CHAPITRE IV.

SECONDE EXPÉDITION CONTRE LE MARÉCHAL BLÜCHER.--COMBAT DE

CHAMPAUBERT.--BATAILLE DE MONTMIRAIL.--COMBAT DE CHÂTEAU-THIERRY ET DE

VAUCHAMPS.

(Du 9 au 15 février.)

La marche de Blücher à travers la Champagne avait jeté l'alarme dans la

capitale. D'heure en heure, les estafettes les plus inquiétantes

arrivaient de Paris. Blücher était entré dans la Brie champenoise; il

s'avançait à marches forcées; le duc de Tarente se retirait sur la

Ferté-sous-Jouarre; les fuyards arrivaient à Meaux.

Cette audacieuse incursion de l'ennemi ranime Napoléon; il veut du moins

faire payer cher aux Prussiens leur témérité, et il prend la résolution

de tomber sur leurs flancs à l'improviste. Napoléon était encore étendu

sur ses cartes, les parcourant le compas à la main, lorsque le duc de

Bassano se présente avec les dépêches qu'il a passé le reste de la nuit

à préparer pour Châtillon. «Ah! vous voilà, lui dit Napoléon. Il s'agit

maintenant de bien d'autres choses! Je battais Blücher de l'oeil; et je

le tiens s'il avance par la route de Montmirail: je pars; je le battrai

demain, je le battrai après-demain; si ce mouvement a le succès qu'il

doit avoir, l'état des affaires va entièrement changer, et nous verrons

alors! En attendant, laissez Caulaincourt avec les pouvoirs qu'il a.»

Aucune route de poste n'établit de communication entre la grande route

de Troyes, où se trouve l'armée française, et celle de Châlons, que les

troupes du maréchal Blücher parcourent avec tant d'assurance. Les vastes

plaines de la Brie champenoise séparent ces deux avenues de la capitale;

et de Nogent à Montmirail, par Sezanne, on ne compte pas moins de douze

grandes lieues de traverse, que les gens du pays s'accordent à regarder

comme très difficiles en cette saison. Un tel obstacle n'est pas

suffisant pour arrêter Napoléon. Il laisse à Nogent le général Bourmont,

sous les ordres du duc de Bellune; il laisse au pont de Bray-sur-Seine

le duc de Reggio; il leur recommande de retenir les Autrichiens le plus

long-temps qu'ils pourront au passage de la Seine; et aussitôt se

dérobant, avec l'élite de l'armée, derrière le rideau que forme notre

arrière-garde, il entreprend sa seconde expédition contre l'armée

prussienne. Dès le 8 au soir, la garde impériale avait fait une marche

vers Villenoxe; le 9, Napoléon part de Nogent, et va coucher, avec le

gros de ses troupes, à Sezanne.

Ce soir même, nos coureurs rencontrent quelques cavaliers prussiens sur

les bords de la rivière du Petit-Morin, entre Sezanne et Champaubert.

Les nouvelles des habitants sont que le duc de Tarente est en retraite

sur Meaux; que les Prussiens couvrent les routes depuis Châlons jusqu'à

la Ferté et au-delà; qu'ils marchent dans une sécurité parfaite.

Nous n'avons plus que quatre lieues à faire pour les surprendre! mais

les coups de sabre qu'on vient de se donner aux avant-postes peuvent

avoir averti l'ennemi; l'escarpement de la vallée du Petit-Morin, les

marais de Saint-Gond, les bois et les défilés qui s'y trouvent, vont

peut-être offrir de grands obstacles à une armée embourbée, que

l'artillerie ne peut rejoindre... La vivacité et la hardiesse de notre

mouvement maîtrisent les hasards qui nous auraient été défavorables.

Nous ne trouvons devant nous qu'un petit corps de troupes, qui se garde

mal, et qui a pris nos sabreurs de la veille pour des maraudeurs

égarés.

Cependant le duc de Raguse, qui commande l'avant-garde, a trouvé les

chemins trop mauvais: il revient sur ses pas.........................

Napoléon le force aussitôt à recommencer son mouvement; on requiert des

chevaux de tous côtés, on double les attelages, et la volonté du maître

s'exécute...

Le 10 au matin, le duc de Raguse passe les défilés de Saint-Gond sous

les yeux de Napoléon, et enlève à l'ennemi le village de Baye. Dans

l'après-midi, l'armée parvient au village de Champaubert, débouche sur

la grande route de Châlons, et y bat à plate couture les colonnes que le

général Alsufief (le même qui défendait Brienne) a ralliées trop tard

contre nous. La déroute est telle que les forces de l'ennemi se

séparent: les uns fuient du côté de Montmirail, et sont poursuivis par

la cavalerie du général Nansouty, les autres fuient sur Étoges et

Châlons, et sont poursuivis par le duc de Raguse.

Maître de Champaubert, Napoléon s'y loge dans une chaumière qui est sur

la route, au coin de la grande rue du village. C'est là qu'on lui amène

les généraux ennemis qui viennent d'être pris: il les fait dîner avec

lui.

Depuis l'ouverture de la campagne nous avions toujours été malheureux;

avec quelle joie nous voyons enfin briller sur nos armes cette première

lueur de succès! Napoléon sent renaître bien des espérances. L'armée

prussienne, coupée encore une fois dans sa marche, n'oppose plus que

deux tronçons dont il compte tirer bon parti; et déjà il craint que le

duc de Vicence, usant de la latitude que lui donnent les pouvoirs qui

lui ont été expédiés de Troyes, ne mette trop d'empressement à signer le

traité. Il lui fait écrire qu'un changement brillant est survenu dans

nos affaires, que de nouveaux avantages se préparent, et que le

plénipotentiaire de la France peut prendre au congrès une attitude moins

humiliée.

Le maréchal Blücher, de sa personne, n'avait pas encore dépassé

Champaubert; il était avec son arrière-garde aux Vertus, entre nous et

Châlons. Le duc de Raguse reste chargé de le contenir, tandis que

Napoléon va se mettre sur les traces des généraux York et Sacken, qui

sont entre nous et la capitale.

C'était à qui seraient les premiers à Paris, des soldats de Blücher, et

de ceux de Schwartzenberg. Les Prussiens s'efforçaient de prendre les

devants sur tous; déjà le général York voyait les clochers de Meaux. Le

général russe Sacken, qui le soutenait, était à la Ferté. Deux marches

encore, et ils bivouaquaient au pied de Montmartre! Tout-à-coup les

Prussiens s'arrêtent; les Russes les rappellent à grands cris; la

nouvelle du combat de Champaubert leur est arrivée avec la rapidité de

la foudre; et toutes ces colonnes, reployées en grande hâte les unes sur

les autres, ne pensent plus qu'à se rouvrir un passage vers leur général

en chef. Notre armée, qui s'avançait au-devant d'elles, les rencontre le

11 au matin; notre avant-garde sortait de Montmirail par la route de

Paris; elle les arrête, et le combat s'engage aussitôt: il est sanglant.

A trois heures après midi le duc de Trévise, qui était resté en arrière

avec la vieille garde, rejoint l'armée par la route directe de Sezanne à

Montmirail. Napoléon ordonne alors une attaque générale et décisive. A

droite de la route, en regardant Paris, le maréchal Ney et le duc de

Trévise se mettent à la tête de la garde, et enlèvent la ferme des

Grénaux[31], autour de laquelle l'ennemi s'était établi en force; à

gauche, le général Bertrand et le duc de Dantzick vont mettre fin au

combat que le général Ricard soutient depuis le commencement de la

bataille au village de Marchais. Les Russes et les Prussiens renoncent

alors au projet de forcer le passage par Montmirail; ils se retirent à

travers champs sur Château-Thierry, dans l'espoir de rentrer en

communication avec le maréchal Blücher par la seconde route de Châlons,

qui côtoie la Marne.

[Note 31: Le bulletin dit: «La ferme de l'Épine-aux-Bois;» c'est une

erreur qui a été vérifiée. _La ferme des Grénaux_ autour de laquelle on

s'est tant battu, et où Napoléon a couché, appartenait à M. Paré, ancien

ministre de l'intérieur.]

Napoléon couche sur le champ de bataille, dans cette même ferme des

Grénaux où le combat a été si opiniâtre. Les valets de pied enlèvent les

morts de deux petites pièces où le quartier impérial s'établit; et ce

qui reste de paille et d'abri dans cette ruine est consacré à

l'ambulance.

Le 12, on poursuit les vaincus; notre cavalerie les disperse et les

sabre jusque dans les avenues de Château-Thierry; on leur coupe la

retraite sur laquelle ils comptaient par la route de Châlons: ils n'ont

alors d'autre parti à prendre que de se jeter dans la ville. Ils veulent

couper le pont, afin de mettre la Marne entre eux et nous; mais nos

troupes pénètrent pêle-mêle avec eux dans le faubourg de

Château-Thierry. Le duc de Trévise les poursuit au-delà du pont, sur la

route de Soissons. Pendant le combat, Napoléon arrive sur les hauteurs

qui dominent la vallée; il y passe la nuit dans une petite maison de

campagne isolée, qui dépend du village de Nesle.

Le 13 au matin, Napoléon descend à Château-Thierry, et prend son

logement dans le faubourg de Châlons, à l'auberge de la poste. Sept

Prussiens s'étaient cachés dans cette maison; on en trouve six; le

septième, blotti dans un grenier à linge, n'a été découvert que trois

jours après le départ du quartier impérial.

Les alliés s'étaient horriblement conduits à Château-Thierry; aussi,

dans leur retraite, l'acharnement des habitants contre eux était-il

extrême. La joie d'être délivrés, la présence presque magique de

Napoléon au milieu d'eux, tandis qu'ils le croyaient du côté de Troyes,

le tumulte du combat qui venait de se livrer dans les rues de la ville,

la confusion inséparable de tels événements, toutes ces circonstances

avaient jeté dans l'esprit des habitants une exaltation qui tenait du

délire: les hommes ne parlaient que par imprécations et par menaces; les

femmes riaient et pleuraient à la fois; on en a vu, dit-on, sacrifiant à

leur vengeance des blessés prussiens tombés sur le pont, et les jetant à

la rivière.

Les récits qu'on fait à Napoléon se ressentent de cette émotion

générale; ils sont fort exagérés. L'ignorance de la langue allemande, et

des marques distinctives des grades chez l'ennemi, ajoute encore aux

méprises; chacun, dans la déroute qu'il a vue sur le pont, voit encore

la destruction totale des alliés; chacun, dans sa liste particulière des

morts et des blessés, transforme innocemment les capitaines en colonels,

les colonels en généraux; et quiconque a logé un général blessé n'hésite

pas, d'après la consommation des domestiques, à croire que c'est le

général en chef.

Débarrassé pour le moment de cette partie de l'armée prussienne,

Napoléon songe aussitôt à se retourner contre l'autre, qu'il a laissée

entre Champaubert et Châlons. Le maréchal Blücher, contenu de ce côté,

avait appelé à son secours les corps de Kleist et de Langeron, que de

nouvelles troupes avaient relevés devant Mayence et devant les places de

la Lorraine; le duc de Raguse ne pouvait plus barrer le chemin à des

forces aussi disproportionnées.

Dans l'après-midi du 13, l'armée quitte Château-Thierry pour aller

rétablir l'équilibre de ce côté. Napoléon reste encore quelques heures

sur la Marne; il donne ses dernières instructions au duc de Trévise, qui

est sur la route de Soissons, poursuivant dans cette direction les

fuyards des corps de Sacken et d'York; il fait compléter l'armement des

gardes nationales de la vallée avec les fusils prussiens, dont les

routes sont couvertes; des officiers sont détachés pour réunir ces

braves gens en partisans; d'autres ont ordre d'établir des postes

d'observation le long de la rivière jusqu'à Épernay; des travaux

défensifs sont tracés à Château-Thierry, sur les hauteurs de l'ancien

château, qui dominent le pont; enfin, le brave général Vincent reste

chargé du commandement de cet arrondissement. Après avoir ainsi pourvu à

la défense de la Marne, Napoléon monte à cheval à minuit, pour suivre le

mouvement de sa garde, et rejoindre le duc de Raguse. Les demandes de

secours deviennent d'heure en heure plus pressantes de la part de ce

maréchal; il vient d'évacuer la position de Champaubert, et recule

encore.

Le 14 au matin, le maréchal Blücher était au moment d'arriver à

Montmirail, lorsque le duc de Raguse fait faire tout-à-coup volte-face à

son corps d'armée, et prend position dans la plaine de Vauchamps. Nos

troupes de Château-Thierry arrivaient; bientôt l'ennemi aperçoit

derrière le duc de Raguse toute l'armée française se déployant pour

livrer bataille. A huit heures du matin, les cris des soldats signalent

la présence de l'empereur lui-même, et la bataille commence.

Dans le premier moment, le maréchal Blücher avait voulu éviter le

combat; mais il n'était plus temps. En vain sa retraite est protégée par

d'habiles manoeuvres d'infanterie; les charges de notre cavalerie

culbutent tous les carrés qui nous sont opposés; chaque pas rétrograde

accélère la retraite de l'ennemi, et bientôt ce n'est plus qu'une fuite.

Dans la soirée, le maréchal Blücher, enveloppé plusieurs fois avec son

état major, ne parvient à se dégager qu'à coups de sabre, et ne nous

échappe qu'à la faveur de l'obscurité, qui n'a pas permis de le

reconnaître. Le duc de Raguse le poursuit toute la nuit.

Du champ de bataille de Vauchamps, Napoléon revient coucher au château

de Montmirail.

Six jours se sont à peine écoulés depuis qu'il a quitté Nogent; mais le

prince de Schwartzenberg, mettant à profit son absence, est parvenu à

passer la Seine; il est urgent de revenir de ce côté. Napoléon abandonne

donc les Prussiens aux ducs de Trévise et de Raguse; il se fait suivre

par son infatigable garde, et par le corps d'armée du duc de Tarente.

Tandis qu'on va chercher du côté de Meaux une route pavée qui nous

ramène plus facilement dans la vallée de la Seine, des officiers

d'ordonnance courent à franc étrier prévenir les ducs de Bellune et de

Reggio que le lendemain 16 Napoléon débouchera derrière eux par

Guignes.

Le quartier impérial arrive en effet le 15 au soir à Meaux, mais très

tard; et l'on ne s'établit que pour quelques heures à l'évêché.

Depuis le départ de Troyes, la rapidité des opérations militaires

n'avait pas permis d'envoyer à Paris des nouvelles officielles; la

proximité où l'on se trouve de la capitale permet de rendre aux

communications toute leur activité. On en profite pour expédier dans la

nuit les trois bulletins de cette glorieuse semaine; et bientôt on les

fait suivre par une colonne de huit mille prisonniers russes et

prussiens, que tout Paris voit défiler sur les boulevards.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 52 / 126 题