L'empereur m'ayant autorisé à faire usage de la lettre que vous m'avez
fait l'honneur de m'adresser le 9 de ce mois, près des cabinets alliés,
les plénipotentiaires, réunis à Châtillon, ont reçu l'ordre d'entrer en
pourparler avec vous sur la proposition que renfermait la lettre de V.
Exc.
L'objet de la demande qu'elle m'a fait l'honneur de m'adresser, se
trouvant ainsi rempli, il ne me reste qu'à lui offrir l'assurance, etc.
_Signé_ le prince DE METTERNICH.
* * * * *
(Nº 23bis.) _Lettre du prince de Metternich_
_Au duc de Vicence._
Troyes, le 15 février 1814.
Je n'ai pas répondu aux lettres confidentielles de V. Exc., parce que je
n'avais rien à lui dire. Nous venons de remettre en train vos
négociations, et je réponds à V. Exc. que ce n'est pas chose facile que
d'être le ministre de la coalition. Ce que vous m'avez dit de flatteur
sur vos regrets de ne pas me voir à Châtillon ne peut porter que sur des
sentiments personnels desquels vous m'avez donné tant de preuves. Croyez
que, sous le rapport des affaires, je suis plus utile ici que chez vous.
Je vous ai déjà recommandé M. le comte de Stadion; croyez-moi sur
parole. Mylord Castlereagh est également un homme de la meilleure
trempe, droit, loyal, sans passions, et par conséquent sans préjugés. Il
fallait une composition d'hommes comme le sont les ministres anglais du
moment, pour rendre possible la grande oeuvre à laquelle vous
travaillez, et qui, je me flatte, sera couronnée du succès. V. Exc. ne
doit pas regretter d'avoir accepté le ministère; il n'est beau que dans
des temps difficiles.
Le comte de Stadion vous parlera de la ligne de vos courriers. Ce n'est
pas seulement sous des points de vue militaires qu'il est impossible de
les faire passer par les armées; mais nous ne pouvons pas, avec la
meilleure volonté, répondre de nos hordes de troupes légères. Si vous en
avez de très pressés, et que la direction du quartier général de votre
empereur y prête, envoyez-moi des dépêches chiffrées, je les ferai
passer sur la route la plus directe, par les avant-postes.
Voici une lettre de la famille Mesgrigny à leur frère, fils, etc.,
veuillez la lui faire passer. Ce sont de braves gens qui ont le
_bonheur_ de me posséder dans leur hôtel; bonheur véritable, car je ne
les mange pas. C'est une vilaine chose, mon cher duc, que la guerre, et
surtout quand on la fait avec cinquante mille Cosaques ou Baskirs.
Recevez l'assurance de mes sentiments inviolables, etc.
_Signé_ le prince de METTERNICH.
* * * * *
(Nº 24.) _Note des plénipotentiaires alliés._
Châtillon-sur-Seine, le 17 février 1814.
Les plénipotentiaires des cours alliées, aux conférences de Châtillon,
ont eu l'honneur de prévenir, par une note du 9 de ce mois, S. Exc. M.
le plénipotentiaire de France du motif pour lequel les conférences ne
pouvaient que rester pour le moment suspendues; se trouvant maintenant à
même d'en reprendre le cours, les soussignés ont l'honneur d'en informer
monsieur le plénipotentiaire de France.
Ils présentent en même temps à S. Exc. les assurances de leur haute
considération.
_Signé_ comte DE RAZOUMOWSKI, CATHCART, HUMBOLDT, ABERDEEN, STADION.
* * * * *
(Nº 25.) _Continuation du protocole des conférences de
Châtillon-sur-Seine._
_Séance du 17 février 1814._
Les séances ayant été suspendues, d'après une note des plénipotentiaires
des cours alliées en date du 9, ont été reprises aujourd'hui 17 février.
Les plénipotentiaires des cours alliées commencent la conférence par
consigner au protocole ce qui suit:
Le plénipotentiaire de France a fait précéder sa déclaration renfermée
dans le protocole du 7 de ce mois, d'un préambule dans lequel il fait
des rapprochements entre les déclarations antérieures et les
propositions actuelles des cours alliées. Il leur serait aisé de
répondre à ces rapprochements, ainsi qu'aux autres réflexions contenues
dans ce préambule, et de prouver que la marche politique de leurs cours,
dans les transactions actuelles, a été constamment à la fois dirigée par
l'intention ferme et inébranlable de rétablir un juste équilibre en
Europe, et adaptée aux événements amenés par des opérations de leurs
armées; mais comme une pareille discussion serait entièrement étrangère
au but de la négociation dont les plénipotentiaires des cours alliées se
feraient scrupule de s'écarter; comme elle ferait dégénérer les
protocoles de leurs conférences en véritables notes verbales; et comme
ils sont fermement résolus de ne point se laisser détourner, pour quoi
que ce fût, de la marche simple qu'ils ont annoncée dès le commencement,
ils se bornent à déclarer, de la manière la plus positive, qu'ils
disconviennent entièrement de ce qui est énoncé dans le préambule de la
dite déclaration du plénipotentiaire de France, et ils passent ensuite
immédiatement à l'objet principal.
Le plénipotentiaire autrichien prend à cet effet la parole au nom de ses
collègues, et dit:
Qu'à la suite de la séance du 7 du mois, le plénipotentiaire français
avait, dans une lettre adressée le 9 au prince de Metternich, annoncé
l'intention de demander aux plénipotentiaires des cours alliées, si la
France consentant, ainsi que ceux-ci l'ont demandé, à rentrer dans ses
anciennes limites, obtiendra immédiatement un armistice: que, si par un
tel sacrifice un armistice peut être sur-le-champ obtenu, il serait prêt
à le faire; que de plus, il serait prêt, dans cette supposition, à
remettre sur-le-champ une partie des places que ce sacrifice devrait
faire perdre à la France;
Que le ministre des affaires étrangères de S. M. l'empereur d'Autriche,
ayant porté cette ouverture à la connaissance des cours alliées,
celles-ci ont autorisé leurs plénipotentiaires aux conférences à
déclarer:
Qu'elles estiment qu'un traité préliminaire qui serait fondé sur le
principe énoncé ci-dessus, et qui aurait pour suite immédiate la
cessation des hostilités sur terre et sur mer, en mettant par là un
terme également prompt aux maux de la guerre, atteindrait mieux et plus
convenablement qu'un armistice, au but généralement désiré; et que, pour
abréger davantage la négociation, les cours alliées ont transmis à leurs
plénipotentiaires le projet d'un traité préliminaire dont il allait être
donné lecture.
Le plénipotentiaire français observe qu'en faisant au prince de
Metternich la demande confidentielle qui lui a été adressée pour un
armistice, il était loin de s'attendre que les séances seraient aussi
inopinément suspendues, et la négociation interrompue pendant neuf
jours, ce qui avait changé l'état de la question et l'objet qu'il se
proposait; que des préliminaires, exigeant une discussion plus ou moins
longue, n'arrêtaient pas au moment même, comme un armistice, l'effusion
du sang.
Le plénipotentiaire autrichien lit ensuite le projet de traité
préliminaire suivant:
_Projet d'un traité préliminaire entre les hautes puissances alliées et
la France._
Au nom de la très sainte et indivisible Trinité.
LL. MM. II. d'Autriche et de Russie, S. M. le roi du royaume-uni de la
Grande-Bretagne et de l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant au
nom de tous leurs alliés, d'une part, et S. M. l'empereur des Français
de l'autre, désirant cimenter le repos et le bien-être futur de
l'Europe, par une paix solide et durable sur terre et sur mer, et ayant,
pour atteindre à ce but salutaire, leurs plénipotentiaires actuellement
réunis à Châtillon-sur-Seine, pour discuter les conditions de cette
paix, lesdits plénipotentiaires sont convenus des articles suivants:
Art. 1er. Il y aura paix et amnistie entre LL. MM. II. d'Autriche et de
Russie, S. M. le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de
l'Irlande, et S. M. le roi de Prusse, agissant en même temps au nom de
tous leurs alliés, et S. M. l'empereur des Français, leurs héritiers et
successeurs à perpétuité.
Les hautes parties contractantes s'engagent à apporter tous leurs soins
à maintenir, pour le bonheur futur de l'Europe, la bonne harmonie si
heureusement rétablie entre elles.
Art. 2. S. M. l'empereur des Français renonce, pour lui et ses
successeurs, à la totalité des acquisitions, réunions ou incorporations
de territoire faites par la France depuis le commencement de la guerre
de 1792.
S. M. renonce également à toute l'influence constitutionnelle directe ou
indirecte hors des anciennes limites de la France, telles qu'elles se
trouvaient établies avant la guerre de 1792, et aux titres qui en
dérivent, et nommément à ceux de roi d'Italie, roi de Rome, protecteur
de la confédération du Rhin, et médiateur de la confédération suisse.
Art. 3. Les hautes parties contractantes reconnaissent formellement et
solennellement le principe de la souveraineté et indépendance de tous
les états de l'Europe, tels qu'ils seront constitués à la paix
définitive.
Art. 4. S. M. l'empereur des Français reconnaît formellement la
reconstruction suivante des pays limitrophes de la France:
1º L'Allemagne composée d'états indépendants unis par un lien fédératif;
2º L'Italie divisée en états indépendants, placés entre les possessions
autrichiennes en Italie et la France;
3º La Hollande sous la souveraineté de la maison d'Orange, avec un
accroissement de territoire.
4º La Suisse, état libre, indépendant, replacé dans ses anciennes
limites, sous la garantie de toutes les grandes puissances, la France y
comprise.
5º L'Espagne sous la domination de Ferdinand VII, dans ses anciennes
limites.
S. M. l'empereur des Français reconnaît de plus le droit des puissances
alliées de déterminer, d'après les traités existants entre les
puissances, les limites et rapports tant des pays cédés par la France
que de leurs états entre eux, sans que la France puisse aucunement y
intervenir.
Art. 5. Par contre, S. M. britannique consent à restituer à la France, à
l'exception des îles nommées les Saintes, toutes les conquêtes qui ont
été faites par elle sur la France, pendant la guerre, et qui se trouvent
à présent au pouvoir de S. M. britannique, dans les Indes orientales, en
Afrique et en Amérique.
L'île de Tabago, conformément à l'article 2 du présent traité, restera à
la Grande-Bretagne, et les alliés promettent d'employer leurs bons
offices pour engager LL. MM. suédoise et portugaise à ne point mettre
d'obstacle à la restitution de la Guadeloupe et de Cayenne à la France.
Tous les établissements et toutes les factoreries conquises sur la
France, à l'est du cap de Bonne-Espérance, à l'exception des îles
Maurice (île de France), de Bourbon et de leurs dépendances, lui seront
restituées. La France ne rentrera dans ceux des susdits établissements
et factoreries qui sont situés dans le continent des Indes et dans les
limites des possessions britanniques, que sous la condition qu'elle les
possédera uniquement à titre d'établissements commerciaux; et elle
promet en conséquence de n'y point faire construire de fortifications,
et de n'y point entretenir de garnisons ni forces militaires quelconques
au-delà de ce qui est nécessaire pour maintenir la police dans lesdits
établissements.
Les restitutions ci-dessus mentionnées en Asie, en Afrique, et en
Amérique, ne s'étendront à aucune possession qui n'était point
effectivement au pouvoir de la France avant le commencement de la guerre
de 1792.
Le gouvernement français s'engage à prohiber l'importation des esclaves
dans toutes les colonies et possessions restituées par le présent
traité, et à défendre à ses sujets, de la manière la plus efficace, le
trafic des nègres en général.
L'île de Malte, avec ses dépendances, restera en pleine souveraineté à
S. M. britannique.
Art. 6. S. M. l'empereur des Français remettra, aussitôt après la
ratification du présent traité préliminaire, les forteresses et forts
des pays cédés, et ceux qui sont encore occupés par ses troupes en
Allemagne, sans exception, et notamment la place de Mayence dans six
jours; celles de Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom, dans l'espace de six
jours; Mantoue, Palma-Nuova, Venise et Peschiera, les places de l'Oder
et de l'Elbe, dans quinze jours, et les autres places et forts dans le
plus court délai possible, qui ne pourra excéder celui de quinze jours.
Ces places et forts seront remis dans l'état où ils se trouvent
présentement, avec toute leur artillerie, munitions de guerre et de
bouche, archives, etc.; les garnisons françaises de ces places sortiront
avec armes, bagages, et avec leurs propriétés particulières.
S. M. l'empereur des Français fera également remettre, dans l'espace de
quatre jours, aux armées alliées les places de Besançon, Belfort et
Huningue, qui resteront en dépôt jusqu'à la ratification de la paix
définitive, et qui seront remises dans l'état dans lequel elles auront
été cédées à mesure que les armées alliées évacueront le territoire
français.
Art. 7. Les généraux commandant en chef nommeront sans délai des
commissaires chargés de déterminer la ligne de démarcation entre les
armées réciproques.
Art. 8. Aussitôt que le présent traité préliminaire aura été accepté et
ratifié de part et d'autre, les hostilités cesseront sur terre et sur
mer.
Art. 9. Le présent traité préliminaire sera suivi, dans le plus court
délai possible, par la signature d'un traité de paix définitif.
Art. 10. Les ratifications du traité préliminaire seront échangées dans
quatre jours, ou plus tôt, si faire se peut.
En foi de quoi les plénipotentiaires de LL. MM. II. d'Autriche et de
Russie, de S. M. le roi du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de
l'Irlande, et de S. M. le roi de Prusse, d'une part, et le
plénipotentiaire de S. M. l'empereur des Français, de l'autre, l'ont
signé et y ont fait apposer le cachet de leurs armes.
Fait à Châtillon, etc., etc.
Cette lecture achevée, le plénipotentiaire de France prie les
plénipotentiaires des cours alliées de répondre à l'observation et aux
questions suivantes:
Il fait observer que le projet confond le titre de roi d'Italie avec
ceux de médiateur et de protecteur, qui en diffèrent essentiellement;
que le premier est un titre de souveraineté, ce que les deux autres ne
sont pas; qu'il est attaché à la possession d'un état, que cet état est
indépendant de la France, que les renonciations de celle-ci
n'entraîneraient nullement une renonciation à la couronne d'Italie, à
laquelle l'empereur des Français ne pourrait pas renoncer comme
empereur, mais uniquement en sa qualité de roi.
Les plénipotentiaires des cours alliées répliquent qu'assurément
l'intention des cours alliées est que le traité contienne la
renonciation de l'empereur Napoléon à la possession du royaume d'Italie,
et que puisqu'il paraît que le projet peut laisser des doutes là-dessus,
cette renonciation devra y être ajoutée en termes explicites.
Le plénipotentiaire de France a demandé ensuite si le roi de Saxe était
compris dans les arrangements que les alliés projetaient pour
l'Allemagne, et serait rétabli dans la pleine possession de son
royaume;
Si le roi de Westphalie, reconnu par toutes les puissances du continent,
recouvrerait son royaume ou obtiendrait une indemnité;
Enfin, si les droits du vice-roi, comme héritier du royaume d'Italie,
étaient reconnus pour le cas où le roi d'Italie renoncerait à la
couronne de ce royaume.
Les plénipotentiaires des cours alliées ont déclaré s'en tenir pour le
moment à leur projet.
Le plénipotentiaire français dit alors que la pièce dont il vient de lui
être donné lecture et communication est d'une trop haute importance pour
qu'il puisse y faire, dans cette séance, une réponse quelconque, et
qu'il se réserve de proposer aux plénipotentiaires des cours alliées une
conférence ultérieure lorsqu'il sera dans le cas d'entrer en discussion
sur ce qui forme l'objet des ouvertures faites dans la présente séance.
Châtillon-sur-Seine, le 17 février 1814.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence; ABERDEEN, CATHCART, le comte DE
RAZOUMOWSKI, HUMBOLDT, le comte de STADION, Charles STEWART,
lieutenant-général.
* * * * *
(Nº 26.) _Lettre de Napoléon_
_Au duc de Vicence._
Nangis, le 17 février 1814.
Monsieur le duc de Vicence, je vous ai donné carte blanche pour sauver
Paris et éviter une bataille qui était la dernière espérance de la
nation. La bataille a eu lieu; la Providence a béni nos armes. J'ai fait
30 à 40,000 prisonniers. J'ai pris deux cents pièces de canon, un grand
nombre de généraux, et détruit plusieurs armées sans presque coup férir.
J'ai entamé hier l'armée du prince de Schwartzenberg, que j'espère
détruire avant qu'elle ait repassé nos frontières. Votre attitude doit
être la même, vous devez tout faire pour la paix, mais mon intention est
que vous ne signiez rien sans mon ordre, parce que seul je connais ma
position. En général, je ne désire qu'une paix _solide_ et _honorable_,
et elle ne peut être telle que sur les bases proposées à Francfort. Si
les alliés eussent accepté vos propositions le 9, il n'y aurait pas eu
de bataille, je n'aurais pas couru les chances de la fortune dans le
moment où le moindre insuccès perdait la France; enfin, je n'aurais pas
connu le secret de leur faiblesse. Il est juste qu'en retour j'aie les
avantages des chances qui ont tourné pour moi. Je veux la paix, mais ce
n'en serait pas une que celle qui imposerait à la France des conditions
plus humiliantes que les bases de Francfort. Ma position est
certainement plus avantageuse qu'à l'époque où les alliés étaient à
Francfort. Ils pouvaient me braver; je n'avais obtenu aucun avantage sur
eux, et ils étaient loin de mon territoire. Aujourd'hui c'est tout
différent; j'ai eu d'immenses avantages sur eux, et des avantages tels
qu'une carrière militaire de vingt années, et de quelque illustration,
n'en présente pas de pareils. Je suis prêt à cesser les hostilités et à
laisser les ennemis rentrer tranquilles chez eux, s'ils signent les
préliminaires basés sur les propositions de Francfort. La mauvaise foi
de l'ennemi et la violation des engagements les plus sacrés mettent
seuls des délais entre nous; et nous sommes si près, que, si l'ennemi
vous laisse correspondre avec moi directement, en vingt-quatre heures on
peut avoir réponse aux dépêches. D'ailleurs je vais me rapprocher
davantage. Sur ce, je prie Dieu, etc.
_P. S._ Comment arrive-t-il qu'aujourd'hui 18, je n'aie de dépêches de
vous que du 14? Nous ne sommes cependant éloignés de vous que de
vingt-cinq lieues.
_Signé_ NAPOLÉON.
* * * * *
(Nº 27.) _Continuation du protocole des conférences de
Châtillon-sur-Seine._
_Séance du 28 février 1814._
Les plénipotentiaires des cours alliées déclarent au protocole ce qui
suit:
Plusieurs jours s'étant écoulés depuis que le projet des préliminaires
d'une paix générale a été présenté par les plénipotentiaires des cours
alliées à M. le plénipotentiaire français, et aucune réponse n'ayant été
donnée, ni dans la forme d'une acceptation, ni dans celle d'une
modification dudit projet, LL. MM. II et RR. ont jugé convenable
d'enjoindre à leurs plénipotentiaires de demander à M. le
plénipotentiaire français une déclaration distincte et explicite de son
gouvernement sur le projet en question. Les plénipotentiaires des cours
alliées pensent qu'il y a d'autant moins de motifs de délais de la part
du gouvernement français à l'égard d'une décision sur les préliminaires
proposés, que le projet proposé par eux était basé en substance sur une
offre faite par M. le plénipotentiaire de France, dans sa lettre au
prince de Metternich, datée du 9 de ce mois, que le prince a soumise aux
cours alliées.
De plus, les plénipotentiaires des cours alliées sont chargés de
déclarer, au nom de leurs souverains, qu'adhérant fortement à la
substance des demandes contenues dans ces conditions qu'ils regardent
comme aussi essentielles à la sûreté de l'Europe que nécessaires à
l'arrangement d'une paix générale de l'Europe, ils ne pourraient
interpréter tout retard ultérieur d'une réponse à leurs propositions que
comme un refus de la part du gouvernement français. En conséquence les
plénipotentiaires des cours alliées, prêts à se concerter avec M. le
plénipotentiaire français, à l'égard du temps indispensablement
nécessaire pour communiquer avec son gouvernement, ont ordre de déclarer
que, si à l'expiration du terme reconnu suffisant et dont on sera
convenu conjointement avec M. le plénipotentiaire français, il n'était
pas arrivé de réponse qui fût en substance d'accord avec la base établie
dans le projet des alliés, la négociation serait regardée comme terminée
et que les plénipotentiaires des cours alliées retourneraient au
quartier général.
Après s'être acquitté de cette déclaration, dont copie a été remise à M.
le plénipotentiaire de France, le plénipotentiaire autrichien, au nom de
ses collègues, ajoute verbalement que les plénipotentiaires des cours
alliées sont prêts à discuter dans un esprit de conciliation toute
modification que M. le plénipotentiaire français pourrait être autorisé
à proposer; mais que les cours alliées ne sauraient écouter aucune
proposition qui différât essentiellement du sens de l'offre déjà faite
par M. le plénipotentiaire de France, et que si pareille prétention
était mise en avant par la France, les alliés seraient obligés dans ce
cas, quoiqu'à regret, de remettre la décision au sort des armes.
Le plénipotentiaire de France répond que LL. Exc. MM. les
plénipotentiaires des cours alliées, après avoir eu tant de temps pour
préparer leur projet, ne peuvent se plaindre de celui qu'il met à
préparer sa réponse; qu'il en faut pour examiner un projet qui embrasse
tant de questions d'une si haute importance, et à la plupart desquelles
aucun antécédent n'avait préparé;
Que LL. Exc. connaissent par ses nombreuses réclamations les retards que
ses courriers ont éprouvés, par les détours qu'on leur a fait faire;
Qu'elles savent que, depuis la remise du projet, les armées n'ont pas
cessé d'être en mouvement, et que le projet par lequel on doit y
répondre ne peut pas être fait lorsqu'on change de lieu presque à toute
heure;
Qu'on est d'autant moins fondé à se plaindre des retards, que, dès
l'ouverture de la négociation, les séances ont été suspendues neuf jours
par les alliés sans qu'ils eussent donné aucun motif;
Enfin que la France a assez prouvé, par tout ce qui a précédé la remise
du projet, qu'elle veut la paix: que quant à ce qui est dit dans la
nouvelle déclaration de LL. Exc. d'une offre par lui faite dans une
lettre confidentielle au prince de Metternich, il doit répéter ce qu'il
a précédemment fait observer, que cette offre était subordonnée à la
demande d'un armistice immédiat, lequel a été refusé, et qu'on ne peut
conséquemment s'en prévaloir.
Les plénipotentiaires des cours alliées invitent M. le plénipotentiaire
français à indiquer le délai qu'il croit suffisant à la communication
ci-dessus annoncée.
Il répond que, dans une affaire si grave, on ne peut imposer ni prendre
l'obligation de répondre à jour fixe.
MM. les plénipotentiaires des cours alliées ayant insisté, d'après les
ordres formels de leurs cours, pour que le terme fût fixé, on s'est
réuni pour le fixer, de part et d'autre, au 10 mars inclusivement.
_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.
_Signé_ Charles STEWART, comte DE STADION, CATHCART, HUMBOLDT, A. comte
DE RAZOUMOWSKI; ABERDEEN.
* * * * *
(Nº 28.) _Lettre du duc de Vicence_
_A Napoléon._
Châtillon, le 5 mars 1814.