MONSIEUR LE DUC,

S. M. a lu avec intérêt la note que vous avez remise le 10 aux

plénipotentiaires alliés.

L'abandon de tout ce que les Anglais nous ont pris pendant la guerre est

une véritable concession que S. M. approuve, surtout si elle doit avoir

pour résultat de nous laisser Anvers.

S. M. aurait désiré, comme elle le désirerait encore, si les

circonstances le permettent lorsque cette lettre vous parviendra, que

vous remissiez une nouvelle note pour demander aux alliés de s'expliquer

d'une manière précise sur les questions suivantes: 1º le traité

préliminaire, ou définitif, à conclure aura-t-il pour résultat immédiat

l'évacuation de notre territoire? 2º Le projet remis par les

plénipotentiaires alliés est-il leur _ultimatum_?

Vous feriez sentir, sur la première question, que tout traité qui ne

serait pas immédiatement suivi de l'évacuation de notre territoire, mais

qui remettrait entre les mains des alliés les places des pays qui ne

sont pas cédés, ne serait pas en réalité un traité de paix, et qu'il

nous serait impossible de conclure à de telles conditions: vous

citeriez l'exemple développé dans ma lettre du 2, de ce qui se passa à

la fin de la seconde guerre punique, dont la conséquence fut la ruine de

Carthage; vous insisteriez sur la seconde question, en déclarant que, si

le projet des alliés est leur _ultimatum_, nous ne pouvons pas traiter;

ce qui obligera les alliés à répondre que leur projet n'est pas leur

_ultimatum_, et vous mettra dans le cas de le leur demander. Il doit

être facile de leur faire entendre que c'est à eux à donner leur

_ultimatum_, puisqu'ils veulent reprendre ce que les traités nous ont

assuré.

Si les alliés répondent que l'évacuation du territoire suivra

immédiatement la signature du traité, et renoncent en conséquence à la

prétention d'avoir des places en dépôt, ce sera déjà un grand pas de

fait.

Si la négociation doit être rompue, il convient qu'elle se rompe sur la

question de l'évacuation du territoire, et de la remise des places; et

si la négociation doit continuer, il est également utile de la commencer

en obtenant des alliés des concessions sur ces points. S. M. pense donc,

monsieur le duc, qu'il est nécessaire, avant de rompre, que vous ayez

fait par une note ces questions.

Toutefois, monsieur le duc, S. M. ayant pris en considération vos deux

lettres du 13, dont elle a reçu le duplicata hier soir, et le primata ce

matin, vous laisse toute la latitude convenable, non seulement pour le

mode de démarches qui vous paraîtront à propos, mais aussi pour faire,

par un contre-projet, les cessions que vous jugerez indispensables pour

empêcher la rupture de la négociation. L'empereur, qui vous écrit

lui-même, ne croit pas nécessaire de répéter que la condition

indispensable de tout traité est l'évacuation de notre territoire. Un

acte qui porterait le contraire, qui stipulerait la remise de nos

forteresses, et qui s'opposerait à ce que les prisonniers de guerre

fussent réciproquement remis, n'obtiendrait pas en France l'assentiment

des hommes même les plus timides. S. M. pense que la latitude qu'elle

vous donne vous fournira les moyens de parvenir à connaître

l'_ultimatum_ des alliés, et quels sont les sacrifices que la France ne

peut éviter de faire.

La cession de la Belgique est sans doute un des premiers objets qui

seront mis en discussion; mais il n'est pas le seul, et il ne peut pas

être isolé. On viendra ensuite aux départements des bords du Rhin, à

l'Italie, etc. Toutes ces questions se tiennent et dépendent, jusqu'à un

certain point, les unes des autres. Celle de la Belgique est d'elle-même

complexe; car il serait très différent, au lieu de la céder au prince

d'Orange, c'est-à-dire à l'Angleterre, d'en faire un état indépendant

qui appartînt, à titre d'indemnité, à un prince français; ou de la

donner à la république de Hollande, telle qu'elle était à la paix

d'Amiens. Si l'on est dans le cas de s'éloigner des bases de Francfort

et d'abandonner Anvers, l'empereur juge convenable, non seulement que

l'on maintienne autant que possible les principes de Francfort

relativement à l'Italie, mais qu'on s'autorise de ce sacrifice pour

demander que toutes nos colonies nous soient rendues, même l'île de

France; à moins que l'on n'obtienne pour celle-ci des compensations.

Agréez, etc.

_Signé_ le duc de BASSANO.

* * * * *

(Nº 36.) _Continuation du protocole des conférences de

Châtillon-sur-Seine._

_Protocole de la séance du 18 mars 1814, et la continuation de cette

séance le 19 mars._

Les plénipotentiaires des cours alliées, au nom et par l'ordre de leurs

souverains, déclarent ce qui suit:

Les plénipotentiaires des cours alliées ont déclaré le 28 février

dernier, à la suite de l'attente infructueuse d'une réponse au projet du

traité remis par eux le 17 du même mois, qu'adhérant fermement à la

substance des demandes contenues dans les conditions du projet de

traité, conditions qu'ils considéraient comme aussi essentielles à la

sûreté de l'Europe, que nécessaires à l'arrangement d'une paix générale,

ils ne pourraient interpréter tout retard ultérieur d'une réponse à

leurs propositions que comme un refus de la part du gouvernement

français.

Le terme du 10 mars ayant été, d'un commun accord, fixé par MM. les

plénipotentiaires respectifs, comme obligatoire pour la remise de la

réponse de M. le plénipotentiaire de France, S. Exc. M. le duc de

Vicence présenta ce même jour un mémoire qui, sans admettre ni refuser

les bases énoncées à Châtillon, au nom de la grande alliance européenne,

n'eût offert que des prétextes à d'interminables longueurs dans la

négociation, s'il avait été reçu par les plénipotentiaires des cours

alliées, comme propre à être discuté. Quelques articles de détails, qui

ne touchent nullement le fond des questions principales des arrangements

de la paix, furent ajoutés verbalement par M. le duc de Vicence dans la

même séance. Les plénipotentiaires des cours alliées annoncèrent en

conséquence, le 13 mars, que si, dans un court délai, M. le

plénipotentiaire de France n'annonçait pas, soit l'acceptation, soit le

refus des propositions des puissances, ou ne présentait pas un

contre-projet renfermant la substance des conditions proposées par

elles, ils se verraient forcés à regarder la négociation comme terminée

par le gouvernement français. S. Exc. M. le duc de Vicence prit

l'engagement de remettre dans la journée du 15 le contre-projet

français; cette pièce a été portée, par les plénipotentiaires des cours

alliées, à la connaissance de leurs cabinets; ils viennent de recevoir

l'ordre de déposer au protocole la déclaration suivante:

«L'Europe, alliée contre le gouvernement français, ne vise qu'au

rétablissement de la paix générale, continentale et maritime. Cette

paix seule peut assurer au monde un état de repos, dont il se voit privé

depuis une longue suite d'années, mais cette paix ne saurait exister

sans une juste répartition de forces entre les puissances.

»Aucune vue d'ambition ou de conquête n'a dicté la rédaction du projet

de traité remis au nom des puissances alliées, dans la séance du 17

février dernier; et comment admettre de pareilles vues, dans des

rapports établis par l'Europe entière, dans un projet d'arrangement

présenté à la France, par la réunion de toutes les puissances qui la

composent? La France, en rentrant dans les dimensions qu'elle avait en

1792, reste, par la centralité de sa position, sa population, les

richesses de son sol, la nature de ses frontières, le nombre et la

distribution de ses places de guerre, sur la ligne des puissances les

plus fortes du continent; les autres grands corps politiques, en visant

à leur reconstruction sur une échelle de proportion conforme à

l'établissement d'un juste équilibre, en assurant aux états

intermédiaires une existence indépendante, prouvent par le fait quels

sont les principes qui les animent. Il restait cependant une condition

essentielle au bien-être de la France à régler. L'étendue de ses côtes

donne à ce pays le droit de jouir de tous les bienfaits du commerce

maritime. L'Angleterre lui rend ses colonies, et avec elles son commerce

et sa marine; l'Angleterre fait plus, loin de prétendre à une domination

exclusive des mers, incompatible avec un système d'équilibre politique,

elle se dépouille de la presque totalité des conquêtes que la politique

suivie depuis tant d'années par le gouvernement français lui a valu.

Animée d'un esprit de justice et de libéralité digne d'un grand peuple,

l'Angleterre met dans la balance de l'Europe des possessions dont la

conservation lui assurerait, pour long-temps encore, cette domination

exclusive, en rendant à la France ses colonies, en portant de grands

sacrifices à la reconstruction de la Hollande, que l'élan national de

ses peuples rend digne de reprendre sa place parmi les puissances de

l'Europe; et elle ne met qu'une condition à ces sacrifices: elle ne se

dépouillera de tant de gages qu'en faveur du rétablissement d'un

véritable système d'équilibre politique; elle ne s'en dépouillera

qu'autant que l'Europe sera véritablement pacifiée, qu'autant que l'état

politique du continent lui offrira la garantie qu'elle ne fait pas

d'aussi importantes cessions à pure perte, et que ses sacrifices ne

tourneront pas contre l'Europe et contre elle-même.

»Tels sont les principes qui ont présidé aux conseils des souverains

alliés, à l'époque où ils ont entrevu la possibilité d'entreprendre la

grande oeuvre de la reconstruction politique de l'Europe; ces principes

ont reçu tout leur développement, et ils les ont prononcés le jour où le

succès de leurs armes a permis aux puissances du continent d'en assurer

l'effet, et à l'Angleterre de préciser les sacrifices qu'elle place dans

la balance de la paix.

»Le contre-projet présenté par M. le plénipotentiaire français part d'un

point de vue entièrement opposé: la France, d'après ses conditions,

garderait une force territoriale infiniment plus grande que le comporte

l'équilibre de l'Europe; elle conserverait des positions offensives et

des points d'attaque au moyen desquels son gouvernement a déjà effectué

tant de bouleversements; les cessions qu'elle ferait ne seraient

qu'apparentes. Les principes annoncés à la face de l'Europe par le

souverain actuel de la France, et l'expérience de plusieurs années, ont

prouvé que des états intermédiaires, sous la domination de membres de la

famille régnante en France, ne sont indépendants que de nom. En déviant

de l'esprit qui a dicté les bases du traité du 17 février, les

puissances n'eussent rien fait pour le salut de l'Europe. Les efforts de

tant de nations réunies pour une même cause seraient perdus; la

faiblesse des cabinets tournerait contre eux et contre leurs peuples;

l'Europe et la France même deviendraient bientôt victimes de nouveaux

déchirements; l'Europe ne ferait pas la paix, mais elle désarmerait.

»Les cours alliées, considérant que le contre-projet présenté par M. le

plénipotentiaire de France ne s'éloigne pas seulement des bases de paix

proposées par elles, mais qu'il est essentiellement opposé à leur

esprit, et qu'ainsi il ne remplit aucune des conditions qu'elles ont

mises à la prolongation des négociations de Châtillon, elles ne peuvent

reconnaître dans la marche suivie par le gouvernement français que le

désir de _traîner en longueur_ des négociations aussi inutiles que

compromettantes; inutiles, parce que les _explications de la France sont

opposées aux conditions que les puissances regardent comme nécessaires_

pour la reconstruction de l'édifice social, à laquelle elles consacrent

toutes les forces que la Providence leur a confiées; compromettantes,

parce que la prolongation de stériles négociations ne servirait qu'à

induire en erreur et à faire naître aux peuples de l'Europe le vain

espoir d'une paix qui est devenue le premier de leurs besoins.

»Les plénipotentiaires des cours alliées sont chargés en conséquence de

déclarer que, fidèles à leurs principes, et en conformité avec leurs

déclarations antérieures, les puissances alliées regardent les

négociations entamées à Châtillon comme _terminées par le gouvernement

français_. Ils ont ordre d'ajouter à cette déclaration celle que les

puissances alliées, indissolublement unies pour le grand but qu'avec

l'aide de Dieu elles espèrent atteindre, _ne font pas la guerre à la

France_; qu'elles regardent les justes dimensions de cet empire comme

une des premières conditions d'un état d'équilibre politique; mais

qu'elles ne poseront pas les armes avant que leurs principes aient été

reconnus et admis par son gouvernement.»

Après lecture de cette déclaration, MM. les plénipotentiaires des cours

alliées en ont remis une copie à M. le plénipotentiaire de France, qui a

témoigné désirer que la séance fût suspendue jusqu'à neuf heures du

soir.

A la demande de MM. les plénipotentiaires des cours alliées, la séance,

qui avait été remise à neuf heures du soir le 18, a été ajournée au

lendemain 19 à une heure après midi.

* * * * *

(Nº 37.) _Lettre du prince de Metternich

Au duc de Vicence._

Troyes, le 18 mars 1814.

Je ne crois pas, monsieur le duc, que la déclaration qui vous aura été

faite puisse vous surprendre, quand, après plus de six semaines de

réunion, le premier contre-projet présenté par la France diffère

totalement de l'esprit qui a dicté le projet des puissances; elles n'ont

pu entrevoir dans ce fait qu'une recherche, de la part de votre cabinet,

de traîner des négociations en longueur, dont la simple existence lui

est utile.

Nous ne poserons pas les armes sans avoir atteint le seul fruit de la

guerre que nous croyons digne de notre ambition, la certitude de jouir

pendant des années d'un état de repos qui ne vous est pas moins

nécessaire qu'à nous. Nous ne croyons pas que la pièce que vous avez été

dans le cas de présenter le 15 mars soit l'_ultimatum_ de votre cour.

Pourquoi, dans cette supposition et dans un moment où chaque jour coûte

des sacrifices énormes à la France, ne vous a-t-on pas mis dans le cas

de suivre la marche la plus conforme à vos intérêts? Pourquoi ne vous

a-t-on pas donné des explications franches et précises, les seules qui

pouvaient vous mener au but dans le plus court délai possible? Si les

conditions du contre-projet sont l'_ultimatum_ de l'empereur; je dirai

plus, si l'esprit qui règne dans cette pièce est celui qui préside

encore à vos conseils, toute paix est impossible; les armes décideront

du sort de l'Europe et de la France.

Il serait difficile, monsieur le duc, que je vous retrace les pénibles

sensations qu'éprouve l'empereur mon maître. Il aime sa fille, et il la

voit exposée à de nouvelles inquiétudes, et elles ne pourront

qu'augmenter. Plus les questions politiques se compliqueront, plus elles

deviendront personnelles. L'empereur Napoléon a bien mal reconnu les

bonnes intentions que l'empereur François n'a cessé de lui indiquer si

clairement.

Peut-être sommes-nous plus près de la paix, à la suite de la rupture

d'aussi stériles négociations; elle seule remplira tous nos voeux.

Recevez, etc.

_Signé_ le prince de METTERNICH.

* * * * *

(Nº 38.) _Lettre du prince de Metternich

Au duc de Vicence._

Du 18 mars.

Les affaires tournent bien mal, monsieur le duc.--Le jour où on sera

tout-à-fait décidé pour la paix, avec les sacrifices indispensables,

venez pour la faire, mais non pour être l'interprète de projets

inadmissibles. Les questions sont trop fortement placées pour qu'il soit

possible de continuer à écrire des romans, sans de grands dangers pour

l'empereur Napoléon. Que risquent les alliés? En dernier résultat, après

de grands revers, on peut être forcé à quitter le territoire de la

vieille France. Qu'aura gagné l'empereur Napoléon? Les peuples de la

Belgique font d'énormes efforts dans le moment actuel. On va placer

toute la rive gauche du Rhin sous les armes. La Savoie, ménagée jusqu'à

cette heure pour la laisser à toute disposition, va être soulevée; et il

y aura des attaques très personnelles contre l'empereur Napoléon, qu'on

n'est plus maître d'arrêter.

Vous voyez que je vous parle avec franchise, comme à l'homme de la paix.

Je serai toujours sur la même ligne. Vous devez connaître nos vues, nos

principes, nos voeux. Les premières sont toutes européennes, et par

conséquent françaises; les seconds portent à avoir l'Autriche comme

intéressée au bien-être de la France; les troisièmes sont en faveur

d'une dynastie si intimement liée à la sienne.

Je vous ai voué, mon cher duc, la confiance la plus entière: pour mettre

un terme aux dangers qui menacent la France, il dépend encore de votre

maître de faire la paix. Le fait ne dépendra peut-être plus de lui sous

peu. Le trône de Louis XIV, avec les ajoutés de Louis XV, offre d'assez

belles chances pour ne pas devoir être mis sur une seule carte. Je ferai

tout ce que je pourrai pour retenir lord Castlereagh quelques jours. Ce

ministre parti, on ne fera plus la paix.

Recevez, etc.

_Signé_ le prince de METTERNICH.

* * * * *

(Nº 39.) _Continuation de la séance, le_ 19 _mars, à une heure._

M. le plénipotentiaire de France demande l'insertion au protocole de ce

qui suit:

Le plénipotentiaire de France, forcé d'improviser une réponse à une

déclaration que MM. les plénipotentiaires des cours alliées ont eu

plusieurs jours pour préparer, repoussera, autant que la brièveté du

temps le lui permet, les accusations dirigées contre sa cour, et que

l'on fonde en partie sur des faits et en partie sur des raisonnements

de l'exactitude desquels il ne peut en aucune façon convenir.

Il est dit dans cette déclaration que l'unique but des cours alliées est

le rétablissement de la paix générale continentale et maritime;

Que cette paix ne peut exister sans une juste répartition de forces

entre les puissances;

Que cette juste répartition se trouve établie par leur projet du 17

février;

Qu'aucune vue d'ambition ne peut avoir dicté ce projet, puisqu'il est

l'ouvrage de l'Europe tout entière;

Que les observations de la France remises dans la séance du 10 mars ne

sont point une réponse à ce projet, et ne peuvent être un sujet de

discussion;

Que la note verbale du même jour ne touche nullement au fond des

principaux arrangements proposés par les alliés;

Que la France, rentrant dans ses anciennes limites et recouvrant les

colonies que l'Angleterre lui rend, sera sur la ligne des plus fortes

puissances de l'Europe;

Que, d'après son contre-projet présenté le 15, la France garderait une

étendue de territoire beaucoup plus considérable que ne le comporte

l'équilibre de l'Europe;

Que les membres de sa dynastie conserveraient des états qui, entre leurs

mains, ne seraient qu'une dépendance de la France;

Que le contre-projet est donc essentiellement opposé à l'esprit du

projet des cours alliées, et qu'attendu qu'il ne remplit aucune des

conditions qu'ils ont mises à la prolongation des conférences de

Châtillon, par leurs déclarations du 28 février et du 13 mars, elles

regardent les négociations comme terminées par le gouvernement français.

Le plénipotentiaire de France répond:

Que la France, sur qui pèsent tous les maux de la double guerre

continentale et maritime, doit désirer et désire plus que qui que ce

soit la double paix qui doit la finir, et que son voeu sur ce point ne

peut pas être l'objet d'un doute;

Que la volonté de la France de concourir à l'établissement d'un juste

équilibre en Europe est prouvée par la grandeur des sacrifices auxquels

elle a déjà consenti; qu'elle ne s'est pas bornée à invoquer ou à

reconnaître le principe, mais qu'elle agit en conformité;

Que le projet des alliés ne parle que des sacrifices demandés à la

France, nullement de l'emploi de ces sacrifices; qu'il ne donne aucuns

moyens de connaître quelle sera la répartition des forces entre les

puissances, et qu'il a même été rédigé dans le dessein formel que la

France ignorât cette répartition;

Que, sans taxer d'ambition aucune des cours alliées, il ne peut

cependant s'empêcher de remarquer que la plus grande partie des

sacrifices que la France aura faits devra tourner à l'accroissement

individuel du plus grand nombre d'entre elles, sinon de toutes;

Que si, pour donner une preuve de plus de son esprit de conciliation, et

pour arriver plus promptement à la paix, la France consentait à ce que

les quatre cours alliées négociassent tant pour elles-mêmes que pour

l'universalité des états engagés avec elles dans la présente guerre,

elle ne peut néanmoins admettre ni de fait ni de droit que la volonté de

ces quatre cours soit la volonté de toute l'Europe;

Que les observations remises dans la séance du 10 mars, embrassant

l'ensemble et tous les détails du projet des alliés, examinant le

principe sur lequel ils reposent et leur application, étaient une

véritable réponse à ce projet; réponse pleine de modération et d'égards,

et qu'il était d'autant plus nécessaire de discuter, que ce n'est

qu'après être demeuré d'accord sur les principes qu'on peut s'accorder

sur les conséquences;

Que la note verbale du même jour touchait si bien au fond des

arrangements des alliés, qu'elle était un consentement à plus des six

septièmes des sacrifices qu'ils demandaient;

Que la déclaration de ce jour dit et répète que l'Angleterre rend à la

France ses colonies; mais que par le projet du 17 février l'Angleterre

garde et ne rend point les seules qui aient quelque valeur;

Qu'en affirmant que la France veut garder une étendue de territoire plus

grande que ne le comporte l'équilibre de l'Europe, on pose en fait ce

qui est en question, et l'on affirme sans preuve le contraire de ce que

les observations du 10 mars établissent et prouvent par des faits et des

raisonnements qu'on a refusé de discuter, et contraires encore à ce que

les souverains alliés pensaient et déclaraient au mois de novembre

dernier;

Que si l'Angleterre prouve sa modération par la restitution qu'elle

promet à la Hollande, la France ne prouve pas moins son désir sincère de

la paix en promettant aussi pour la Hollande un accroissement de

territoire;

Qu'on a sûrement oublié que le prince vice-roi, en faveur de qui

l'empereur des Français renonce à un royaume indépendant de la France,

appartient par des liens de famille à l'Allemagne autant qu'à la France;

Que le grand-duché de Berg appartient tout entier au système fédératif

de l'Allemagne proposé par les alliés; et que, quant à Lucques et

Piombino, on peut à peine leur donner le nom d'états;

Qu'ainsi, loin d'être essentiellement opposé à l'esprit du projet des

cours alliées, le contre-projet français est plus conforme à cet esprit

qu'il n'était peut-être même naturel de le penser lorsqu'il ne

s'agissait encore que d'un premier pas vers le but de la négociation;

Qu'en effet le projet des cours alliées et le contre-projet français

n'ont pu être considérés autrement que comme établissement, de part et

d'autre, des points de départ pour arriver de là au but qu'on se

propose réciproquement d'atteindre par une gradation de demandes et de

concessions alternatives et mutuelles, soumises à une discussion

amiable, sans laquelle il n'existe point de véritable négociation;

Qu'une preuve du désir bien sincère qu'a la France d'arriver à la paix,

c'est que, par le contre-projet du 15 mars, elle s'est d'elle-même

placée du premier mot bien en-deçà de ce que les bases proposées par les

cours alliées, il y a quatre mois, et qu'elles déclaraient alors être

celles qui convenaient à l'équilibre de l'Europe, l'autorisaient à

demander;

Qu'il s'attendait à voir dans la séance de ce jour commencer cette

discussion qu'il n'a cessé d'offrir ou de réclamer, et qu'au lieu de

cela on lui annonce une rupture comme pour prévenir toute discussion.

Il déclare en conséquence que, bien loin que la rupture puisse être

imputée à son gouvernement, il ne peut encore considérer sa mission de

paix comme terminée; qu'il doit attendre les ordres de sa cour, et qu'il

est, comme il l'a précédemment déclaré, prêt à discuter dans un esprit

de conciliation et de paix toute modification des projets respectifs qui

serait proposée ou demandée par MM. les plénipotentiaires des cours

alliées; qu'il espère qu'ils voudront bien en rendre compte à leurs

cabinets, et que, pour donner un témoignage de leurs dispositions

personnelles pour arriver à une paix qui est le voeu du monde, ils

attendront les réponses de leurs cours respectives. Il déclare en outre

que son gouvernement est toujours prêt à continuer la négociation ou à

la reprendre de la manière et sous la forme qui pourra amener le plus

promptement possible la cessation de la guerre.

MM. les plénipotentiaires des cours alliées observent ensuite que, par

une faute du copiste, il y a dans la déclaration qu'ils ont dictée hier,

au protocole, une omission des deux paragraphes suivants, dont ils

demandent l'insertion au protocole, pour compléter la pièce précitée.

1º Après ces mots, _de la part du gouvernement français_, ils y ont

ajouté verbalement «qu'ils étaient prêts à discuter, dans un esprit de

conciliation, toute modification que M. le plénipotentiaire français

pourrait être autorisé à proposer, et qui ne serait pas opposée à

l'esprit des propositions faites par les cours alliées;» le terme du 10

mars ayant été, etc., etc.

2º Après les mots _qu'elle place dans la balance de la paix_, «ces

principes paraissent avoir été trouvés justes par le gouvernement

français, à l'époque où il croyait sa capitale menacée par les armées

alliées, à la suite de la bataille de Brienne...»

Le plénipotentiaire français n'admit pas seulement, par une démarche

confidentielle, les limites de la France, telles qu'elles avaient été en

1792, comme bases de pacification; il offrit même la remise immédiate de

places, dans les pays cédés, comme gages de sécurité pour les alliés,

dans le cas que les puissances voulussent accéder sur-le-champ à un

armistice.

«Les puissances donnèrent une preuve de leur désir de voir l'Europe

pacifiée dans le plus court délai possible, en se prononçant pour une

signature immédiate des préliminaires de la paix.

»Mais il avait suffi de quelques succès apparents pour faire changer les

dispositions du gouvernement français.» Le contre-projet présenté par M.

le plénipotentiaire français porte:

Le plénipotentiaire de France observe qu'il paraît au moins

extraordinaire qu'on ait oublié deux paragraphes dans une pièce préparée

depuis plusieurs jours par les cabinets, et il répond ensuite à la

nouvelle déclaration qui lui est faite.

Quant au premier point:

Qu'il doit regretter vivement que la conduite de MM. les

plénipotentiaires des cours alliées, en refusant constamment, malgré ses

instances réitérées, d'entrer en discussion avec lui, tant sur leur

propre projet que sur le contre-projet qu'il leur a remis, ait été,

jusqu'à ce moment même, si complètement en opposition avec la

déclaration qu'ils relatent.

Quant au second:

Que ce qui y est dit relativement à la démarche _confidentielle_ faite

par lui, le 9 février, a été suffisamment réfuté, quant au fait, dans

les précédentes conférences; et quant aux nouvelles réflexions qui sont

mises en avant, que l'Europe jugera qui de son gouvernement ou des

souverains alliés l'on peut, à juste titre, accuser d'avoir manqué de

modération en suspendant, sans cause avouée, la négociation à l'époque

même dont il est question, en rejetant avec la condition qui y était

mise, la proposition. Les puissances alliées n'ont-elles pas prouvé que,

dans cette circonstance, comme dans tout ce qui a suivi le jour où les

bases d'une négociation ont été posées à Francfort par leurs ministres,

elles ont placé constamment leurs vues sous l'influence illimitée des

événements, loin de tendre, comme elles le disent, avec justice et

modération, au rétablissement d'un véritable équilibre de l'Europe?

Après cette réponse, dont copie a été remise à MM. les plénipotentiaires

des cours alliées, ceux-ci ont déclaré que leurs pouvoirs étaient

éteints, et qu'ils avaient ordre de retourner aux quartiers-généraux de

leurs souverains.

Châtillon-sur-Seine, le 19 mars 1814.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN, CATHCART, le comte de

Razoumowski, HUMBOLDT, le comte de STADION, Charles STEWART,

lieutenant-général.

Les soussignés, plénipotentiaires des cours alliées, en voyant avec un

vif et profond regret rester sans fruit, pour la tranquillité de

l'Europe, les négociations entamées à Châtillon, ne peuvent se dispenser

de s'en occuper encore avant leur départ, en adressant la présente note

à M. le plénipotentiaire français, d'un objet qui est étranger aux

discussions politiques, et qui aurait dû le rester toujours. En

insistant sur l'indépendance de l'Italie, les cours alliées avaient

l'intention de replacer le saint-père dans son ancienne capitale; le

gouvernement français a montré les mêmes dispositions dans le

contre-projet présenté par M. le plénipotentiaire de France: il serait

malheureux qu'un dessein aussi naturel, sur lequel se réuniraient les

deux partis, restât sans effet par des raisons qui n'appartiennent

nullement aux fonctions que le chef de l'église catholique s'est

religieusement astreint d'exercer. La religion que professe une grande

partie des nations en guerre actuellement, la justice et l'équité

générales, l'humanité enfin, s'intéressent également à ce que sa

sainteté soit remise en liberté; et les soussignés sont persuadés qu'ils

n'ont qu'à témoigner ce voeu, et qu'à demander, au nom de leurs cours,

cet acte de justice au gouvernement français, pour l'engager à mettre le

saint-père en état de pourvoir, en jouissant d'une entière indépendance,

aux besoins de l'église catholique.

Les soussignés saisissent cette occasion pour réitérer à S. Exc. M. le

plénipotentiaire de France leur haute considération.

Châtillon, le 19 mars 1814.

_Signé_ Charles STEWART, comte de STADION, CATHCART, Humboldt, A. comte

de RAZOUMOWSKI, ABERDEEN.

(Nº 40) _Lettre du duc de Vicence

Au prince de Metternich_.

Châtillon, le 20 mars 1814.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 83 / 126 题