hélène, mais le

bonheur de contempler son charmant pupille la rendait légère comme

l’oiseau. Rien d’amer n’existait lorsqu’il était là. De son absence

momentanée provenait toute ombre et de sa présence toute clarté.

«Innocente folie!» pensa-t-elle. Au moindre mot que lançait Marc, elle

se pâmait d’aise.

Cet état fortuné dura plusieurs jours. Quelques symptômes de soulagement

notés avec joie dans l’attitude de son beau-fils pendant cette période

eurent pour effet et d’endurcir la confiance d’Hélène, et d’imprégner

ses sentiments d’une plus vive chaleur en lui montrant Marc plus proche

d’elle. Mais, un matin, elle lui trouva la figure couverte et le sut

retombé dans son humeur noire. Ce fut assez pour lui causer une peine

effroyable. Elle avait beau voir dans cette crise la preuve la plus

nette que Mme Aliscan n’avait pas faibli, de cette pensée ne lui venait,

bien qu’elle lui fût douce, que le plus médiocre apaisement. Le sourire

disparu lui manquait par trop. Comment, hélas! le faire renaître et le

faire durer? Il eût fallu pouvoir tromper l’inquiétude de Marc par des

plaisirs que le grand deuil leur interdisait. Hélène, cédant à sa

passion, l’aurait fait sans doute, mais elle craignit de se sentir

sévèrement jugée si, par malheur, elle offensait dans l’âme du jeune

homme la mémoire trop fraîche de son père. Un voyage? C’eût été une

sérieuse dépense. Puis, quel motif, en cette saison, l’aurait justifié?

«Laissons faire le temps!» conclut-elle. Chaque journée lui semblait

d’une longueur affreuse et ses nuits s’écoulaient dans l’agitation.

Marc, cependant, ne vivait pas des heures moins troublées. Aussitôt

terminée sa convalescence, il avait fiévreusement griffonné dix pages

pour demander à sa maîtresse des nouvelles, un mot, son silence

l’étonnant et le tourmentant. Aucune réponse n’étant venue à cette

première lettre, il l’avait appuyée d’une seconde, plus courte. Des

télégrammes étaient ensuite partis l’un sur l’autre. Après trois jours

de ce manège, fou d’incertitude, tremblant d’apprendre une maladie ou

une mort subite, il s’était présenté à l’appartement. La domestique lui

avait dit qu’on n’était pas là, remis en même temps une enveloppe.

C’était, en cinq lignes, son congé. Sans une syllabe d’explication, ni

même une tendresse. Le sec avis d’un dégagement jugé raisonnable. Rien

qui permît de soupçonner les souffrances, les pleurs du feu desquels

était sortie cette formule glacée, minutieusement remise au point,

patiemment réduite jusqu’à la dernière concision. D’abord frappé d’un

saisissement facile à comprendre, Marc avait dû relire ce texte à

plusieurs reprises avant d’être sûr d’y voir clair. Puis, il était, sur

le trottoir, resté confondu. Sauf de rares cas, le jeune amant d’une

femme déjà mûre n’imagine pas un seul instant qu’elle puisse le tromper.

Il sait trop à quel point il est tout pour elle. Certains accents qu’il

n’entendra que d’une bouche flétrie, déjà son cœur, par un instinct

singulièrement fort, l’avertit qu’ils expriment quelque chose d’unique.

A mille lieues du motif de cet abandon, Marc avait fait, séance tenante,

plusieurs conjectures sans en trouver une d’acceptable. La plus sensée,

à l’examen, s’en allait en poudre. De nouveau, le soir même, il avait

écrit. Mais, redoutant une défaillance de sa volonté, la pauvre femme

qu’il implorait n’ouvrait plus ses lettres et sa chaleur, son désespoir

étaient restés vains.

En lui, du coup, s’était produite et consolidée une révolution

surprenante. Il n’avait plus pour sa maîtresse, depuis fort longtemps,

qu’un désir traversé par des répulsions. S’il l’avait recherchée

aussitôt guéri, c’était par suite moins d’une langueur ou d’une

inquiétude que d’un vif dépit d’amour-propre. Brusquement, privé d’elle,

il s’était rongé. Pour sa tête et son cœur pareillement fiévreux, rien,

dans la ville où respirait Mme Aliscan, n’avait plus compté que cette

femme. Les grands reproches qu’il lui faisait s’étaient évanouis.

Occupant sa mémoire sans rivalité, peu à peu revêtue par sa convoitise

jusque des grâces qu’en déclinant la jeunesse emporte, elle s’était mise

à rayonner sur son existence comme la figure même de l’amour. Et de

quels gémissements il la poursuivait! Plein de quels remords, de quel

feu! A la pensée qu’il l’avait eue et l’avait perdue, l’indignation le

transportait non seulement contre elle, mais contre lui qui, de guerre

lasse, s’était convaincu que sa froideur était la cause de son abandon.

Se pouvait-il que, par sa faute, la plus belle des chances se fût gâtée

jusqu’à finir dans cette catastrophe? Nuit et jour, dormant peu, ne

mangeant qu’à peine, influencé par le chagrin au point d’en maigrir, il

recherchait passionnément, mais sans résultat, le moyen de fléchir Mme

Aliscan. Toutes les puissances de persuasion dont il disposait, il les

avait mises dans ses lettres. Devant elle, trop ému, il aurait tremblé.

L’adolescence n’a pas encore cet œil audacieux qui, d’un ensemble

examiné d’événements contraires, dégage le succès d’une manœuvre.

L’unique façon que connût Marc d’obtenir une grâce était d’aller avec

tendresse la solliciter en donnant l’assurance de sa contrition. Sa

belle-mère, autrefois, l’y avait rompu. Mais, pour user de cette

ressource envers sa maîtresse, encore eût-il au moins fallu qu’il la vît

chez elle et l’idée même d’y parvenir en forçant sa porte ne l’avait

jamais effleuré.

Chaque matin ajoutait à son désespoir. C’est qu’avec lui ressuscitait,

pour mourir bientôt, l’agitation liée dans les âmes que torture

l’attente au premier passage du facteur. Ce feu tombé, son jeune visage

légèrement défait regagnait à l’instant toute son amertume. En

constatant que sa douleur persistait ainsi, Hélène fut prise d’une

inquiétude à ce point violente qu’elle détesta comme un conseil de sa

nonchalance le propos d’inaction qu’elle avait formé. N’avait-elle pas

d’autres moyens d’intéresser Marc que les frivoles divertissements de la

vie mondaine? A quoi donc lui servait son intelligence? Témoignait-il si

peu d’amour des choses de l’esprit qu’elles ne pussent être utilisées

comme dérivatif? L’entourer, le chérir dans son abattement, telle était

la méthode à mettre en pratique, au lieu de celle qui consistait à s’en

détourner, comme le ferait d’une plaie du corps qui lui répugne trop

quelque négligente infirmière. Sans hésiter, bien que d’abord elle eût à

se vaincre, ni se laisser décourager par la maussaderie, elle commença

d’exécuter une de ces approches dont on dirait, à voir les femmes les

mener à bien, qu’elles sont pourvues d’un sixième sens ou disposent

d’antennes. Toute minute opportune lui devint précieuse. A la douceur de

caractère qui lui manquait tant, une espèce de génie vint se substituer.

Elle ne songeait qu’à baigner Marc dans son affection.

Il en éprouva du bien-être. Assez d’empire avait jadis rayonné sur lui

de cette belle-mère intransigeante et parfois hautaine pour que,

toujours, dans une mesure plus ou moins sensible, il goûtât les faveurs

qu’elle lui accordait. Sa solitude était, du reste, une des grandes

raisons du ravage que la peine avait fait en lui. En le privant de

camarades par tendresse jalouse, Hélène avait, sans le vouloir, rendue

ombrageuse une âme ni plus mélancolique, ni plus lâche qu’une autre,

mais assurément susceptible. Il vivait trop, ordinairement, replié sur

soi. Entouré d’habiles attentions, on put le voir qui s’entrouvrait,

comme, vingt mois plus tôt, quand le souci de le former

intellectuellement avait occupé sa belle-mère, bien que, sans doute,

avec un zèle et une franchise moindres. Quelquefois, sa disgrâce le

tourmentait trop. Alors, blessé par l’enjouement d’une sollicitude qui

n’en pouvait faire aucun cas, il n’était pas sans témoigner des caprices

d’humeur. Mais ces derniers étaient, en somme, relativement rares. Son

attitude la plus courante, à défaut d’entrain, respirait la douceur et

la complaisance.

Hélène avait le cœur trop lourd pour demander plus. Un clin d’œil, un

sourire, une curiosité, un simple mot qui sonnât clair et parût senti la

payait largement du plus grand effort. Elle en tirait la certitude du

retour de Marc à son insouciance d’autrefois. Le plus souvent, leurs

entretiens naissaient d’une lecture, ou bien alors d’une anecdote que

puisait Hélène dans son existence de jeune fille. En tâtant son

beau-fils pour le mieux manier, elle avait remarqué qu’il s’intéressait

à cette figure depuis longtemps évanouie d’elle-même, comme il l’eût

fait, si le conteur avait su s’y prendre, à quelque chronique d’un autre

âge. Les petites mœurs d’une petite ville pleine de traditions avaient

pour lui le même piquant et la même saveur qu’un récit de la vie au XIVe

siècle. Or, Hélène, sur ce point, ne tarissait pas. On l’eût surprise en

lui disant qu’elle s’y passionnait, s’ouvrant à Marc comme une jeune

femme folle de son mari, qui veut lui montrer tout son cœur. Ambitieuse

moins de plaire que de persuader et, principalement, d’attendrir, sa

voix prenait de ces notes graves mêlées de fraîcheur qui rendent

vivantes et pathétiques nos vieilles émotions. Sans choix, sans ordre,

au gré des chances, n’en perdant pas une, elle livrait ainsi toutes les

siennes: ses sympathies, ses répulsions, ses plaisirs, ses rêves, et

tels débris de souvenirs secrètement gardés, dont beaucoup la frappaient

comme des découvertes.

Ce fut un soir qu’elle fut saisie d’un désir atroce. Marc était auprès

d’elle sur le grand sofa. Par un caprice de leurs postures, leurs jambes

se touchaient, et tout en eux favorisait presque au même degré cette

intimité d’attitude. Jamais encore, depuis qu’armée d’une brûlante

patience elle s’était consacrée à son soulagement, Hélène n’avait senti

si proche l’âme de son beau-fils. Un bouillonnement d’hésitation

semblait y frémir. Elle allait verser dans la sienne. On aurait dit

qu’entre les deux, pour les séparer, il n’existait plus qu’une membrane.

Folle de joie, sûre de vaincre, elle s’y attaquait. Tous ses efforts se

concentrèrent sans pouvoir la rompre. En même temps lui venait

l’impression très nette que, pour finir par triompher de ce frêle

obstacle, elle manquait du moyen qu’il aurait fallu. Singulière défense!

Qu’inventer? Les yeux de Marc étaient empreints d’une riante chaleur,

mais leur clarté ne rayonnait qu’à travers un voile, comme celle d’une

eau que couvre encore la brume du matin. Subitement, une secousse, et la

certitude: «Ce qui m’intrigue s’évanouirait en moins d’une seconde si je

le baisais sur la bouche!» La rougeur de la honte envahit Hélène. Elle

se leva, comme sous l’action d’une pointe de couteau, puis, retrouvant

assez d’empire pour dompter ses nerfs, fit l’effort de s’asseoir sur une

chaise voisine.

Aucune peinture ne rendrait bien la nuit qu’elle passa. Suppliciée,

peut-on dire, et de toutes manières. Jusque-là, ses alarmes avaient été

vives, mais elle n’avait considéré dans son affreux mal qu’un accident

qui, de lui-même, guérirait un jour. A la faveur de la pensée qu’elle

venait d’avoir, elle en découvrit l’étendue. Ses regards s’y perdirent

sans en voir le fond et, qui pis est, elle en vint vite à l’imaginer

brusquement converti en infâmes délices. De la minute où son esprit,

battant la campagne, rencontra ce piège monstrueux, où, l’ayant reconnu,

il s’y engagea, ce qui, d’abord, n’avait été qu’une torture morale se

compliqua de telles épreuves qu’à les endurer elle criait son effroi

plus que son plaisir. Sous la réserve à peine sensible observée chez

Marc, elle avait deviné ce besoin d’une femme plus impérieux, à dix-neuf

ans, que l’amour d’aucune. Par avance, il souhaitait celle qui

s’offrirait. «Moi comme une autre, aussi bien moi!» gémissait Hélène,

parfaitement sûre que la caresse un instant rêvée n’aurait causé à son

beau-fils aucune répulsion. Elle le voyait s’y complaisant, l’œil encore

stupide. Puis leurs audaces s’entr’excitaient comme des chiennes qui

jouent, leurs mains se formaient sur des proies, leurs bouchés

fiévreuses, réciproquement, se désaltéraient et, balbutiant moins de

surprise que d’éblouissement, ils glissaient à des joies vraiment

démoniaques. Veut-on croire que la pire révoltait Hélène? Qu’on se

détourne et de son corps farouchement tendu, et du cerveau qu’à chaque

paresse elle congestionnait pour donner aux images une vigueur plus

grande! Dans l’épouvante, le désespoir, les cris et les larmes, elle

vivait là sa première nuit d’amour passionné. Sous des caresses qui

l’épuisaient, elle sondait l’enfer. Par moments terrassée d’un sommeil

de brute, elle en sortait, geignant d’angoisse et la tête trempée, sur

une vision qu’à peine rompue elle reconstituait pour s’en délecter

avidement. Le plaisir consommé, elle s’aspergeait d’eau. Vers les

approches du crépuscule, elle dormit enfin.

Mais quel trouble et quel feu lorsqu’elle revit Marc! Si, dans son cœur,

languissait bien une espèce de honte, conséquence naturelle de la

dépression où l’avait plongée l’insomnie, le désir la ceignait de mille

pointes d’acier. Nul apaisement de son esprit, nulle relâche physique.

C’était à croire, tout au contraire, qu’aussi exténuants qu’ils fussent

les mirages de le nuit l’avaient mise en goût. Étudiant, contemplant son

trop cher beau-fils, non d’une vue dégagée de toute influence, mais sous

le signe de ce pouvoir presque diabolique qu’elle lui connaissait sur

son corps, elle pensait l’admirer pour la première fois. Quelle trahison

était, en somme, cette image de lui dont les audaces multipliées

l’avaient rendue folle! La lèvre insatiable? Ombre indigne! Cette bouche

vive était celle qu’elle souhaitait baiser. Quand ses regards, conduits

vers elle d’une force invincible, un instant s’arrêtaient sur sa chair

si tendre, sa propre bouche se contractait, ses paupières battaient,

elle flottait, comme saisie d’un étourdissement. A mainte reprise, dans

la journée, sans motif sérieux, elle tapota négligemment la figure de

Marc ou vint l’embrasser sur une joue. Toutes les fois, déplorant son

manque de hardiesse. C’était, pour elle, une certitude, acquise le

matin, devenue obsédante en se fortifiant, qu’un seul contact où se

seraient mélangés leurs souffles l’aurait rendue, jusqu’à sa mort,

parfaitement heureuse. «Qu’ai-je à craindre? Il suffit,» songeait-elle,

«d’oser!» Avant d’aller se mettre au lit, elle se décida. Marc reçut le

baiser avec étonnement, mais l’intention qui le guidait lui resta cachée

et, n’y voyant qu’une maladresse, il ne fit qu’en rire.

Quel interprète est plus docile qu’un amour anxieux? Le témoignage de

complaisance le moins déguisé n’eût pas mis la jeune femme dans un autre

état. S’attendait-elle, sans se l’avouer, à une réaction, toujours

est-il que, d’une gaieté franche et naturelle, elle tira l’assurance

qu’elle avait ému. Aussitôt sa pensée s’inquiéta des suites. Avec

l’absence de tout scrupule et cet égarement qui caractérisent la

passion, elle entrevit pour elle et Marc un bonheur si proche que le

temps même de l’apprêter et d’en jouir d’avance allait certainement lui

manquer. Le lien social qu’elle profanerait l’occupa sans doute. Mais

fugitivement, et si peu! N’était-il pas, tout bien pesé, de pure

convention. Si l’union consanguine inspirait l’horreur, pour les enfants

du premier lit d’un veuf remarié, la seconde mère n’était jamais qu’une

éducatrice, et depuis quand des relations de maître à disciple

étaient-elles réputées constituer l’inceste? La malheureuse, en

construisant un pareil sophisme, oubliait jusqu’au nœud, celui-là réel,

qui unissait Marc à sa fille. Qu’elle put, un jour, se voir enceinte,

elle n’y songeait pas. Dans son esprit ne trouvaient place, en images de

feu, que les plaisirs de toute nature qu’elle se promettait de sa vie

intime avec Marc. Cependant, la chair même en était absente. Comme,

après la folie que cause une grande joie, nous dénombrons, encore tout

chauds de notre enthousiasme, les précieuses conséquences qu’elle aura

pour nous, c’était alors sur mille détails du train journalier que se

portait la meilleure part de son attention. Par exemple, elle goûtait un

bonheur total à la pensée que son beau-fils, pour venir chez elle,

n’aurait, le soir, qu’à traverser l’étroite salle de bains par laquelle

leurs deux chambres étaient séparées. Elle se voyait l’accompagnant au

théâtre, aux courses, dans maint endroit qu’elle aimait peu ou

connaissait mal, mais où elle courrait pour lui plaire, et, parmi tant

de gens qu’elle émerveillerait, seule à savoir, avec lui-même, qu’ils

étaient amants. Les imprévus de leur union l’occupaient enfin. Comme

elle saurait ou les faire naître, ou les manœuvrer pour qu’ils

contribuassent à leur joie!

Les deux jours qui suivirent furent de pleine démence. Hélène les vécut

comme une chatte. Ce qu’elle gardait de dignité s’y anéantit. Persuadée

que la chute ne pouvait tarder, à la fois impatiente d’en arriver là et

rougissant à la pensée, chaque minute plus ferme, d’accomplir la

première le pas décisif, elle descendit à un manège de provocatrice pour

faire tomber Marc dans ses bras. Comment noter les mille détours de

cette coquetterie? Comment, surtout, les indiquer sans souffrir soi-même

de l’égarement où les ravages d’un goût monstrueux peuvent jeter une

conscience fortement trempée? Avec des regards, des frôlements, ce

furent des mots, des inflexions, des sourires, des poses, trop d’oublis,

une manière d’humecter ses lèvres, certains effets tirés à point du

mouvement d’une jupe ou de l’ouverture d’un corsage. Hors celui de

défier et les pires audaces, tout expédient dont peut user la femme la

plus rouée fut, par elle, mis en œuvre à la perfection. Où l’expérience

faisait défaut, elle trouva l’instinct. Quarante-huit heures de cette

recherche et de cette conduite l’avancèrent davantage dans les voies du

vice que n’avait fait progressivement, depuis son mariage, toute son

existence antérieure.

Cependant, ses nerfs s’épuisaient. Le second soir, en se couchant, elle

était à bout. Pas une seule fois, ne fût-ce qu’à peine et fugitivement,

elle n’avait vu ni s’altérer le visage de Marc, ni quelque chose

répondre en lui aux efforts sans nom qu’elle avait tentés pour lui

plaire. Toute sa nuit s’écoula dans des inquiétudes. Déjà, le fort de sa

confiance et son espoir même étaient sévèrement ébranlés. Peut-être

allait-elle risquer tout. Brusquement, le matin, elle subit un choc et

s’aperçut, en observant le regard de Marc, qu’il était posé sur sa

gorge.

Ce fut pour elle une émotion dont elle devint pâle.

Par deux fois, coup sur coup, elle tourna les yeux et, par deux fois,

surprit encore son beau-fils troublé, les prunelles parcourues d’une

étrange lueur.

Alors, quel vertige la saisit? Devinée, enfin, et comprise, n’ayant à

faire, paraissait-il, que la moindre avance pour voir tomber sur sa

poitrine la proie convoitée, elle se leva, sortit d’un trait, s’enferma

chez elle, se laissa choir dans un fauteuil et fondit en larmes. Mais la

passion n’était pour rien dans ce désespoir. Il était causé par la

honte. Aussitôt vérifiée l’attitude de Marc, et avant même que dans ses

yeux attachés sur elle elle n’eût distingué l’impure flamme, elle avait

éprouvé le même soulèvement que si la main de son beau-fils, dans une

discussion, s’était abattue sur sa joue. Voilà, pourtant, le résultat

qu’elle avait souhaité! Cette fin misérable, outrageante, à la fois

folle de prétention et grossière d’oubli, c’était en vue de l’obtenir

qu’elle avait tout fait! Ah! ça, quelle femme était-elle donc, ou plutôt

quel monstre? Quelle aveugle aussi, par surcroît? Avait-elle pu, dans

son délire penser sincèrement qu’entre elle et Marc, sauf une barrière

faite de préjugés, il ne se dressait nul obstacle? Quinze années

d’habitudes, n’en était-ce pas un? Suffisait-il qu’à l’improviste un

désir naquît pour qu’un ordre nouveau s’instituât sans heurt dans des

sentiments bouleversés? Cruellement déchiré par ces réflexions, l’esprit

d’Hélène avait encore à subir les coups que lui portaient, comme des

fuyards couvrant leur retraite, certains des rêves conduits par elle,

sous l’empire des sens, à de monstrueux développements. Ces dernières

attaques l’écrasaient. Aux plus violentes, les yeux cachés et geignant

tout haut, elle bouchait ses oreilles avec ses deux pouces. Il lui

semblait qu’elle voyait luire le regard de Marc, qu’elle entendait

sonner près d’elle son rire de mépris.

Subitement, une pensée la préoccupa. Le repentir, la confusion ne

réglaient pas tout. Comment, après l’ignominie d’une telle aventure,

allait-elle pouvoir vivre avec son beau-fils? L’un et l’autre oppressés

d’un infâme secret, n’étaient-ils pas de ces maudits qu’entreblessent

leurs souffles et que seule soulagerait une séparation? Oublier

ensemble? Et leurs cœurs! Humilié, misérable et découragé, celui

d’Hélène brûlait toujours d’une flamme aussi vive. Même faisant

abstraction de son amour-propre et s’appliquant, par sa conduite, à

persuader Marc qu’il s’était trompé sur son compte, pouvait-elle prévoir

le futur, garantir que nulle part un orage nouveau n’y était encore

suspendu. Sûre d’elle-même en partie, l’était-elle de Marc? La

tentation, qui, pour les perdre, agirait sans trêve, n’était-elle pas

deux fois à craindre, et partout plus fort, possédant désormais deux

entrées chez eux? Aussi bien, cette maison lui faisait horreur, et ses

nerfs, plus encore que le raisonnement, dans le désordre où elle était,

la poussaient à fuir.

--Sans délai! conclut-elle, les mâchoires serrées. Le plus tôt possible!

Il le faut!

Jusqu’au matin du jour suivant, elle s’y excita. Quelque chose en elle

résistait. Avant qu’une barque échouée au port ne glisse sur le flot, un

instant, de sa quille, elle déchire le sable. Puis, quel prétexte

invoquerait-elle pour partir si vite? Justement, à huit heures, elle

reçut une lettre. C’était, ou jamais, l’occasion. Elle feignit de la

lire en s’y absorbant, secoua la tête et dit à Marc d’un air dégagé:

--La santé de grand-père me tourmente un peu... Décidément, il va

falloir que je quitte Paris!

--Pas pour longtemps, je suppose bien!

--Pour toujours, peut-être.

--Hein? fit-il, comme frappé d’incompréhension.

--Cela t’étonne? Oui, reprit-elle, que je quitte Paris! Ce n’est pas

d’aujourd’hui que j’y pense, mon loup!

--Mais, pour quoi faire? demanda-t-il.

--Mon devoir! dit-elle. A l’âge qu’il a, rhumatisant, goutteux comme il

l’est, ton grand-père ne peut plus circuler beaucoup. D’autre part, tu

sais bien qu’il ne voit personne. Les journées sont longues quelquefois!

Quand il m’aura, sa vie courante le fatiguera moins.

--Alors, Marie-Thérèse?

--Je l’emmènerai.

--Eh! bien, et moi?

--Toi, tu es grand! Toi, tu es un homme! Toi, tu n’as plus, de ma

présence, un besoin constant! Ton grand-père, il se peut qu’il s’en

aille bientôt... Je m’arrangerai pour te trouver un appartement et tu

poursuivras tes études.

La voix d’Hélène tremblait un peu. Marc baissa la tête.

--Et, souffla-t-il, votre départ, ce serait pour quand?

--Tu m’en demandes trop! fit Hélène. Rien n’est encore, à cet égard,

complètement fixé. Je verrai en prenant mes dispositions. Mettons la fin

du mois... peut-être juin...

Le jeune homme parut réfléchir. Tout à coup, redressant un visage

défait:

--Décidément, murmura-t-il, quelque chose m’échappe!

Hélène s’inquiéta:

--Dis, mon loup?

Il dut faire un effort pour articuler:

--Comment grand-père qui, jusqu’ici, ne s’était pas plaint, se

trouve-t-il aujourd’hui subitement si mal?

--Mais il ne se plaint pas! Te l’aurais-je dit? Je me serai mal

exprimée! fit Hélène d’un trait. Il est vieux, ce n’est pas la même

chose du tout. Il a ses douleurs, ses manies...

--Comme l’an dernier, comme l’an d’avant, comme toujours! dit Marc. Sa

goutte n’est pas une nouveauté! reprit-il sèchement.

--Oh! mon chéri, que tu es dur!

--Dur? fit-il. En quoi?

Il hésita, puis déclara d’un ton radouci:

--Je ne vois pas pour quelle raison vous m’abandonnez.

Hélène, à son tour, devint pâle.

--T’abandonner! s’écria-t-elle en quittant sa place pour venir prendre

avec amour et désolation la face du jeune homme dans ses mains. En

est-il question, mon grand fou? Rends-moi justice, t’ai-je négligé,

m’as-tu connue froide, et, aujourd’hui, peux-tu douter une seconde de

moi? Je n’ai en vue que ton bonheur, tu le sais fort bien.

--Alors, restez! murmura-t-il.

Elle secoua la tête.

--Voyons, réfléchis!... Ton grand-père...

--Ce n’est pas lui qui vous réclame! interrompit Marc. Tout à l’heure,

petite mère, vous l’avez avoué! Il a ses bouquins, ses bibelots... Tant

qu’un grimoire non déchiffré le sollicitera, soyez sûre que grand-père

supportera la vie sans demander rien à personne... Moi, si vous me

laissez, que deviendrai-je?

Il avait dit ces derniers mots avec déchirement. En même temps, son

visage, d’un mouvement câlin, s’était blotti contre la taille de sa

jeune belle-mère qui, se penchant, le vit sous elle, les paupières

mi-closes, les traits empreints de l’expression qu’il avait jadis

lorsqu’il implorait une faveur. Bouleversée, mais vaillante et encore

lucide, elle mesura d’un vif coup d’œil cette force inconsciente et les

moyens de résistance dont elle disposait. Tout à coup, elle sentit

qu’elle allait faiblir. Ce fut assez, tant les menaces d’un futur commun

se dépeignirent à son esprit avec précision, pour lui faire détester

l’attitude de Marc qui, stupidement, par des prières, ébranlait son cœur

et compromettait leur salut. Une révolte obscure la saisit. Et, sans

peser si sa colère était juste ou non:

--Égoïste! fit-elle d’un accent furieux.

Elle s’éloigna de plusieurs pas. Ses prunelles flambaient. Marc,

étourdi, la parcourait d’un timide regard et, sans pouvoir trouver un

mot, balançait la tête et remuait la bouche nerveusement. Alors, d’un

air impitoyable, elle revint sur lui:

--Pas autre chose! protesta-t-elle, un bras étendu, si bien le jouet de

son dépit qu’elle roulait des yeux et vociférait comme une folle.

Égoïste! Égoïste! (Elle le dit vingt fois.) Je t’ai trop choyé, trop

gâté! Tu m’as trop vue, sans doute sévère, par instants brutale, et

délibérément, avec délices, tant ma faiblesse me faisait honte, tant

elle m’indignait, soumettre aux tiennes, imbécilement, toutes mes

fantaisies. Aujourd’hui, je devrais te sacrifier tout! Eh! bien, mon

ami, n’y compte pas! Si tu te moques de savoir seul ton grand-père

malade, moi, j’estime que ma place est marquée chez lui. J’ai décidé de

le rejoindre et je partirai! Tu me demandais quand? D’ici huit jours! Si

je reviendrais? Non, et non! Comment toi-même tu t’arrangerais? Je t’ai

répondu! Rien, comme tu vois, conclut Hélène, ne reste à régler. A

présent, pleure, supplie, je n’écouterai pas!

Elle pivota sur ses talons, aussitôt parlé, et sortit de la salle en

fouettant la porte.

Marc tomba subitement dans le désespoir. Comme la joie, l’enthousiasme

et l’exaltation, chez un jeune homme, qui discute moins qu’il ne

s’abandonne, il atteint sans palier toute sa profondeur. Hors d’état de

saisir les secrètes raisons d’où sa belle-mère avait tiré sa rude

apostrophe, estimant ne l’avoir méritée en rien, par ailleurs déjà

déprimé, il eut tôt fait de mettre au compte de l’antipathie ce qu’avait

inspiré son furieux contraire. Pour un motif sans doute puissant, mais

resté dans l’ombre, il était tout à coup détesté, maudit. Quel besoin

d’en chercher une explication? Surtout, quel besoin d’en gémir?

N’avait-il pas déjà connu pareille infortune? Dans son esprit,

s’établissait, pour le déchirer, une similitude aveuglante entre l’acte

d’Hélène renonçant à lui et le traitement jadis reçu de sa vieille

maîtresse. Même imprévu, mystère égal, même résolution. Ici et là,

l’hostilité la plus déclarée succédant aux transports les plus

affectueux. Cependant, à mesure que du parallèle naissaient pour lui les

éléments d’une plus vive douleur, son attention se détachait du choc le

plus proche pour se donner plus fiévreusement à celui des deux qu’on

aurait pu croire moins sensible. C’était comme si, par enchantement, la

retraite d’Hélène lui avait démasqué Mme Aliscan. Et dans quel

rayonnement elle se dessina! Qu’elle lui parut belle, tendre et bonne!

Quels reproches il se fit de l’avoir perdue! Vue à distance, la

soumission qu’il avait montrée le révolta comme si n’ayant qu’à vouloir

pour vaincre il avait accepté une totale défaite. Ah! résignation digne

d’un sot! Où en étaient la récompense et les avantages? Ce docile

effacement, loin d’être admiré, n’était-il pas peut-être encore

secrètement maudit? Le feu d’une femme qui n’est plus jeune tombe-t-il

donc si vite quand s’offre à lui (près d’expirer faute de combustible)

un amant novice à brûler? Marc aspira passionnément à ce rôle de proie.

Bientôt, victime des illusions que sécrètent nos vœux, il lui parut que,

nonobstant la rupture d’hier, il pouvait toujours y prétendre. Ce

n’était, tout pesé, qu’une question d’audace. A des cris, des serments,

des supplications, aux mille moyens de se traduire et de persuader

qu’inventerait sans effort, à l’instant critique, sa sincérité

débordante, quelle résistance pourrait offrir Mme Aliscan? Par ailleurs,

sa détresse constituait une force, et d’une puissance, lui semblait-il,

à tout emporter.

Il prit son chapeau, descendit.

Jamais son cœur n’avait battu plus impétueusement. Dans la voiture, il

trépignait, le buste incliné, comme si les signes désordonnés de son

impatience avaient dû augmenter la vitesse du fiacre.

Trois étages. Il sonna, n’eut aucune réponse. Deux autres coups, plus

appuyés, retentirent en vain. Marc posa son oreille contre la serrure,

mais nul bruit ne venait de l’appartement.

Il reprit l’escalier en serrant la rampe.

Chez la concierge, il demanda d’une voix toute menue:

--Madame Aliscan n’est pas là?

--Elle est partie voici dix jours, répondit cette femme. Oui, pour les

Indes, ajouta-t-elle en se rengorgeant devant la mine désappointée

qu’elle voyait à Marc. Et peut-être, après ça, pour le tour du monde!

--Vous dites? fit-il, anéanti. Pour le tour du monde?

--C’était, du moins, son intention en quittant Paris. Maintenant, si

Madame change d’avis en route...

Marc secoua la tête stupidement.

--Mais savez-vous à quelle adresse on peut lui écrire?

--Non, monsieur. Jusqu’ici, nous n’avons pas d’ordres. Nous gardons le

courrier, reprit la concierge en désignant d’un geste vague une case

pleine de lettres.

Il sortit sans jeter un remerciement. Une voiture tournait dans

l’impasse. Il y sauta, donna l’adresse de la rue Vaneau et se tint raide

sur la banquette, les mâchoires serrées. Obsédé qu’il était par le nom

des Indes, on ne peut pas dire qu’il pensait. Dans son esprit,

s’entre-éclipsaient, comme des langues de feu, des visions d’éléphants,

de pagodes, de bonzes.

Le fiacre avançait d’un bon train. Quand il stoppa, bien que le choc eût

été peu rude, il se fit une secousse dans la carrosserie et Marc, tiré

de sa torpeur comme par un soufflet, eut un douloureux tressaillement.

Le chauffeur congédié, il leva la tête et promena sur sa maison le

regard d’un homme qui contemple une façade pour la première fois.

Aussitôt à l’étage, il gagna sa chambre.

Dans un tiroir de sa commode existait une arme. En mauvais état, toute

rouillée. Le revolver, d’ancien modèle, gros et terrifiant, possédé

jadis par son père. Marc l’avait là, comme une relique, avec une

longue-vue, un portefeuille d’où s’échappaient des papiers flétris et

divers objets familiers. Il s’en saisit, l’examina, le chargea d’une

balle, puis, d’un geste impatient, sans se dévêtir, en appuya sur sa

poitrine la forte embouchure, pressa la détente des deux mains.

Au bruit de la détonation, Hélène accourut. Elle fit, dès la porte, un

grand cri. De stupeur, elle pensa qu’elle allait tomber. Mais l’énergie

de sa nature la maintint d’aplomb. Elle partit, comme une folle, dans le

corridor:

--Vite, le docteur! Un accident! Voyez au plus près! Monsieur Marc s’est

blessé en maniant une arme!

La cuisinière était une femme solidement construite qui put l’aider,

bien que geignant qu’elle craignait les morts, à déposer Marc sur son

lit. Il était en syncope, d’une pâleur de cierge et saignait du flanc

gauche avec abondance. Déjà Hélène avait repris sa lucidité. Elle se fit

apporter une paire de ciseaux. Déboutonnant et déchirant, décousant,

taillant, elle eut tôt fait de mettre à nu le côté blessé, prit des

serviettes, masqua les plaies, comprima leurs bords. On lui donna de

l’eau bouillie dont elle les lava.

Quand parut le docteur, Marc ouvrait les yeux. Ce fut à peine si, de ses

lèvres, avec un soupir, sortit un confus gémissement. Sa belle-mère

l’embrassa sans lui dire un mot. Rien, pour Hélène, à cette minute,

n’existait au monde que l’homme en gris qui s’appliquait à conjecturer

le trajet suivi par la balle.

Le pansement terminé, dans le vestibule:

--Eh! bien, fit-elle, en s’arrêtant, d’une voix pleine angoisse.

--Eh! bien, madame, votre beau-fils l’a échappé belle! Aucun point

sérieux n’est touché. C’est un bonheur, et peu fréquent, nota le

médecin, dans les accidents de cet ordre, que le coup soit parti à

brûler sa veste. Un peu plus de distance, il était perdu!

--Et tel qu’il est? dit la jeune femme.

Le docteur sourit.

--Tel qu’il est, dans quinze jours vous l’aurez sur pied. Mais oui,

madame, pas davantage, tout au plus quinze jours, et j’en ai vu, dans le

même cas, guérir plus vivement! Si, par hasard, la nuit prochaine était

agitée, un peu de quinine, comme j’ai dit. Je reviendrai demain matin.

Mes hommages, madame!

Ce fut alors seulement, cet homme parti, qu’Hélène tirée de l’inquiétude

qui, depuis une heure, absorbait à l’envi toutes ses facultés, se trouva

moralement en présence de l’acte. Mais, déjà, son esprit l’avait

qualifié. A l’instant même où, bondissant dans le corridor, elle avait

employé le mot d’accident pour crier le malheur à ses domestiques, tout

en elle concluait avec certitude à la tentative de suicide. Le revolver,

elle le savait, n’était pas chargé, et quelle raison aurait eue Marc d’y

glisser une balle au retour d’une absence de vingt-cinq minutes? Là

s’étaient limitées toutes ses réflexions. Les services qu’aussitôt elle

avait dû rendre l’avaient empêchée d’en faire d’autres.

A présent, dévorée d’un cruel chagrin, elle recherchait à cette folie

une cause vraisemblable. Les deux bras allongés sur la couverture, dans

le jour faible et reposant, mais comme sablé d’or, que laissaient

pénétrer les persiennes fermées, son beau-fils dormait sous ses yeux.

Hélène, assise dans un fauteuil, se mordant un doigt, contemplait

avidement cette figure chérie, comme dans l’attente d’y voir s’inscrire

le mobile secret qui l’avait armée contre elle-même. Subterfuge dont

elle jouait envers sa conscience! Ce mobile, à tout prendre, elle le

soupçonnait, mais ne voulait pas se l’avouer. Ou, pour mieux dire, elle

refusait de considérer un mobile qui, d’abord, semblait évident bien

qu’en fait inexact et d’invention pure. Brusquement, elle sentit sa

défense se rompre et les circonstances l’accablèrent. Jamais son âme

n’avait subi une pareille secousse. L’hésitation, même complaisante,

même de mauvaise foi, n’était plus ni permise, ni seulement possible.

Tout se liait, s’enchaînait et s’expliquait trop.

Quelle horreur profonde elle prit d’elle! Ah! ce pli de la bouche

qu’elle garda longtemps et ces regards noirs d’épouvante, ce tragique

silence dont elle couvrit Marc endormi! Près d’une armoire, une petite

glace suspendue au mur lui renvoyait confusément l’image de ses traits

qui, soudain, lui parurent ceux d’une meurtrière. A la pensée que son

beau-fils, rendu amoureux, avait tenté de se soustraire par une mort

violente à la perspective de la perdre, elle se sentait aussi coupable,

et plus malignement, que si elle-même l’avait armé ou elle-même frappé.

En dernière analyse, qu’avait-elle fait d’autre? Par quelle nuance se

distinguait de l’assassinat l’odieux manège d’une femme coquette

bouleversant un cœur pour ensuite le jeter dans le désespoir? Mais, une

femme coquette, qu’était-ce dire? Cette bénigne expression la

qualifiait-elle? Une femme coquette respecte au moins les frontières

sacrées. «Pour les franchir,» songeait Hélène en serrant les dents, «ce

n’est pas une coquette, c’est une chienne qu’il faut!» Ne pouvant

s’abstenir de regarder Marc, elle retrouvait dans son visage étonnamment

jeune et que le sommeil détendait celui même de l’enfant qu’il avait

été. L’adolescence ne s’y marquait par rien d’essentiel. Avait-il

dix-neuf ou douze ans? Le veillait-elle, gardé au lit par un léger rhume

ou encore pâle d’avoir voulu abréger sa vie au moyen d’une balle en

plein cœur? Décidément, pour s’être éprise avec cette violence d’un

objet si naïf, bien que délicieux, quelque chose, plusieurs mois, lui

avait manqué, il avait fallu qu’elle fût folle! Mais s’était-elle

profondément, sincèrement éprise? Révoltée aujourd’hui de ses

conséquences, elle en venait à mettre en doute, de la meilleure foi, la

terrible passion qui l’avait secouée. Ce qu’elle voyait lui paraissait

d’une horreur si grande et la tourmentait à tel point que ses pires

déchirements, en comparaison, ne lui semblaient que les caprices les

plus accentués d’un amour de tête opiniâtre. Ainsi nions-nous dans tout

malheur une autre infortune. Cet excès d’injustice vis-à-vis

d’elle-même, si la jeune femme en retirait le vague soulagement d’être

en droit d’espérer un futur moins noir, s’imagine-t-on quel supplément

de cruels remords il pouvait d’abord lui causer? Son excuse, et la

seule, en était détruite. A l’origine de l’acte affreux décidé par Marc,

au lieu des flammes d’un égarement qui, pour sa décharge, aurait pu

invoquer sa fatale chaleur, ne brillait plus, telle qu’un charbon aux

pans durs et froids, qu’une ignominieuse fantaisie. Plus Hélène

s’enfonçait dans cette assurance, plus son esprit lui fournissait, pour

la justifier, d’arguments solides, péremptoires. Quels reproches, quel

supplice, quelle désolation!

L’après-midi coulait pour elle sans qu’elle y prît garde. Tout à coup,

Marc gémit et ouvrit les yeux.

Hélène se pencha sur son lit.

--Eh! bien, mon loup, demanda-t-elle, comment te sens-tu?

Il répondit qu’il souffrait peu. Puis, d’une voix inquiète:

--Suis-je gravement blessé? Vais-je mourir?...

Ce dernier mot, que soulignait un regard poignant, pénétra comme une

flèche dans le cœur d’Hélène.

--Mourir! cria-t-elle. Es-tu fou? Dans une semaine, tout au plus deux,

tu seras sur pied, et tu sortiras dans vingt jours. La balle n’a fait

qu’une déchirure sans nulle gravité. Le docteur me l’a dit en quittant

la chambre. Mais, c’est égal, soupira-t-elle en embrassant Marc, quel

épouvantable accident!

Il y eut une minute de silence entre eux. Le jeune homme semblait

réfléchir. Sa belle-mère, tendrement, lui saisit une main. Secouant

alors un peu la tête, il laissa tomber:

--Pas un accident... J’ai voulu!

--Comment? fit Hélène. Voulu quoi?

--Voulu tirer, précisa-t-il. Je l’ai fait exprès!

D’une voix sans timbre, elle murmura:

--Mais pour quelle raison?

Marc esquissa de la main gauche un geste évasif.

--Voyons, mon loup, pour quelle raison?

Il baissa les yeux. Puis, d’un air excédé, comme elle insistait:

--Votre départ... La solitude... Ce bouleversement... Je ne sais plus

trop! souffla-t-il.

Hélène s’attendait à bien pis.

--Vilain nerveux! s’écria-t-elle, presque avec bonheur. Et tu n’as pas

honte? reprit-elle. Voilà donc la confiance que tu mets en moi! Au lieu

de me parler, d’ouvrir ton cœur, (elle oubliait, à cette minute, les

supplications si brutalement découragées, quelques heures plus tôt, par

ses rigoureuses apostrophes), tu préfères accomplir une pareille folie!

Mon chagrin, mes angoisses, celles de ton grand-père, y as-tu réfléchi

ou seulement pensé?... Voyons, Marc, n’as-tu plus d’affection pour

nous?... Oui, je sais bien, j’aurais mieux fait de te préparer, d’amener

la chose plus doucement. Pouvais-je prévoir qu’elle te mettrait dans un

tel état?

Le jeune homme écoutait sans remuer un cil.

Hélène sentit que, dans son âme, elle ne touchait rien.

Brusquement, traversée d’une inspiration:

--Sois sincère, mon chéri... Va... Ce n’est pas tout! Il y a quelque

chose que tu veux cacher. J’attends! fit-elle avec tendresse, inclinée

vers lui, frôlant du lobe de son oreille la bouche silencieuse. C’est

cette mauvaise femme... Oui, n’est-ce pas?

Marc était subitement devenu très rouge.

--Ah! vous savez? murmura-t-il.

--Pauvre mien! dit-elle.

Il appuya sur sa belle-mère qui le caressait un regard étonné où

brillaient des larmes.

Puis, d’une voix modeste, un peu rauque!

--Elle est partie... Elle est en route pour le tour du monde... C’est

tout à l’heure... en vous quittant... quand j’ai appris ça...

Il parut à Hélène qu’on lui rendait l’air. Positivement, elle respira,

d’une poitrine profonde, avec une joie de se sentir en parfaite santé

assez vive pour lui mettre une teinte rose aux jours. Ainsi, ses

craintes et ses remords étaient sans fondement! Non seulement elle

n’avait aucune part directe dans l’effroyable tentative faite par son

beau-fils, mais rien d’elle-même, de sa vertu, de son caractère, n’était

compromis à ses yeux. Telle était la confiance qu’il lui accordait

qu’elle avait pu, sans éveiller de soupçons chez lui, jouer à fond la

partie la plus équivoque. Sa dignité sortait à peine de l’ornière du

vice et il la voyait sans une tache. Sous l’effet du bonheur que tirait

Hélène de ces différentes certitudes, en appuyant sur son épaule d’une

certaine façon, on l’aurait fait s’agenouiller et remercier Dieu. Les

grandes grâces de la vie nous surprennent toujours.

Marc la regardait sans un mot.

Elle se pencha, lui mit au front le baiser d’une mère, lui repoussa

derrière l’oreille une mèche qui pendait. Puis, d’une voix ébranlée par

le ravissement:

--Je resterai... Va, n’aie pas peur, mon enfant chéri! Tant qu’il te

plaira! reprit-elle. On trouve toujours sa vieille maman quand il vous

la faut, pauvre petit homme de deux sous!

Juillet 1925--Septembre 1926.

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE 14 FÉVRIER 1927

PAR F. PAILLART A

ABBEVILLE (SOMME)

Le supplice de Phèdre · 第 15 / 17 题