RETRAITE DE L'ARMÉE FRANÇAISE.--CONDITIONS DICTÉES PAR LE CONGRÈS.

(Commencement de février 1814.)

Le 2 février, à onze heures du matin, l'armée française avait repassé

l'Aube; et le pont de Lesmont, coupé encore une fois, nous séparait de

l'ennemi; mais le duc de Raguse, resté sur l'autre rive pour protéger

notre mouvement, se trouvait dans une situation difficile. Le général

Wrède, à la tête des Bavarois, s'était chargé de le tourner et de lui

couper toute retraite: c'est la même entreprise, la même manoeuvre, le

même ennemi qu'à Hanau. Ce souvenir de Hanau ranime le courage des

troupes françaises: elles trouvent l'ennemi barrant le passage de la

Voire au village de Rosnay; le duc de Raguse met aussitôt l'épée à la

main; à sa voix, les braves s'élancent la baïonnette en avant; et tout

le corps d'armée passe sur le ventre des vingt-cinq mille Bavarois! Si,

de temps à autre, la muse de l'histoire croit devoir arracher quelques

feuillets de son livre, qu'elle conserve du moins pour l'honneur du duc

de Raguse la page où le combat de Rosnay se trouve inscrit! Cette

journée suffira pour justifier la confiance que Napoléon mettait dans

l'intrépidité de Marmont.

Tandis que ce maréchal effectue victorieusement sa retraite par la rive

droite de l'Aube vers Arcis, le gros de l'armée continue la sienne par

la rive gauche, sur la grande route de Troyes.

On couche au village de Piney. Le 3, de bonne heure, l'armée arrive à

Troyes: la vieille garde, commandée par le duc de Trévise, est sortie de

la ville pour venir au-devant de nous; elle prend position sur la route,

devient notre arrière-garde, et d'une main ferme arrête l'ennemi au

moment où il croyait entrer derrière nous dans Troyes.

Napoléon loge au centre de la ville, dans la maison d'un négociant nommé

Duchâtel-Berthelin: il y trouve quelques moments de repos dont il

profite pour lire ses courriers.

Depuis le départ de Paris, on n'avait pas encore envoyé de bulletin de

l'armée; l'espérance de débuter par une victoire avait fait différer le

départ des nouvelles jusqu'après l'issue de la marche entreprise contre

le maréchal Blücher. On ne peut plus retarder cet envoi davantage mais

la chance a tourné de telle manière que c'est le récit de la bataille

perdue à Brienne qui commence la série des bulletins de cette campagne.

Les premiers courriers qui partent de Troyes pour Paris en sont

porteurs.

Moins les événements militaires étaient favorables, plus on désirait

avoir des nouvelles du duc de Vicence: on en reçoit enfin; le congrès va

se tenir à Châtillon-sur-Seine, il doit s'ouvrir le 4 février: le comte

Stadion y représentera l'Autriche; le comte Razumowski, la Russie; le

baron de Humboldt, la Prusse; et lord Castlereagh, l'Angleterre. De

combien de délais cette forme de négociation nous menace encore!

Napoléon voudrait les abréger; il apprend que le sieur La Besnardière,

premier commis des affaires étrangères, arrive de Paris et va rejoindre

le ministre à Châtillon; il profite aussitôt de cette occasion pour

faire connaître au duc de Vicence les modifications que le mauvais début

de la campagne doit apporter à ses instructions. M. de La Besnardière se

remet en route dans l'après-midi même du 3 février; le 5, de nouvelles

instructions sont encore envoyées à Châtillon: ce dernier courrier porte

_définitivement carte blanche_ au duc de Vicence. Napoléon lui donne

tout pouvoir _pour conduire la négociation à une heureuse issue, sauver

la capitale et éviter une bataille où sont les dernières espérances de

la nation._

Les seules nouvelles de l'intérieur qui soient un peu rassurantes

viennent des bords de la Saône. Les Lyonnais ont fait bonne contenance

devant les troupes que le général autrichien Bubna avait fait avancer

jusqu'aux barrières de la ville; ils ont donné le temps à nos troupes du

Dauphiné d'arriver à leur secours, et l'armée autrichienne s'est repliée

sur la Bresse.

Après avoir donné au repos de l'armée les journées du 3, du 4 et du 5

février, Napoléon se décide à évacuer Troyes: les vieilles murailles de

cette ancienne capitale de la Champagne, et les nombreux canaux entre

lesquels la Seine y divise son cours, nous offraient à la vérité de

grands moyens pour tenir tête à l'ennemi; mais les alliés pouvaient

tourner cette position, et s'avancer de toutes parts sur Paris. Le temps

devenait trop précieux pour le perdre en opérations défensives; et une

résistance obstinée sur ce point pouvait n'avoir d'autres résultats que

l'incendie et la ruine de Troyes, dont toutes les maisons sont en bois.

D'ailleurs, les secours attendus des Pyrénées approchaient: la première

division, commandée par le général Leval, devait être le 8 à Provins: en

continuant sa retraite pour se rapprocher de Paris, l'armée allait en

même temps au-devant d'un précieux renfort.

Jusqu'au dernier moment, nos troupes ont fait une telle contenance en

avant de Troyes, que l'ennemi croit devoir se préparer à une seconde

bataille. Le corps de Lichtenstein, qui s'était avancé le 3 jusqu'au

pont de Cléry, y avait été battu par le duc de Trévise; le 4 février,

les généraux Colloredo, Nostiz et Bianchi, avaient été repoussés dans

une attaque qu'ils avaient risquée contre les ponts de la Barce; le

général Colloredo y avait été blessé. Enfin, le 5 février, Napoléon

ayant fait faire au-delà de la Barce une forte démonstration pour donner

le change à l'ennemi sur le mouvement de retraite que nous devions faire

le lendemain, les alliés avaient cru voir toute l'armée française

débouchant pour reprendre l'offensive; ils avaient aussitôt reculé d'une

marche, et leur quartier général, établi le 4 à Lusigny près

Vandoeuvres, avait été reporté, le 5 au soir, à Bar-sur-Aube.

Cette vigueur dans de simples opérations d'avant-poste est remarquable

après une bataille perdue. Ceux qui ont porté à quatre mille prisonniers

et à soixante-neuf pièces de canon les trophées de l'ennemi à Brienne,

et jusqu'à vingt mille le nombre des déserteurs de l'armée française

dans cette retraite, ont-ils réfléchi que plus ils exagéraient nos

pertes, plus ils augmentaient la gloire des chefs qui savaient lutter

avec cette énergie contre de telles circonstances?

Le 6, l'armée quitte Troyes et prend la route de Paris: après son

départ, les autorités municipales ne tiennent leurs portes fermées que

le temps nécessaire pour obtenir de l'ennemi la garantie d'une

capitulation.

Napoléon couche au hameau des Grès, qui est à moitié chemin de Troyes à

Nogent.

L'abandon de Troyes et la prolongation de notre retraite dissipaient nos

dernières espérances: le soldat marchait dans une tristesse morne qu'on

ne saurait décrire. _Où nous arrêterons-nous?_ Cette question était dans

toutes les bouches.

Le 7, on arrive à Nogent: on fait créneler les maisons qui donnent sur

la campagne; on prépare ce qu'il faut pour faire sauter le pont si l'on

est forcé dans la ville; en peu d'heures, Nogent est mis à l'abri d'un

coup de main. Pour plus de célérité, Napoléon a fait, de sa cassette,

l'avance des fonds nécessaires aux travaux. Dans cette position, on

s'arrête pour disputer le passage de la Seine au prince Schwartzenberg.

Les courriers qui viennent nous rejoindre à Nogent continuent

d'apporter des nouvelles défavorables: du côté du nord, les ennemis ont

occupé Aix-la-Chapelle et Liége, aussitôt après le départ du duc de

Tarente; l'armée anglo-prussienne bloque Anvers, mais le général Carnot

est arrivé à temps pour en prendre le commandement: il y est entré le 2

février, au moment où les portes se fermaient devant l'ennemi. Le

général Bulow, après avoir tenté une vaine attaque sur la place, y a

laissé en observation les Anglais et les Saxons; avec ses Prussiens et

ses Russes, il s'avance sur la Flandre: le 2, son avant-garde est entrée

à Bruxelles; la Belgique est perdue. Le général Maison effectue sa

retraite sur notre ancienne frontière.

Les lettres de Paris, et les aides de camp du duc de Tarente, viennent

annoncer un danger encore plus pressant: c'est la marche du maréchal

Blücher, qui s'avance sur la capitale par la grande route de Châlons.

Après la bataille de Brienne, Blücher s'est aussitôt séparé de l'armée

autrichienne; il a rallié à lui, entre Arcis-sur-Aube et Châlons, les

diverses parties de son armée, dont il avait été un moment coupé par

notre excursion de Saint-Dizier; et, toutes ses forces réunies, il s'est

chargé de descendre la Marne, tandis que les Autrichiens descendront la

Seine. Le général York est entré à Châlons le 5 février. Le corps du duc

de Tarente s'y trouvait, arrivant du pays de Liége; mais ce maréchal,

poussé par toute l'armée prussienne, n'avait pu opposer qu'une faible

résistance. Il se retirait sur Épernay, sans prévoir où il pourrait

s'arrêter, et demandait des ordres et des secours. Ainsi l'ennemi est

maître de Châlons et peut-être d'Épernay.

Ces nouvelles ajoutent à la stupeur qui s'est emparée des esprits;

Napoléon lui-même ne paraît pas inaccessible à l'inquiétude générale.

C'est dans ce moment qu'il reçoit de Châtillon le protocole du 7,

contenant[28] les conditions que les alliés prétendent lui dicter; elles

ne se ressentent que trop de l'influence des événements de Brienne. «Les

alliés disconviennent des bases proposées à Francfort... Pour obtenir la

paix, il faut rentrer dans les anciennes limites de la France.»

[Note 28: Voir au Supplément de la seconde partie, nº 14.]

Napoléon, après avoir lu ses dépêches, se renferme dans sa chambre et

garde le plus morne silence. Le prince de Neufchâtel et le duc de

Bassano arrivent jusqu'à lui, il leur tend le papier qu'on lui envoie de

Châtillon; ils lisent: un nouveau silence succède à cette pénible

lecture. Cependant il faut une réponse pour le duc de Vicence, les

alliés la demandent catégorique et prompte; le courrier l'attend!

Napoléon persistant à ne faire aucune réponse, le prince de Neufchâtel

et le duc de Bassano réunissent leurs instances; l'oeil humide, ils

parlent de la nécessité de céder... Napoléon est enfin forcé de

s'expliquer. «Quoi! leur dit-il avec vivacité, vous voulez que je signe

un pareil traité, et que je foule aux pieds mon serment[29]! Des revers

inouïs ont pu m'arracher la promesse de renoncer aux conquêtes que j'ai

faites; mais que j'abandonne aussi celles qui ont été faites avant moi;

que je viole le dépôt qui m'a été remis avec tant de confiance; que,

pour prix de tant d'efforts, de sang et de victoires, je laisse la

France plus petite que je ne l'ai trouvée: jamais! Le pourrais-je sans

trahison ou sans lâcheté?... Vous êtes effrayés de la continuation de la

guerre, et moi je le suis de dangers plus certains que vous ne voyez

pas. Si nous renonçons à la limite du Rhin, ce n'est pas seulement la

France qui recule, c'est l'Autriche et la Prusse qui s'avancent!... La

France a besoin de la paix; mais celle qu'on veut lui imposer entraînera

plus de malheurs que la guerre la plus acharnée! Songez-y. Que serai-je

pour les Français quand j'aurai signé leur humiliation? Que pourrai-je

répondre aux républicains du sénat, quand ils viendront me redemander

leurs barrières du Rhin!... Dieu me préserve de tels affronts!...

Répondez à Caulaincourt, puisque vous le voulez; mais dites-lui que je

rejette ce traité. Je préfère courir les chances les plus rigoureuses de

la guerre!»

[Note 29: Le serment que Napoléon avait prononcé à son couronnement

était ainsi conçu: «Je jure de maintenir l'intégrité du territoire de la

république... et de gouverner dans la seule vue de l'intérêt, du bonheur

et de la gloire du peuple français.» (Art. 53 du sénatus-consulte du 28

floréal an XII.)]

Après ce premier mouvement, Napoléon se jette sur un lit de camp, le duc

de Bassano reste auprès de lui, il passe une partie de la nuit debout, à

son chevet; et, profitant d'un moment plus calme, il obtient enfin la

permission d'écrire au duc de Vicence dans des termes qui lui permettent

de continuer la négociation[30].

[Note 30: Napoléon était à Nogent-sur-Seine: le grand maréchal Bertrand

et le duc de Bassano, qui se trouvaient près de lui, le pressèrent

d'accéder à la demande du duc de Vicence, en le laissant toutefois libre

de s'écarter de ses instructions, et d'user de la carte blanche qui lui

avait été donnée. Napoléon, rentré dans son cabinet, eut, avec son

ministre, une conférence qui dura fort avant dans la nuit. Il fut décidé

qu'on ne devait pas hésiter à abandonner la Belgique, et même la rive

gauche du Rhin, si l'on ne pouvait avoir la paix qu'à ce prix; mais que,

s'il était possible de traiter au moyen d'une seule de ces concessions,

il fallait commencer par l'abandon de la Belgique, quelque désir qu'eût

Napoléon de conserver cette belle province, parce que les ministres

anglais, dont le but principal aurait été atteint, pourraient craindre

d'exposer un résultat aussi national pour eux, en soutenant les autres

concessions qui seraient demandées, et que, d'un autre côté, dans des

temps plus prospères, on pourrait reprendre la Belgique, en ne

s'exposant qu'à une guerre maritime qui ne compromettrait pas le sort de

l'empire, tandis qu'on ne tenterait pas de reconquérir la rive gauche du

Rhin sans exciter une guerre continentale. Les instructions du

plénipotentiaire furent rédigées dans ce sens: offrir d'abord l'abandon

de la Belgique, ensuite celui de la rive gauche du Rhin, s'il était

reconnu indispensable. L'Italie, le Piémont, Gênes, l'état de possession

à établir en Allemagne, même les colonies, étaient des sacrifices faits

d'avance.]

Au surplus, Napoléon veut que les conditions de l'ennemi soient envoyées

à Paris; que tous les membres du conseil privé se réunissent pour en

prendre communication; que chacun donne son avis motivé, et qu'un procès

verbal recueille avec soin toutes les opinions.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 51 / 126 题