MONSEIGNEUR,

Après m'avoir dicté pour votre excellence la lettre qu'elle recevra avec

celle-ci, S. M., qui avait du loisir, m'a fait l'honneur de m'entretenir

fort long-temps de la paix future. Je rapporterai à votre excellence,

aussi fidèlement que ma mémoire le permettra et aussi brièvement que je

le pourrai, la substance de cet entretien. La chose sur laquelle S. M. a

le plus insisté et _est revenue le plus souvent_, c'est la nécessité

que la France conserve ses limites naturelles. C'était là, m'a-t-elle

dit, une condition _sine quâ non_. Toutes les puissances et l'Angleterre

même avaient reconnu ces limites à Francfort. La France, réduite à ses

limites anciennes, n'aurait pas aujourd'hui les deux tiers de la

puissance relative qu'elle avait il y a vingt ans; ce qu'elle a acquis

du côté des Alpes et du Rhin ne compense point ce que la Russie, la

Prusse et l'Autriche, ont acquis par le seul démembrement de la Pologne;

tous ces états se sont agrandis. Vouloir ramener la France à son état

ancien, ce serait la faire déchoir et l'avilir. La France, sans les

départements du Rhin, sans la Belgique, sans Ostende, sans Anvers, ne

serait rien. Le système de ramener la France à ses anciennes frontières

est inséparable du rétablissement des Bourbons; parcequ'eux seuls

pourraient offrir une garantie du maintien de ce système: et

l'Angleterre le sentait bien: avec tout autre, la paix sur une telle

base serait impossible et ne pourrait durer. Ni l'empereur, ni la

république, si des bouleversements la faisaient renaître, ne

souscriraient jamais à une telle condition. Pour ce qui est de S. M., sa

résolution était bien prise, elle était immuable. Elle ne laisserait pas

la France moins grande qu'elle ne l'avait reçue. Si donc les alliés

voulaient changer les bases acceptées et proposer les limites anciennes,

elle ne voyait que trois partis: ou combattre et vaincre, ou combattre

et mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne la soutenait pas,

abdiquer. Elle ne tenait pas aux grandeurs, elle n'en achèterait jamais

la conservation par l'avilissement. Les Anglais pouvaient désirer de lui

ôter Anvers; mais ce n'était pas l'intérêt du continent, car la paix

ainsi faite ne durerait pas trois ans. Elle sentait que les

circonstances étaient critiques, mais elle n'accepterait jamais une paix

honteuse. En acceptant les bases proposées, elle avait fait tous les

sacrifices absolus qu'elle pouvait faire; s'il en fallait d'autres, ils

ne pouvaient porter que sur l'Italie et la Hollande: elle désirait

sûrement exclure le stathouder; mais la France conservant ses limites

naturelles, tout pourrait s'arranger, rien ne ferait un obstacle

insurmontable. S. M. a aussi parlé de Kehl et de Cassel: sans ces deux

têtes de pont, a-t-elle dit, Strasbourg et Mayence deviendraient nuls;

mais elle croit que les ennemis n'y attacheront pas une extrême

importance.

Monsieur le duc de Carignan est venu tantôt m'apporter une lettre du

roi, que j'ai portée à l'empereur. Cette lettre est remplie de

protestations de reconnaissance et de regrets, mais annonce que le roi

est forcé, par la nécessité, d'accepter les propositions de l'Autriche

et de l'Angleterre. La date de cette lettre est du 3; les traités

n'étaient pas alors signés: ils ne l'étaient pas encore le 6, mais M. de

Carignan ne dissimule pas qu'il croit qu'ils le sont maintenant. Le

vice-roi va se reporter sur les Alpes. Mantoue et les places fortes

seront gardées par les Italiens.

J'écris à la hâte, à traits de plume; il est minuit. Je prie votre

excellence de vouloir bien agréer, etc.

_Signé_ LA BESNARDIÈRE.

_P. S._ Victor vient d'arriver, et me remet le paquet de votre

excellence. J'envoie sa dépêche pour l'empereur, au cabinet. Une partie

de ses incertitudes est maintenant fixée; j'ose espérer que le reste

arrivera aussi à bien.

* * * * *

(Nº 14.) _Lettre de M. de la Besnardière_

_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 40 / 126 题