SIRE,

J'ai besoin d'exprimer particulièrement à V. M. toute ma peine de voir

mon dévouement méconnu. Elle est mécontente de moi; elle le témoigne et

charge de me le dire. Ma franchise lui déplaisant, elle la taxe de

rudesse et de dureté. Elle me reproche de voir partout les Bourbons,

dont, peut-être à tort, je ne parle qu'à peine. V. M. oublie que c'est

elle qui en a parlé la première dans les lettres qu'elle a écrites ou

dictées. Prévoir comme elle les chances que peuvent leur présenter les

passions d'une partie des alliés, celles que peuvent faire naître des

événements malheureux et l'intérêt que pourrait inspirer dans ce pays

leur haute infortune, si la présence d'un prince et un parti

réveillaient ces vieux souvenirs dans un moment de crise, ne serait

cependant pas si déraisonnable, si les choses sont poussées à bout. Dans

la situation où sont les esprits, dans l'état de fièvre où est l'Europe,

dans celui d'anxiété et de lassitude où se trouve la France, la

prévoyance doit tout embrasser, elle n'est que de la sagesse. V. M.

voudrait, je le comprends, vacciner sa force d'âme, l'élan de son grand

caractère, à tout ce qui la sert, et communiquer à tous son énergie;

mais votre ministre, sire, n'a pas besoin de cet aiguillon. L'adversité

stimule son courage, au lieu de l'abattre; et s'il vous répète sans

cesse le mot de paix, c'est parce qu'il la croit indispensable et même

pressante pour ne pas tout perdre. C'est quand il n'y a pas de tiers

entre V. M. et lui qu'il lui parle franchement. C'est votre force, sire,

qui l'oblige à vous paraître faible; tout au moins plus disposé à céder

qu'il ne le serait réellement. Personne ne désire, ne voudrait plus que

moi consoler V. M., adoucir tout ce que les circonstances et les

sacrifices qu'elles exigeront auront de pénible pour elle; mais

l'intérêt de la France, celui de votre dynastie, me commandent avant

tout d'être prévoyant et vrai. D'un instant à l'autre, tout peut être

compromis par ces ménagements qui ajournent les déterminations

qu'exigent les grandes et difficiles circonstances où nous sommes.

Est-ce ma faute si je suis le seul qui tiens ce langage de dévouement à

V. M.? si ceux qui vous entourent et qui pensent comme moi, craignant de

lui déplaire et voulant la ménager, quand elle a déjà tant de sujets de

contrariété, n'osent lui répéter ce qu'il est de mon devoir de lui dire?

Quelle gloire, quel avantage peut-il y avoir pour moi à prêcher, à

signer même cette paix, si toutefois on parvient à la faire? Cette paix,

ou plutôt ces sacrifices, ne seront-ils pas pour V. M. un éternel grief

contre son plénipotentiaire? Bien des gens en France, qui en sentent

aujourd'hui la nécessité, ne me la reprocheront-ils pas six mois après

qu'elle aura sauvé votre trône? Comme je ne me fais pas plus illusion

sur ma position, que sur celle de V. M., elle doit m'en croire. Je vois

les choses ce qu'elles sont; et les conséquences, ce qu'elles peuvent

devenir. La peur a uni tous les souverains, le mécontentement a rallié

tous les Allemands. La partie est trop bien liée pour la rompre. En

acceptant le ministère dans les circonstances où je l'ai pris, en me

chargeant ensuite de cette négociation, je me suis dévoué pour vous

servir, pour sauver mon pays; je n'ai point eu d'autre but; et celui-là

seul était assez noble, assez élevé pour me paraître au-dessus de tous

les sacrifices. Dans ma position je ne pouvais qu'en faire, et c'est ce

qui m'a décidé. V. M. peut dire de moi tout le mal qu'il lui plaira: au

fond de son coeur elle ne pourra en penser, et elle sera forcée de me

rendre toujours la justice de me regarder comme l'un de ses plus fidèles

sujets, et l'un des meilleurs citoyens de cette France, que je ne puis

être soupçonné de vouloir avilir, quand je donnerais ma vie pour lui

sauver un village.

Je suis, etc.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

(Nº 29.) _Lettre de M. le duc de Vicence

A Napoléon_.

Châtillon, le 6 mars 1814.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 80 / 126 题