SIRE,

Un courrier parti de Troyes, le 5 février, m'a apporté une dépêche

chiffrée de M. le duc de Bassano, laquelle, tout en me commettant au nom

de V. M. les pouvoirs les plus étendus, me jette et me retient dans la

plus embarrassante perplexité.

Je me trouve ici placé vis-à-vis de quatre négociateurs, en ne comptant

les trois plénipotentiaires anglais que pour un seul. Ces quatre

négociateurs n'ont qu'une seule et même instruction, dressée par les

ministres d'état des quatre cours. Leur langage leur a été dicté

d'avance. Les déclarations qu'ils remettent leur ont été données toutes

faites. Ils ne font pas un pas, ils ne disent point un mot sans s'être

concertés d'avance. Ils veulent qu'il y ait un protocole; et si je veux

moi-même y insérer les observations les plus simples sur les faits les

plus constants, les expressions les plus modérées deviennent un sujet de

difficulté, et je dois céder pour ne pas consumer le temps en vaines

discussions. Je sens combien les moments sont précieux, je sens d'un

autre côté qu'en précipitant tout, on perdrait tout. Je presse, mais

avec la mesure que prescrit le besoin de ne pas compromettre les grands

intérêts dont je suis chargé; je presse autant que je puis le faire sans

me jeter à la tête de ces gens-ci, et sans me mettre à leur merci.

C'est dans cette situation que je reçois une lettre pleine d'alarmes.

J'étais parti les mains presque liées, et je reçois des pouvoirs

illimités. On me retenait, et l'on m'aiguillonne. Cependant on me laisse

ignorer les motifs de ce changement. On me fait entrevoir des dangers,

mais sans me dire quel en est le degré; s'ils viennent d'un seul côté ou

de plusieurs. V. M. d'abord, et l'armée qu'elle commande; Paris, la

Bretagne, l'Espagne, l'Italie, se présentent tour à tour, et tout à la

fois à mon esprit; mon imagination se porte de l'une à l'autre, sans

pouvoir former d'opinion fixe; ignorant la vraie situation des choses,

je ne peux juger ce qu'elle exige et ce qu'elle permet; si elle est

telle que je doive consentir à tout aveuglement, sans discussion et sans

retard, ou si j'ai pour discuter, du moins les points les plus

essentiels, plusieurs jours devant moi; si je n'en ai qu'un seul, ou si

je n'ai pas un moment. Cet état d'anxiété aurait pu m'être épargné par

des informations que la lettre de M. de Bassano ne contient pas.

Dans l'ignorance où elle me laisse, je marcherai avec précaution, comme

on doit le faire entre deux écueils; mais à toute extrémité, je ferai

tout ce que me paraîtront exiger la sûreté de V. M. et le salut de mon

pays.

Je suis, etc.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

* * * * *

(Nº 14.) _Protocole._

_Séance du 7 février 1814._

Les protocoles de la séance du 5 ayant été expédiés en _double_ et

collationnés dans la journée d'hier, MM. les plénipotentiaires, à

l'ouverture de la présente séance, ont muni ces expéditions de leurs

signatures, en observant l'alternative entre le plénipotentiaire de la

France d'un côté, et les plénipotentiaires des cours alliées de l'autre,

les derniers y ayant procédé entre eux en adoptant la voie de

_pêle-mêle_, tout préjudice sauf.

Cette formalité remplie, les plénipotentiaires des cours alliées

consignent au protocole ce qui suit:

«Les puissances alliées réunissant le point de vue de la sûreté et de

l'indépendance future de l'Europe, avec le désir de voir la France dans

un état de possession analogue au rang qu'elle a toujours occupé dans le

système politique, et considérant la situation dans laquelle l'Europe se

trouve placée à l'égard de la France, à la suite des succès obtenus par

leurs armes; les plénipotentiaires des cours alliées ont ordre de

demander:

»Que la France rentre dans les limites qu'elle avait avant la

révolution, sauf des arrangements d'une convenance réciproque sur des

portions de territoire au-delà des limites de part et d'autre, et sauf

des restitutions que l'Angleterre est prête à faire pour l'intérêt

général de l'Europe, contre les rétrocessions ci-dessus demandées à la

France, lesquelles restitutions seront prises sur les conquêtes que

l'Angleterre a faites pendant la guerre; qu'en conséquence la France

abandonne toute influence directe hors de ses limites futures, et que la

renonciation à tous les titres qui ressortent des rapports de

souveraineté et de protectorat sur l'Italie, l'Allemagne et la Suisse,

soit une suite immédiate de cet arrangement.»

Après que M. le duc de Vicence a entendu la lecture de cette

proposition, il s'établit de part et d'autre entre les plénipotentiaires

une conversation explicative de l'objet, à la suite de laquelle S. Exc.

le plénipotentiaire français observe que, la proposition étant de trop

grande importance pour pouvoir y répondre immédiatement, il désire à cet

effet que la séance soit suspendue.

Les plénipotentiaires des cours alliées n'hésitent pas à déférer à ce

désir, et l'on convient de continuer la séance à huit heures dû soir.

Les plénipotentiaires reprenant la séance à l'heure convenue, M. le duc

de Vicence déclare ce qui suit:

Le plénipotentiaire de France renouvelle encore l'engagement déjà pris

par sa cour de faire, pour la paix, les _plus grands sacrifices_,

quelque éloignée que la demande faite dans la séance d'aujourd'hui, au

nom des puissances alliées, soit des _bases proposées par elles à

Francfort_ et fondées sur ce que les _alliés eux-mêmes_ ont appelé les

_limites naturelles_ de la France; quelque éloignée qu'elle soit des

déclarations que toutes les cours n'ont cessé de faire à la face de

l'Europe; quelque éloignée que soit même leur proposition d'un état de

possession analogue au rang que la France a toujours occupé dans le

système politique, bases que les plénipotentiaires des puissances

alliées rappellent encore dans leur proposition de ce jour. Enfin

quoique le résultat de cette proposition soit d'appliquer à la France

seule un principe que les puissances alliées ne parlent point d'adopter

pour elles-mêmes, et dont cependant l'application ne peut être juste si

elle n'est point réciproque et impartiale, le plénipotentiaire français

n'hésiterait pas à s'expliquer sans retard de la manière la plus

positive sur cette demande, si chaque sacrifice qui peut être fait et le

degré dans lequel il peut l'être ne dépendaient pas nécessairement de

l'espèce et du nombre de ceux qui seront demandés, comme la somme des

sacrifices dépend aussi nécessairement de celle des _compensations_;

toutes les questions d'une telle négociation sont tellement liées et

subordonnées les unes aux autres, qu'on ne peut prendre de parti sur

aucune avant de les connaître toutes. Il ne peut être indifférent à

celui à qui on demande _des sacrifices_ de savoir _au profit de qui_ il

les fait et quel emploi on veut en faire, enfin si, en les faisant, on

peut mettre tout de suite un terme aux malheurs de la guerre. Un projet

qui développerait les vues des alliés dans tout leur ensemble remplirait

ce but.

Le plénipotentiaire renouvelle donc de la manière la plus instante la

demande que les plénipotentiaires des cours alliées veuillent _bien

s'expliquer positivement sur tous les points précités_.

Après avoir pris lecture de ce qui vient d'être inséré au protocole de

la part de M. le plénipotentiaire de France, les plénipotentiaires des

cours alliées déclarent qu'ils prennent sa réponse _ad referendum_.

Châtillon-sur-Seine, le 7 février 1814.

_Signé_ CAULAINCOURT, duc de Vicence.

_Signé_ le comte de STADION, ABERDEEN, HUMBOLDT, le comte de

RAZOUMOWSKI, CATHCART, Charles STEWART.

* * * * *

(Nº 15.) _Lettre de M. le duc de Vicence

A M. le prince de Metternich._

Châtillon, le 8 février 1814.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 72 / 126 题