SIRE,

La question qui va se décider est si importante, elle peut, dans un

instant, avoir tant de fatales conséquences, que je regarde comme un

devoir de revenir encore, au risque de lui déplaire, sur ce que j'ai

mandé si souvent à votre majesté. Il n'y a pas de faiblesse dans mon

opinion, sire, mais je vois tous les dangers qui menacent la France et

le trône de V. M., et je la conjure de les prévenir. Il faut des

sacrifices; il faut les faire à temps. Comme à Prague, si nous n'y

prenons garde, l'occasion va nous échapper; la circonstance actuelle a

plus de ressemblance avec celle-là que votre majesté ne le pense

peut-être. A Prague, la paix n'a pas été faite, et l'Autriche s'est

déclarée contre nous, parce qu'on n'a pas voulu croire que le terme fixé

fût de rigueur. Ici les négociations vont se rompre, parce que l'on ne

se persuade point qu'une question d'une aussi grande importance puisse

tenir à telle ou telle réponse que nous ferons, et à ce que cette

réponse soit faite avant tel ou tel jour. Cependant, plus je considère

ce qui se passe, plus je suis convaincu que si nous ne remettons pas le

contre-projet demandé, et qu'il ne contienne pas des modifications aux

bases de Francfort, tout est fini. J'ose le dire comme je le pense,

sire, ni la puissance de la France, ni la gloire de V. M., ne tiennent à

posséder Anvers ou tel autre point des nouvelles frontières.

Cette négociation, je ne saurais trop le répéter, ne ressemble à aucune

autre; elle est même totalement l'opposé de toutes celles que V. M. a

dirigées jusque ici. Nous sommes loin de pouvoir dominer: ce n'est qu'en

suivant avec patience et modération la marche établie que nous pouvons

espérer d'atteindre le but; nous écarter de cette marche serait tout

perdre. Les Anglais, à cause de leur responsabilité, et les hommes

haineux qui sont ici, pour satisfaire leur passion, aimeront

certainement mieux rompre que d'entamer la discussion en partant de ce

point.

Les négociations une fois rompues, que V. M. ne croie pas les renouer,

comme on a pu le faire dans d'autres occasions. On ne veut qu'un

prétexte; et faute de nous décider à prendre le parti qu'exigent les

circonstances, tout nous échappera sans que l'on puisse prévoir quand et

comment on pourra revenir à des idées de conciliation.

Je supplie V. M. de réfléchir à l'effet que produira en France la

rupture des négociations, et d'en peser toutes les conséquences. Elle me

rendra encore assez de justice pour penser que, pour lui écrire comme je

le fais, il faut porter au plus haut degré la conviction que ce moment

va décider des plus chers intérêts de V. M. et de ceux de mon pays.

Je suis, etc.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

* * * * *

(Nº 30.) _Lettre du prince de Metternich_

_Au duc de Vicence_.

Chaumont, le 8 mars 1814.

La petite boîte que vous m'avez envoyée, monsieur le duc, pour madame

l'archiduchesse Léopoldine, lui a été envoyée sur-le-champ; j'espère

être à même incessamment de faire passer à V. Exc. une réponse de S. A.

I. à son auguste soeur.

Vous avez rendu de si grands services, jusqu'à présent, à la cause de la

France, qui assurément est inséparable de celle de l'Europe, que je me

flatte de vous voir couronner bientôt la grande oeuvre. Que l'empereur

se convainque bien qu'il n'aura rien fait, s'il n'arrive pas à la paix

générale. Des années de troubles succéderaient à des années de

calamités. Je ne doute pas que vous êtes journellement dans le cas de

vous convaincre, monsieur le duc, que l'Angleterre va rondement en

besogne; le ministère actuel est assez fort pour _pouvoir vouloir la

paix_. Si elle ne se fait pas dans ce moment, nulle autre occasion ne se

présentera plus dans laquelle il puisse être permis à un ministre

anglais de proposer même une _négociation_; le triomphe des partisans de

la guerre à extinction contre l'empereur des Français sera assuré; le

monde sera bouleversé, et la France sera la proie de ces événements.

Je vous tiendrai toujours le même langage: il doit être compris par des

hommes sages et voulant le bien. Nous ne formons qu'un voeu, celui de la

paix; mais cette paix est impossible sans que vous ne fassiez celle qui

doit vous rendre vos établissements d'outre-mer. Pour arriver à cette

paix, il faut également en vouloir les moyens, et ne pas oublier que

l'Angleterre dispose _seule_ de toutes les compensations possibles, et

qu'en se dépouillant, en faveur de la France et d'autres états

indépendants, de la presque totalité de ses conquêtes, elle ne fait

qu'exciper l'admission d'une juste compensation, en demandant que la

France se replace au niveau des plus grandes puissances sur le

continent.

Si l'empereur Napoléon entre dans ce point de vue, comme déjà il en

avait fait le sien, l'Europe est pacifiée; vingt années de troubles

l'attendent dans la supposition contraire.

Recevez, etc.

_Signé_ METTERNICH.

(Nº 31.) _Continuation du protocole des conférences de

Châtillon-sur-Seine_.

_Séance du_ 10 _mars_ 1814.

Le plénipotentiaire de France commence la conférence par consigner au

protocole ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France avait espéré, d'après les représentations

qu'il avait été dans le cas d'adresser à MM. les plénipotentiaires des

cours alliées, et par la manière dont LL. EE. avaient bien voulu les

accueillir, qu'il serait donné des ordres pour que ses courriers pussent

lui arriver sans difficulté et sans retards. Cependant le dernier qui

lui est parvenu, non seulement a été arrêté très long-temps par

plusieurs officiers et généraux russes, mais on l'a même _obligé à

donner ses dépêches, qui ne lui ont été rendues que trente-six heures

après, à Chaumont_. Le plénipotentiaire de France se voit donc à regret

forcé d'appeler de nouveau sur cet objet l'attention de MM. les

plénipotentiaires des cours alliées, et de réclamer avec d'autant plus

d'instance contre une conduite contraire aux usages reçus et aux

prérogatives que le droit des gens assure aux ministres chargés d'une

négociation, qu'elle cause réellement les retards qui l'entravent.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'étant point informés du fait,

promettent de porter cette réclamation à la connaissance de leurs cours.

Le plénipotentiaire de France donne ensuite lecture de la pièce

suivante, dont il demande l'insertion au protocole, ainsi que des pièces

y annexées nº 1, 2, 3, 4 et 5.

_Le plénipotentiaire de France a reçu de sa cour l'ordre de faire au

protocole les observations suivantes_:

«Les souverains alliés, _dans leur déclaration de Francfort_, que toute

l'Europe connaît, et LL. EE. MM. les plénipotentiaires, dans leur

proposition du 7 février, ont également posé en principe que la France

doit conserver par la paix la même puissance relative qu'elle avait

avant les guerres que cette paix doit finir; car ce que dans le

préambule de leur proposition MM. les plénipotentiaires ont dit du désir

des puissances alliées de voir la France dans un état de possession

analogue au rang qu'elle a toujours occupé dans le système politique,

n'a point et ne saurait avoir un autre sens. Les souverains alliés

avaient demandé, en conséquence, que la France se renfermât dans les

limites formées par les Pyrénées, les Alpes et le Rhin, et la France y

avait acquiescé. MM. leurs plénipotentiaires ont au contraire, et par

leur note du 7 et par le projet d'articles qu'ils ont remis le 17,

demandé qu'elle rentrât dans ses anciennes limites. Comment, sans cesser

d'invoquer le même principe, a-t-on pu, et en si peu de temps, passer de

l'une de ces demandes à l'autre? Qu'est-il survenu depuis la première,

qui puisse motiver la seconde?

»On ne pouvait pas le 7, on ne pouvait pas plus le 17, et à plus forte

raison ne pourrait-on pas aujourd'hui la fonder sur l'offre

confidentielle faite par le plénipotentiaire de France, au ministre du

cabinet de l'une des cours alliées; car la lettre qui la contenait ne

fut écrite que le 9, et il était indispensable d'y répondre

immédiatement, puisque l'offre était faite sous la _condition absolue

d'un armistice immédiat_, pour arrêter l'effusion du sang, et éviter une

bataille que les alliés ont voulu donner; au lieu de cela, les

conférences furent, par la seule volonté des alliés, et sans motifs,

suspendues du 10 au 17, jour auquel la condition proposée fut même

formellement rejetée. On ne pouvait, on ne peut donc en aucune manière

se prévaloir d'une offre qui lui était subordonnée. Les souverains

alliés ne voulaient-ils point, il y a trois mois, établir un juste

équilibre en Europe? N'annoncent-ils pas qu'ils le veulent encore

aujourd'hui? Conserver la même puissance relative qu'elle a toujours eue

est aussi le seul désir qu'ait réellement la France. _Mais l'Europe ne

ressemble plus à ce qu'elle était il y a vingt ans_: à cette époque le

royaume de Pologne, déjà morcelé, disparut entièrement, l'immense

territoire de la Russie s'accrut de vastes et riches provinces. Six

millions d'hommes furent ajoutés à une population déjà plus grande que

celle d'aucun état européen. Neuf millions devinrent le partage de

l'Autriche et de la Prusse. Bientôt l'Allemagne changea de face. Les

états ecclésiastiques et le plus grand nombre des villes libres

germaniques furent répartis entre les princes séculiers. La Prusse et

l'Autriche en reçurent la meilleure part. L'antique république de Venise

devint une province de la monarchie autrichienne; deux nouveaux millions

de sujets, avec de nouveaux territoires et de nouvelles ressources, ont

été donnés depuis à la Russie, par le traité de Tilsitt, par le traité

de Vienne, par celui d'Yassi, et par celui d'Abo. De son côté, et dans

le même intervalle de temps, l'Angleterre a non seulement acquis, par le

traité d'Amiens, les possessions hollandaises de Ceylan et de l'île de

la Trinité; mais elle a doublé ses possessions de l'Inde, et en a fait

un empire que deux des plus grandes monarchies de l'Europe égaleraient à

peine. Si la population de cet empire ne peut être considérée comme un

accroissement de la population britannique, en revanche, l'Angleterre

n'en tire-t-elle pas, et par la souveraineté et par le commerce, un

accroissement immense de sa richesse, cet autre élément de la puissance?

La Russie, l'Angleterre, ont conservé tout ce qu'elles ont acquis.

L'Autriche et la Prusse ont, à la vérité, fait des pertes; mais

renoncent-elles à les réparer, et se contentent-elles aujourd'hui de

l'état de possession dans lequel la guerre présente les a trouvées? Il

diffère cependant peu de celui qu'elles avaient il y a vingt ans.

Ce n'est pas pour son intérêt seul que la France doit vouloir conserver

la même puissance relative qu'elle avait: qu'on lise la déclaration de

Francfort (voyez pièce jointe, nº 4), et l'on verra que les souverains

alliés ont été convaincus eux-mêmes que c'était aussi _l'intérêt de

l'Europe_. Or, quand tout a changé autour de la France, comment

pourrait-elle _conserver la même puissance relative en étant replacée au

même état qu'auparavant?_ Replacée dans ce même état, _elle n'aurait pas

même le degré de puissance absolue quelle avait alors_: car ses

possessions d'outre-mer étaient incontestablement un des éléments de

cette puissance; et la plus importante de ces possessions, celle qui par

sa valeur égalait ou surpassait toutes les autres ensemble, lui a été

ravie; peu importe par quelle cause, elle l'a perdue. Il suffit qu'elle

ne l'ait plus, et qu'il ne soit pas au pouvoir des alliés de la lui

rendre.

Pour évaluer la puissance relative des états, ce n'est pas assez de

comparer leurs forces absolues, il faut faire entrer dans le calcul

l'emploi que leur situation géographique les contraint ou leur permet

d'en faire.

L'Angleterre est une puissance essentiellement maritime, qui peut mettre

toutes ses forces sur les eaux. L'Autriche a trop peu de côtes pour le

devenir; la Russie et la Prusse n'ont pas besoin de l'être, puisqu'elles

n'ont pas de possessions au-delà des mers; ce sont des puissances

essentiellement continentales. La France est, au contraire, à la fois

essentiellement maritime, à raison de l'étendue de ses côtes, et de ses

colonies, et essentiellement continentale. L'Angleterre ne peut être

attaquée que par des flottes. La Russie, adossée au pôle du monde, et

bornée presque de tous côtés par des mers ou de vastes solitudes, ne

peut, depuis qu'elle a acquis la Finlande, être attaquée que d'un seul

côté. _La France peut l'être sur tous les points de sa circonférence, et

à la fois du côté de la terre, où elle confine partout à des nations

vaillantes, et du côté de la mer, et dans ses possessions lointaines._

Pour rétablir un véritable équilibre, sa puissance relative devrait donc

être considérée sous deux aspects distincts: pour en faire une

estimation juste, il la faut diviser, et ne comparer ses forces absolues

à celles des autres états du continent, que déduction faite de la part

qu'elle en devra employer sur mer; et à celles des états maritimes, que

déduction faite de la part qu'elle en devra employer sur le continent.

Le plénipotentiaire de France prie LL. EE. MM. les plénipotentiaires des

cours alliées de peser attentivement les considérations si frappantes de

vérité qui précèdent, et de juger si les acquisitions que la France a

faites en-deçà des Alpes et du Rhin, et que les traités de Lunéville et

d'Amiens lui avaient assurées, suffiraient même pour rétablir entre

elles et les grandes puissances de l'Europe l'équilibre que les

changements survenus dans l'état de possession de ces puissances ont

rompu.

Le plus simple calcul démontre jusqu'à l'évidence que ces acquisitions,

jointes à tout ce que la France possédait en 1792, seraient encore

_loin_ de lui donner le même degré de puissance relative qu'elle avait

alors, et qu'elle avait constamment eue dans les temps antérieurs; et

cependant on lui demande, non pas d'en abandonner seulement une partie

quelconque, mais de les abandonner toutes; quoique, dans leur

déclaration de Francfort, les souverains alliés eussent annoncé à

l'Europe _qu'ils reconnaissaient à la France un territoire plus étendu

qu'elle ne l'avait eu sous ses rois_.

Les forces propres d'un état ne sont pas l'unique élément de sa

puissance relative, dans la composition de laquelle entrent encore les

liens qui l'unissent à d'autres états, liens généralement plus forts et

plus durables entre les états que gouvernent des princes d'un même sang.

L'empereur des Français possède, outre son empire, un royaume; son fils

adoptif en est l'héritier désigné. D'autres princes de la dynastie

française étaient possesseurs de couronnes ou de souverainetés

étrangères. Des traités avaient consacré leurs droits, et le continent

les avait reconnus. Le projet des cours alliées garde à leur égard un

silence que les questions si naturelles et si justes du plénipotentiaire

de France n'ont pu rompre. En renonçant cependant aux droits de ces

princes, et à la part de puissance relative qui en résulte pour elle,

ainsi qu'à ce qu'elle a acquis en-deçà des Alpes et du Rhin, la France

se trouverait avoir perdu de son ancienne puissance relative maritime et

continentale, précisément en même raison que celle des autres grands

états s'est déjà ou se sera accrue à la paix par leurs acquisitions

respectives. La restitution de ses colonies, qui ne ferait alors que la

replacer dans son ancien état de grandeur absolue (ce que même la

situation de Saint-Domingue ne permettrait pas d'effectuer

complètement), ne serait point, ne pourrait pas être une compensation de

ses pertes: seulement ses pertes en seraient diminuées, et ce serait

sans doute le moins auquel elle eût le droit de s'attendre; mais que lui

offre à cet égard le projet des cours alliées?

Des colonies françaises tombées au pouvoir de l'ennemi (et les guerres

du continent les y ont fait tomber toutes), il y en a trois que leur

importance, sous des rapports divers, met hors de comparaison avec

toutes les autres; ce sont la Guadeloupe, la Guiane, et l'île de France.

Au lieu de la restitution des deux premières, le projet des cours

alliées n'offre que des bons offices pour procurer cette restitution, et

il semblerait d'après cela que ces deux colonies fussent entre les mains

de puissances étrangères à la négociation présente et ne devant point

être comprises dans la future paix. Tout au contraire les puissances qui

les occupent sont du nombre de celles au nom de qui et pour qui les

cours alliées ont déclaré qu'elles étaient autorisées à traiter: n'y

sont-elles donc autorisées que pour les clauses à la charge de la

France? cessent-elles de l'être dès qu'il s'agit de clauses à son

profit? s'il en était ainsi, il deviendrait indispensable que tous les

états engagés dans la présente guerre prissent immédiatement part à la

négociation et envoyassent chacun des plénipotentiaires au congrès.

Il est en outre à remarquer que la Guadeloupe n'étant sortie des mains

de l'Angleterre que par un acte que le droit des gens n'autorisait pas,

c'est l'Angleterre encore qui, relativement à la France, est censée

l'occuper, et que c'est à elle seule que la restitution en peut être

demandée.

L'Angleterre veut garder pour elle les îles de France et de la Réunion,

sans lesquelles les autres possessions de la France, à l'est du cap de

Bonne-Espérance, perdent tout leur prix; les Saintes, sans lesquelles la

possession de la Guadeloupe serait précaire; et l'île de Tabago;

celle-ci sous le prétexte que la France ne la possédait point en 1792,

et les autres quoique la France les possédât de temps immémorial,

établissant ainsi une règle qui n'a de rigueur que pour la France, qui

n'admet d'exception que contre elle, et devient ainsi un glaive à deux

tranchants.

Une île d'une certaine étendue, mais qui a perdu son ancienne fertilité,

deux ou trois autres infiniment moindres, et quelques comptoirs auxquels

la perte de l'île de France forcerait de renoncer, voilà à quoi se

réduisent les grandes restitutions que l'Angleterre promettait de faire.

Sont-ce là celles qu'elle fit à Amiens, où pourtant elle rendait Malte,

qu'elle veut aujourd'hui garder et qu'on ne lui conteste plus?

qu'aurait-elle offert de moins si la France n'eût eu rien à céder qu'à

elle? Les restitutions qu'elle promettait avaient été annoncées comme un

équivalent des sacrifices qui seraient faits au continent. C'est sous

cette condition que la France a annoncé qu'elle était prête à consentir

à de grands sacrifices. Elles en doivent être la mesure. Pouvait-on

s'attendre à un projet par lequel le continent demande tout,

l'Angleterre ne rend presque rien, et dont en substance le résultat est

que toutes les grandes puissances de l'Europe doivent conserver tout ce

qu'elles ont acquis, réparer les pertes qu'elles ont pu faire, et

acquérir encore; que la France seule ne doit rien conserver de toutes

ses acquisitions et ne doit recouvrer que la part la plus petite et la

moins bonne de ce qu'elle a perdu?

_Après tant de sacrifices demandés à là France, il ne manquait plus que

de lui demander encore celui de son honneur!_

Le projet tend à lui _ôter le droit d'intervenir en faveur d'anciens

alliés malheureux._ Le plénipotentiaire de France ayant demandé si le

roi de Saxe serait remis en possession de ses états, n'a pu même obtenir

une réponse.

On demande à la France des cessions et des renonciations, et l'on veut

qu'en cédant elle ne sache pas à qui, sous quels titres et dans quelle

proportion appartiendra ce qu'elle aura cédé! _On veut qu'elle ignore

quels doivent être ses plus proches voisins_; on veut régler sans elle

le sort des pays auxquels elle aura renoncé, et le mode d'existence de

ceux avec lesquels son souverain était lié par des rapports

particuliers; on veut _sans elle_ faire des arrangements qui doivent

régler le système général de possession et d'équilibre en Europe; on

veut qu'elle soit étrangère à l'arrangement d'un tout dont elle est une

partie considérable et nécessaire; on veut enfin qu'en souscrivant à de

telles conditions, elle s'exclue en quelque sorte elle-même de la

société européenne.

On lui restitue ses établissements sur le continent de l'Inde, mais à la

condition de posséder comme dépendante et comme sujette ce qu'elle y

possédait en souveraineté.

Enfin, on lui dicte des règles de conduite pour le régime ultérieur de

ses colonies et envers des populations qu'aucun rapport de sujétion ou

de dépendance quelconque ne lie aux gouvernements de l'Europe, et à

l'égard desquelles on ne peut reconnaître à aucun d'eux aucun droit de

patronage.

Ce n'est point à de telles propositions qu'avait dû préparer le langage

des souverains alliés, et celui du prince régent d'Angleterre lorsqu'il

disait au parlement britannique qu'aucune disposition de sa part à

demander à la France aucun sacrifice incompatible avec son intérêt comme

nation ou avec son honneur, ne serait un obstacle à la paix.

Attaquée à la fois par toutes les puissances réunies contre elle, la

nation française sent plus qu'aucune autre le besoin de la paix et la

veut aussi plus qu'aucune autre; _mais tout peuple comme tout homme

généreux met l'honneur avant l'existence même_.

Il n'est sûrement point entré dans les vues des souverains alliés de

l'_avilir_; et quoique le plénipotentiaire de France ne puisse

s'expliquer le peu de conformité du projet d'articles qui lui avait été

remis avec les sentiments qu'ils ont tant de fois et si explicitement

manifestés, il n'en présente pas moins avec confiance au jugement des

cours alliées elles-mêmes et de MM. les plénipotentiaires des

observations dictées par l'intérêt général de l'Europe autant que par

l'intérêt particulier de la France, et qui ne s'écartent en aucun point

des déclarations des souverains alliés et de celle du prince régent au

parlement d'Angleterre.

_Pièces jointes._

Nº 1. Note écrite à Francfort, le 9 novembre 1813, par M. le baron de

Saint-Aignan.

Nº 2. Lettre du prince de Metternich au ministre des relations

extérieures de France, datée de Francfort, le 25 novembre 1813.

Nº 3. Lettre de M. le duc de Vicence au prince de Metternich, datée de

Paris, le 2 décembre 1813.

Nº 4. Déclaration de Francfort, extraite du journal de Francfort du 7

décembre 1813, et datée du premier dudit mois.

Nº 5. Extrait du discours du prince régent au parlement d'Angleterre.

Les plénipotentiaires des cours alliées répondent que les observations

dont ils viennent d'entendre la lecture ne contiennent pas une

déclaration distincte et explicite du gouvernement français sur le

projet présenté par eux dans la séance du 17 février, et par conséquent

ne remplissent pas la demande que les plénipotentiaires des cours

alliées avaient formée dans la conférence du 28 février, d'obtenir une

réponse distincte et explicite dans le terme de dix jours, duquel ils

étaient mutuellement convenus avec M. le plénipotentiaire de France. Ils

déclarent au surplus que, par l'admission de ces observations au

protocole, ils ne reconnaissent point un caractère officiel à toutes les

pièces qui y sont annexées.

Le plénipotentiaire français répond que celles de ces pièces qui ne sont

point proprement officielles sont au moins authentiques et publiques.

Les plénipotentiaires des cours alliées se disposant là-dessus à lever

la séance, M. le plénipotentiaire de France déclare verbalement que

l'empereur des Français est prêt à renoncer, par le traité à conclure, à

tout titre exprimant des rapports de souveraineté, de suprématie,

protection, ou influence constitutionnelle, avec les pays hors des

limites de la France;

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 81 / 126 题