CHAPITRE V.

RETOUR SUR LA SEINE.--COMBATS DE NANGIS ET DE MONTEREAU.--POURSUITE DES

AUTRICHIENS JUSQU'AU DELA DE TROYES.

(Du 16 au 23 février.)

Ces victoires, ces convois de prisonniers, ne peuvent plus rassurer les

Parisiens; de nouveaux sujets d'alarmes occupent les esprits. C'est

maintenant la grande armée autrichienne qu'on redoute: jamais

inquiétudes n'ont été mieux fondées.

L'armée de Schwartzenberg, après avoir forcé les ponts de Nogent, de

Bray et de Montereau, s'avançait sur Nangis. Les Bavarois du général

Wrède, et les Russes du général Vitgenstein formaient l'avant-garde

ennemie qui entrait dans la Brie; de l'autre côté de la Seine, Sens,

malgré la belle résistance du général Alix, avait été forcé. Le corps

autrichien de Bianchi marchait sur Fontainebleau, et les Cosaques de

Platow répandaient la désolation entre l'Yonne et la Loire.

Le 16 au matin, Napoléon quitte Meaux et se dirige sur Guignes, à

travers la Brie, par le chemin de Crécy et de Fontenay. Cette route est

couverte aussitôt de charrettes sur lesquelles les habitants des

villages voisins font doubler les étapes à nos soldats harassés. Le

bruit du canon se fait entendre du côté vers lequel on marche, et

redouble les efforts qu'on fait pour arriver. Notre artillerie court la

poste.

Depuis midi l'on se bat dans la plaine de Guignes. Les ducs de Bellune

et de Reggio, poussés toujours par l'ennemi, lui opposaient toujours la

plus vive résistance, cherchant à conserver jusqu'au soir le chemin de

Chaulnes, par lequel Napoléon a promis d'arriver; mais lorsque les têtes

de nos colonnes se présentent à Chaulnes, elles y trouvent les

tirailleurs de l'ennemi. Les bagages, pour parvenir plus sûrement

jusqu'à Guignes, sont forcés de faire un détour, et de descendre la

petite rivière d'_Yeres_ jusqu'au pont des _Seigneurs_; une heure plus

tard, la jonction de nos forces eût été compromise.

L'arrivée de Napoléon rend à l'armée de la Seine toute son énergie.

Dans cette première soirée, on se contente d'arrêter les alliés devant

Guignes; le quartier impérial passe la nuit dans ce village, toutes les

troupes qui le suivent défilent jusqu'au jour; et au même moment les

dragons du général Treillard, tirés de l'armée d'Espagne, se présentent

par la route de Paris; ce renfort de cavalerie ne pouvait arriver plus à

propos.

Pendant la nuit, les courriers se multiplient pour porter à Paris des

nouvelles rassurantes; ils entrent dans les faubourgs, escortés d'une

foule de curieux que l'inquiétude avait réunis à Charenton, autour des

voitures du grand parc; car les gros équipages du duc de Bellune et du

duc de Reggio avaient été poussés jusqu'à cette dernière position!

Le 17 au matin, toute l'armée quitte Guignes et se reporte en avant; par

la vigueur du choc, les alliés apprennent que Napoléon est de retour, et

tout cède à l'impulsion que donne sa présence. L'infanterie du général

Gérard, l'artillerie du général Drouot, la cavalerie de l'armée

d'Espagne, font des merveilles. Les colonnes de l'ennemi sont culbutées

les unes sur les autres, et leur déroute couvre les chemins de morts et

de débris, depuis Mormans jusqu'à Provins.

Les Russes se retirent sur Nogent, poursuivis par le duc de Reggio et le

comte de Valmy; le duc de Tarente poursuit l'ennemi dans la direction de

Bray, le général Gérard pousse les Bavarois l'épée dans les reins par

delà Villeneuve-le-Comte et Donne-Marie; enfin, le duc de Bellune

s'avance dans la direction de Montereau, avec ordre de s'emparer le soir

même du pont... La garde impériale bivouaque autour de Nangis.

L'empereur couche au château.

Dans la soirée, le prince de Neufchâtel vient lui annoncer qu'un

officier autrichien se présente de la part du prince de Schwartzenberg.

C'est le comte de Parr: sa mission a pour objet d'obtenir une suspension

des hostilités, et il attend réponse aux avant-postes. Napoléon,

encouragé par les avantages militaires qu'il vient d'obtenir, conçoit

l'espoir d'échapper enfin aux lenteurs d'un congrès; l'envoi d'une

lettre de l'impératrice à son père, et cette mission du comte de Parr,

lui offrent l'occasion d'écrire lui-même directement à l'empereur

d'Autriche: il la saisit. Le conseil privé, consulté à Paris sur les

propositions de Châtillon, a été unanimement de l'avis de s'y

soumettre[32]; mais Napoléon croit que le moment est venu de mettre de

côté des prétentions que notre échec de Brienne a pu seul inspirer aux

alliés. Dans cette lettre qu'il écrit lui-même de Nangis à l'empereur

d'Autriche, il parle vivement du désir qu'il a d'entrer promptement en

accommodement; mais il fait entendre qu'après les changements favorables

survenus dans l'état de ses affaires, il compte bien être traité sur des

bases plus conciliantes que celles qui ont été posées à Châtillon.

Napoléon fait écrire en même temps au duc de Vicence que, quand on lui a

donné carte blanche, c'était pour sauver la capitale, et que Paris est

sauvé; que c'était aussi pour éviter une bataille, mais que cette

bataille a eu lieu; qu'ainsi ses pouvoirs extraordinaires n'ont plus

d'objet, qu'on les révoque, et que désormais la négociation devra suivre

la marche ordinaire.

[Note 32: A une seule voix près, celle du comte Lacuée de Cessac, ancien

ministre de l'administration de la guerre.]

On voit que toutes les pensées de Napoléon se sont tournées entièrement

vers la négociation directe qu'il venait d'entamer avec son beau-père...

De nouveaux succès militaires vont encore ajouter à ses espérances...

Le 18 au matin, Napoléon, apprenant que le pont de Montereau n'est pas

encore occupé par le duc de Bellune, se porte aussitôt de ce côté; les

gardes nationales bretonnes, et la cavalerie du général Pajol, reçoivent

en même temps l'ordre d'arriver sur Montereau par la route de Melun.

Le duc de Bellune s'était présenté le matin devant Montereau; mais il

était déjà trop tard, les Wurtembergeois s'y étaient établis dans la

nuit. Pendant ce temps, le corps autrichien de Bianchi, avancé de

l'autre côté de la Seine jusqu'à Fontainebleau, et craignant de se

trouver compromis par les progrès de l'avant-garde française, s'était

hâté de rétrograder sur Fossard, Villeneuve-la-Guyard et Sens; les

Wurtembergeois couvraient ce mouvement.

Le duc de Bellune fait de vains efforts pour leur enlever la position.

Son gendre, le brave général Château, est mortellement blessé dans cette

première attaque. Cependant le général Gérard arrive à temps pour

soutenir le combat: bientôt après Napoléon arrive lui-même pour décider

la victoire.

On s'empare des hauteurs de Surville, qui dominent le confluent de la

Seine et de l'Yonne; on y place en batterie l'artillerie de la garde,

qui foudroie les Wurtembergeois dans Montereau. Napoléon pointe lui-même

les pièces, commande lui-même les décharges; l'ennemi fait de vains

efforts pour démonter nos batteries, ses boulets sifflent sur le plateau

de Surville comme les vents déchaînés: mais le soldat murmure de ce que

Napoléon, cédant à l'attrait de son ancien métier, reste ainsi exposé

aux coups de l'ennemi: c'est dans cette circonstance qu'il leur dit

gaiement ce mot que tous les canonniers de l'armée ont retenu: «Allez,

mes amis, ne craignez rien; le boulet qui me tuera n'est pas encore

fondu.»

Le feu de nos pièces redouble, et pas une des vitres du petit château de

Surville ne résiste à la commotion. Protégées par cette redoutable

artillerie, les gardes nationales bretonnes s'emparent du faubourg de

Melun; et le général Pajol enlève le pont par une charge de cavalerie

tellement vive, que l'ennemi n'a pas même le temps de faire sauter une

arche. Les Wurtembergeois appellent en vain les Autrichiens à leur

secours; entassés dans Montereau, ils y sont écharpés. Ce combat est un

des plus brillants de la campagne.

Tandis que nos succès réjouissent la constance infatigable des soldats,

redoublent l'ardeur civique des habitants des campagnes, et portent

jusqu'à l'exaltation le dévouement de nos jeunes officiers, on remarque

avec inquiétude qu'un retour d'espérance n'a pas encore pénétré dans le

coeur de la plupart des chefs de l'armée. Plus les événements viennent

de nous être favorables, plus ils craignent l'avenir. Chez eux, la

prudence a grandi avec la fortune: les plus pauvres sont au contraire

les plus confiants. Cette différence dans la résolution avec laquelle

chacun mesure ainsi les événements offre des contrastes pénibles pour le

_bienfaiteur_, et il en ressent toute l'amertume.

Il a se plaindre des plus braves!... Au combat de Nangis, un mouvement

de cavalerie, qui aurait été fatal aux Bavarois, a manqué, et on en a

fait reproche à un général connu par son intrépidité, le général

L'Héritier. La nuit dernière, l'ennemi nous a surpris quelques pièces

d'artillerie au bivouac, et elles étaient sous la garde du brave général

Guyot, commandant les chasseurs à cheval de la garde! A Surville, au

moment le plus chaud du combat, les batteries ont manqué de munitions;

et cette négligence, qui est un crime selon les lois rigoureuses de

l'artillerie, semble retomber sur un de nos officiers d'artillerie les

plus distingués, sur le général Digeon! La forêt de Fontainebleau vient

d'être abandonnée sans résistance aux Cosaques; et le général qu'on

accuse de n'avoir tiré aucun avantage, ni d'une pareille position, ni de

tels adversaires, c'est Montbrun! Enfin, peut-être le combat de

Montereau n'aurait-il pas été nécessaire, et tant de sang répandu

aurait-il été épargné, si la veille on eût marché assez vite pour

surprendre le pont; mais la fatigue a empêché d'arriver; et c'est le

duc de Bellune, autrefois l'infatigable Victor, qui a le malheur d'avoir

à donner cette excuse!

Napoléon ne peut plus contenir son mécontentement. Rencontrant en route

le général Guyot, il lui reproche, à la face des troupes, d'avoir si mal

gardé son artillerie. Non moins violent envers le général d'artillerie

Digeon, il ordonne qu'on le fasse juger par un conseil de guerre; enfin,

il envoie au duc de Bellune la permission de se retirer chez lui, et il

donne aussitôt son commandement au général Gérard, dont l'activité sait

surmonter toutes les difficultés de cette pénible campagne. C'est ainsi

que Napoléon s'abandonne à une sévérité qui l'étonne lui-même, mais

qu'il croit nécessaire dans des circonstances aussi impérieuses.

Le général Sorbier, commandant l'artillerie de l'armée, laisse passer le

premier mouvement de vivacité, et vient ensuite rappeler les bons et

anciens services du général Digeon. Napoléon l'écoute, et déchire

lui-même l'ordre qu'il avait dicté pour le jugement par un conseil de

guerre.

Le duc de Bellune a reçu avec la plus vive douleur la permission de

quitter l'armée. Il monte à Surville, et, les larmes aux yeux, il vient

réclamer contre cette décision. En le voyant, Napoléon donne un libre

cours à son mécontentement; il en accable le malheureux maréchal. Il lui

reproche de servir de mauvaise grâce, de fuir le quartier impérial, de

ne pas même dissimuler une secrète opposition, qui sied mal dans un

camp. Les plaintes s'adressent à la maréchale elle-même: elle est dame

du palais, et elle s'éloigne de l'impératrice, que la nouvelle cour

semble abandonner.

En vain le duc de Bellune veut répliquer; la vivacité de Napoléon lui en

ôte les moyens. Cependant le maréchal parvient à élever la voix pour

protester de sa fidélité. Il rappelle à Napoléon qu'il est un de ses

plus anciens compagnons, et qu'à ce titre il ne peut quitter l'armée

sans déshonneur. Les souvenirs d'Italie ne sont pas invoqués en vain; la

conversation se radoucit. Napoléon ne parle plus au duc que du besoin

qu'il semble avoir d'un peu de repos. Ses nombreuses blessures, et ses

souffrances, suites inévitables de tant de campagnes, ne lui permettent

peut-être plus l'activité de l'avant-garde, ni les privations des

bivouacs, et forcent trop souvent ses fourriers à s'arrêter de

préférence aux lieux où l'on trouve un lit.

Mais c'est inutilement que Napoléon entreprend de déterminer le maréchal

à se retirer. Celui-ci insiste pour rester, et paraît ressentir plus

vivement les reproches à mesure qu'ils sont plus adoucis. Il veut même

entamer sa justification sur les lenteurs de la veille: mais aussitôt

ses larmes l'interrompent; s'il a fait une faute militaire, il la paie

bien chèrement par le coup qui a frappé son malheureux gendre... Au nom

du général Château, Napoléon l'interrompt avec la plus vive émotion; il

s'informe si l'on conserve encore quelque espoir de le sauver; il

n'écoute plus que la douleur du maréchal, et la ressent tout entière. Le

duc de Bellune, reprenant confiance, proteste de nouveau qu'il ne

quittera pas l'armée: «Je vais prendre un fusil, dit-il; je n'ai pas

oublié mon ancien métier: Victor se placera dans les rangs de la garde.»

Ces derniers mots achèvent de vaincre Napoléon: «Eh bien, Victor,

restez, dit-il en lui tendant la main. Je ne puis vous rendre votre

corps d'armée puisque je l'ai donné à Gérard, mais je vous donne deux

divisions de la garde; allez en prendre le commandement, et qu'il ne

soit plus question de rien entre nous...»

Le lecteur vient d'assister à une de ces terribles scènes dont il a été

tant question dans les libelles. C'est ainsi que Napoléon se fâchait;

c'est ainsi qu'on l'apaisait.

On retrouve dans le bulletin daté de Montereau la teinte des sentiments

dont Napoléon vient d'être affecté. Les fautes des généraux L'Héritier

et Montbrun y sont consignées. Le passage relatif à la blessure mortelle

du général Château est surtout remarquable après ce que nous venons de

raconter: «Le général Château mourra! il mourra du moins accompagné des

regrets de toute l'armée! mort bien préférable pour un militaire à une

existence dont il n'aurait acheté la prolongation qu'en survivant à sa

réputation, ou en étouffant les sentiments que l'honneur français

inspire dans les circonstances où nous sommes!»

Napoléon couche le 18 au soir au petit château de Surville; il y passe

la journée du 19. Tous les maires des environs accourent au quartier

impérial; la plupart sortent des bois où ils se sont réfugiés, et parmi

eux on distingue M. Soufflot de Mercy, qui fait une vive peinture du

pillage auquel le prince de Wurtemberg laisse ses gens s'abandonner.

Bientôt on voit autour de Napoléon presque autant d'écharpes tricolores

que d'épaulettes. Une députation de Provins vient encore augmenter le

nombre des fonctionnaires fidèles qui s'empressent d'apporter à l'armée

des ressources de tous genres, et à Napoléon des renseignements

importants sur la fuite de l'ennemi.

La journée du 19 est employée à expédier des ordres pour que, sur toutes

les routes, les différentes colonnes de l'ennemi soient harcelées sans

relâche dans leur retraite, et qu'un mouvement général des nôtres les

poursuive sur Troyes. Le général Gérard se met en marche sur les pas de

la colonne autrichienne échappée de Fontainebleau, qui se sauve par la

route de Sens. La garde impériale chasse devant elle, entre la Seine et

l'Yonne, ce qui reste des corps ennemis qui ont défendu Montereau. Les

ducs de Tarente et de Reggio s'avancent sur Bray et Nogent, et nettoient

la rive droite de la Seine.

Napoléon pense que le moment est venu de faire entrer l'armée de Lyon

dans les combinaisons militaires. C'est cette armée qui doit achever la

campagne; elle peut couper la retraite à l'ennemi, et rendre nos

derniers succès décisifs. Désormais les espérances de Napoléon vont

reposer sur elle.

Déjà les levées en masse du Dauphiné sont venues au secours de celles de

la Savoie; elles combattent sous les ordres des généraux Marchand,

Desaix, Seras, et viennent de rétablir l'importante communication du

Mont-Cenis.

Le général Bubna a évacué Montluel et les environs de Lyon. Les rives de

la Saône sont libres; et les Autrichiens, réduits à garder la défensive,

se concentrent sur Genève. Après de tels commencements, obtenus par des

levées en masse, que ne doit-on pas attendre d'une armée de troupes de

ligne? Napoléon ordonne au duc de Castiglione de remonter la Saône, de

culbuter tous les détachements qu'il trouvera devant lui, de pénétrer

dans les Vosges, de s'y établir sur les derrières de l'ennemi; de faire

une guerre acharnée à ses convois, à ses bagages, à ses détachements

isolés; de soulever tous les habitants des campagnes, et de porter enfin

l'alarme chez les alliés, en menaçant leur ligne d'opérations et leur

route de retraite.

Mais cette armée de Lyon, qui doit se composer principalement de troupes

tirées de l'Italie et de la Catalogne, ne sera pas aussi nombreuse que

Napoléon l'avait d'abord calculé. Ce qui se passe en Italie dérange

cette importante combinaison. Le roi de Naples vient de lever le masque.

«Quoique uni à Napoléon par les liens du sang, et lui devant tout, il se

déclare contre lui: et dans quel moment? lorsque Napoléon est moins

heureux!» Ces reproches semblent échappés à la plume de l'histoire; ce

sont les dernières paroles d'une proclamation du prince Eugène; elles

retentissent dans toute l'Europe: Le jeune vice-roi, environné

d'ennemis, développe un caractère égal au danger; combat les Autrichiens

sur le Mincio, les Napolitains sur le Taro, et fait face à tout...; mais

il ne peut plus envoyer à Lyon les troupes promises, qui devaient donner

une supériorité décisive à l'armée du maréchal Augereau. C'est un

malheur; cependant la vigueur peut quelquefois suppléer au nombre: déjà

le maréchal Augereau a sous ses ordres deux divisions aguerries, venues

de Catalogne, et commandées par les généraux Musnier et Pannetier. On

espère que le duc de Castiglione, électrisé par l'importance du rôle

qu'il est appelé à jouer, retrouvera son ancienne audace, et fera

quelque exploit digne de son âge héroïque. Napoléon ne veut négliger

aucun moyen de stimuler l'énergie de son ancien compagnon; il charge

l'impératrice elle-même d'aller voir la jeune duchesse de Castiglione,

et de l'engager à concourir au salut public par toute l'influence

qu'elle a sur le coeur de son mari.

Pendant les vingt-quatre heures qu'on a passées au château de Surville,

on n'a cessé de rassurer Paris, où le canon de Montereau avait retenti.

D'abord des estafettes ont porté les premières nouvelles de nos succès;

aux estafettes a succédé le départ d'un bulletin; ce dernier envoi est

suivi de près par M. de Mortemart, l'un des officiers d'ordonnance les

plus distingués, qui va porter à l'impératrice les drapeaux de Nangis et

de Montereau.

Dans la journée du 20, Napoléon avec le gros de ses troupes remonte la

rive gauche de la Seine par la route de Montereau à Nogent; il déjeune à

Bray, dans la maison que l'empereur de Russie a quittée la veille; et le

20 au soir il se retrouve à Nogent, avec le corps d'armée du duc de

Reggio, qui arrive par la route de Provins. Nogent avait cruellement

souffert. Le général Bourmont et les braves troupes qu'il commandait y

avaient disputé, pendant les journées du 10, du 11 et du 12, le passage

de la Seine à toute l'armée du prince de Schwartzenberg; ils n'avaient

cédé qu'à la dernière extrémité. Aussi la ville n'offre-t-elle plus que

des débris d'incendie, des murs percés par des créneaux et des boulets,

et çà et là quelques habitants qui n'ont plus que la vie à perdre! Au

milieu de ce désastre, les soeurs de la charité de Nogent étaient

restées dans leur hôpital; elles avaient recueilli les blessés! Le

dévouement imperturbable de ces bonnes soeurs leur avait valu l'estime

et le respect des généraux ennemis, et nos blessés s'en étaient

ressentis. Napoléon veut voir les soeurs et le curé; il les fait

appeler, les remercie au nom de la patrie, et leur accorde, sur sa

cassette, un premier secours de cent napoléons.

Le 21, on envoie à Paris un nouveau bulletin, pour satisfaire, autant

que possible, à l'avidité avec laquelle on attend les résultats des

derniers combats. Napoléon passe la journée à faire avancer les troupes

qui défilent; et le 22 au matin, il se remet en marche pour suivre

l'ennemi vers Troyes. La retraite des alliés se changeait en déroute à

mesure que leurs colonnes venaient aboutir sur le grand chemin:

l'accroissement de leur masse dans ce défilé, au lieu de réunir plus de

forces, donnait lieu à plus d'encombrement et de désordre; l'effroi se

propage dans toutes les directions. La peur a des ailes, et bientôt les

routes des Vosges se couvrent de voitures, de charretiers, de blessés et

de fuyards, qui reculent jusqu'au Rhin! Cent mille hommes fuient devant

Napoléon, qui n'a pas quarante mille Français pour les poursuivre.

Cependant, sur la gauche, entre la Seine et l'Aube, un corps ennemi se

présente, qui ne paraît pas entraîné dans la retraite générale des

alliés. L'avant-garde de cette troupe vient se présenter aux portes de

la petite ville de Méry, au moment même que les fourriers y entraient

pour faire le logement du quartier impérial. Le général Boyer s'y porte

aussitôt avec une division de la garde; mais il trouve au pont une

résistance à laquelle il était loin de s'attendre. L'ennemi soutient

notre attaque pendant le reste du jour et une partie de la nuit. Il ne

se décide à abandonner la position qu'après que l'acharnement du combat

a réduit cette malheureuse ville en cendres.

Quel est cet ennemi si obstiné? D'abord on s'imagine que c'est

Witgenstein; qu'il veut rallier les Russes dans la presqu'île du

confluent de l'Aube, et que, dans ce dessein, il attache une grande

importance à rester maître du pont de Méry; mais pendant le combat on

apprend que c'est aux Prussiens qu'on a affaire, et ce n'est pas sans

quelque surprise qu'on retrouve si promptement les troupes du maréchal

Blücher. Les rapports étaient vagues. Ce mouvement de l'armée prussienne

semble n'être qu'une forte reconnaissance que Blücher inquiet a fait

faire pour savoir ce que devenait Schwartzenberg. Maintenant que les

Prussiens n'ont plus à douter du mauvais état de l'armée autrichienne,

on conjecture qu'ils vont s'abandonner à ce mouvement général de

retraite que leurs échecs de Montmirail et de Vauchamps ont commencé, et

que les combats de Nangis et de Montereau viennent de rendre également

nécessaire pour Schwartzenberg. On se garde donc bien de se laisser

détourner, par cette rencontre, du parti qu'on a pris de poursuivre les

Autrichiens à outrance. On se contente de faire observer les troupes de

Blücher dans leur retraite: bientôt on est certain qu'elles ont repassé

l'Aube à Baudemont et à Anglure. On croit qu'elles ne font ce détour que

pour reprendre plus sûrement la route de Châlons, et l'on ne pense plus

qu'à arriver promptement à Troyes.

Le quartier impérial, n'ayant pu s'établir à Méry, était revenu sur la

grande route, et s'était arrêté au hameau de Châtres. Napoléon y avait

passé la nuit du 22 au 23 dans la chaumière d'un charron.

Le 23 au matin, le prince Wenszel-Lichtenstein se présente de la part du

prince Schwartzenberg, dont il est aide de camp. Napoléon le reçoit

entre les quatre murs du charron. Cet envoyé apporte la réponse à la

lettre que Napoléon a écrite le 17, de Nangis, à son beau-père. Son

langage est pacifique. Il ne dissimule pas combien les plans des alliés

viennent d'être dérangés. Il avoue qu'on a reconnu de nouveau Napoléon

aux coups qu'il portait, et c'est de la bouche même de cet ennemi que

sortent les premiers éloges, peut-être les seuls que cette campagne

mémorable ait valus personnellement à son auteur! Napoléon, mettant à

profit les formes conciliantes que montre l'aide de camp autrichien,

engage avec lui une conversation assez longue. Il lui parle des bruits

qui se répandent depuis quelque temps sur un nouveau système qu'on prête

aux alliés: il lui demande s'il est vrai que la querelle que nous fait

l'Europe ait en effet changé de nature; si c'est maintenant à sa

personne, à sa dynastie qu'on en veut; et si, conformément au plan

favori de l'Angleterre, c'est maintenant de la famille des Bourbons

qu'on s'occupe. Le prince Lichtenstein rejette vivement ces bruits,

comme n'étant pas fondés: mais Napoléon lui fait sentir qu'ils n'ont que

trop de consistance par la présence du duc d'Angoulême au quartier

général des Anglais dans le midi; par l'arrivée du duc de Berry à

Jersey, dans le voisinage de nos départements de l'ouest; et surtout par

le voyage du comte d'Artois, qui est déjà en Suisse, et qui s'annonce

comme devant continuer sa route à la suite du quartier général des

alliés.

Napoléon témoigne combien il lui répugne de croire que son beau-père

puisse entrer dans de pareils projets: M. de Lichtenstein continue de

répondre par les protestations les plus tranquillisantes. Il ne veut

considérer le rôle qu'on fait jouer aux Bourbons que comme un moyen de

guerre, à l'aide duquel on espère opérer quelques diversions dans nos

provinces; mais il assure qu'il n'y a rien de sérieux à cet égard; que

l'Autriche d'ailleurs ne s'y prêterait pas;....

..........................................................

..................; et qu'enfin on n'en veut ni à l'existence de

l'empereur ni à sa dynastie; qu'on désire la paix, et que la preuve en

est dans la mission qu'il vient remplir.

Napoléon prévient M. de Lichtenstein qu'il compte coucher le soir même à

Troyes, et le congédie, en promettant d'envoyer dès le lendemain un

général français aux avant-postes pour négocier l'armistice.

Ces pourparlers sont l'heureux présage de la cessation prochaine des

hostilités; ils nous promettent une négociation plus franche, et des

conditions meilleures qu'à Châtillon: ils doivent réjouir tout le monde,

et cependant les flatteuses espérances, qui déjà se répandent dans

l'armée, ne dissipent pas les inquiétudes de ceux qui approchent

Napoléon! C'est peut-être l'effet d'une circonstance dont nous allons

rendre compte.

Le baron de Saint-Aignan, le même qui, au mois de novembre précédent,

avait été chargé des propositions de Francfort, venait d'arriver de

Paris. Napoléon le reçoit immédiatement après l'aide de camp autrichien,

et dès les premiers mots laisse échapper la confiance que cette démarche

des alliés lui inspire. M. de Saint-Aignan se trouvait chargé par divers

personnages de présenter à Napoléon le tableau vrai des angoisses que la

capitale éprouve encore. Les victoires de Montmirail et de Vauchamps

n'ont pas rassuré; celles de Nangis et de Montereau ne rassurent pas

davantage. On redoute de nouveaux revers; on redoute également de

nouveaux succès; on craint que, dans l'un et l'autre cas, Napoléon ne se

confie trop facilement à son épée; et ce qu'on voudrait surtout, c'est

qu'il employât davantage la voie des négociations. M. de Saint-Aignan

vient donc l'entretenir des voeux que l'on forme à Paris pour qu'il se

décide à des concessions. Une pareille conversation allait faire un

contraste assez brusque avec la précédente; mais cette considération,

loin d'arrêter M. de Saint-Aignan, l'encourage au contraire à parler,

puisqu'il va être entendu dans un moment décisif: il s'acquitte de sa

mission avec toute la franchise et toute la loyauté qui le distinguent.

Rien n'est négligé par lui pour faire sentir que, dans l'état actuel des

affaires, il y a nécessité de tout sacrifier à la conclusion de la paix.

«Sire, s'écrie en terminant M. de Saint-Aignan, la paix sera assez

bonne, si elle est assez prompte!--Elle arrivera assez tôt si elle est

honteuse!» réplique Napoléon. Son front se rembrunit, et M. de

Saint-Aignan est brusquement congédié. Bientôt ces derniers mots se

répètent. On monte à cheval, et chacun suit en silence la route de

Troyes[33].

[Note 33: _Lettre de Napoléon au duc de Feltre, du_ 22 _février_ 1814.

«Quant au conseil que vous me donnez de faire la paix, c'est trop

ridicule. C'est en s'abandonnant à de pareilles idées qu'on gâte

l'esprit public. C'est au reste me supposer bien fou ou bien bête, que

de croire que, si je pouvais faire la paix, je ne la ferais pas.

»C'est à cette opinion qu'on a propagée, que je peux faire la paix

depuis quatre mois, mais que je ne la veux pas, que sont dus tous les

malheurs de la France. Je pensais mériter qu'on m'épargnât au moins la

démonstration de pareils sentiments.»]

* * * * *

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 53 / 126 题