PRINCE,

Les retards qu'éprouve la négociation ne sont du fait ni de la France

ni de l'Autriche, et ce sont néanmoins la France et l'Autriche qui en

peuvent le plus souffrir. Les armées alliées ont déjà envahi plusieurs

de nos provinces; si elles avancent, une bataille va devenir inévitable,

et sûrement il entre dans la prévoyance de l'Autriche de calculer et de

peser les résultats qu'aurait cette bataille, soit qu'elle fût perdue

par les alliés, soit qu'elle le fût pour la France.

Écrivant à un ministre aussi éclairé que vous l'êtes, je n'ai pas besoin

de développer ces résultats; je dois me borner à les faire entrevoir,

sûr que leur ensemble ne saurait échapper à votre pénétration.

Les chances de la guerre sont journalières: à mesure que les alliés

avancent, ils s'affaiblissent, pendant que les armées françaises se

renforcent; et ils donnent, en avançant, un double courage à une nation

pour qui, désormais, il est évident qu'elle a ses plus grands et plus

chers intérêts à défendre. Or les conséquences d'une bataille perdue par

les alliés ne pèseraient sur aucun d'eux autant que sur l'Autriche,

puisqu'elle est en même temps la puissance principale entre les alliés

et l'une des puissances centrales de l'Europe.

En supposant que la fortune continue d'être favorable aux alliés, il

importe sans doute à l'Autriche de considérer avec attention quelle

serait là situation de l'Europe le lendemain d'une bataille perdue par

les Français au coeur de la France, et si un tel événement

n'entraînerait point des conséquences diamétralement opposées à cet

équilibre que l'Autriche aspire à établir, et tout à la fois à sa

politique et aux affections personnelles et de famille de l'empereur

François.

Enfin l'Autriche proteste qu'elle veut la paix; mais n'est-ce pas se

mettre en situation de ne pouvoir atteindre ou de dépasser ce but, que

de continuer les hostilités, quand de part et d'autre on veut arriver à

une fin?

Ces considérations m'ont conduit à penser que, dans la situation

actuelle des armées respectives et dans cette rigoureuse saison, une

suspension d'armes pourrait être réciproquement avantageuse aux deux

partis.

Elle pourrait être établie par une convention en forme, ou par un simple

échange de déclarations entre V. Exc. et moi.

Elle pourrait être limitée à un temps fixe, ou indéfinie, avec la

condition de ne la pouvoir faire cesser qu'en se prévenant tant de jours

d'avance.

Cette suspension d'armes me semble dépendre entièrement de l'Autriche,

puisqu'elle a la direction principale des affaires militaires; et j'ai

pensé que, dans l'une et l'autre chance, l'intérêt de l'Autriche était

que les choses n'allassent pas plus loin et ne fussent pas poussées à

l'extrême.

C'est surtout cette persuasion qui me porte à écrire confidentiellement

à V. Exc.

Si je m'étais trompé, si telles n'étaient point l'intention et la

politique de votre cabinet, si cette démarche absolument confidentielle

devait rester sans effet, je dois prier V. Exc. de la regarder comme non

avenue.

Vous m'avez montré tant de confiance personnelle dans votre dernière

lettre, et j'en ai moi-même une si grande dans la droiture de vos vues

et dans les sentiments qu'en toute circonstance vous avez exprimés, que

j'ose espérer qu'une lettre que cette confiance a dictée, si elle ne

peut atteindre son but, restera à jamais un secret entre V. Exc. et moi.

Agréez, etc.

* * * * *

(Nº 13.) _Lettre de M. de la Besnardière_

_A M. le duc de Vicence._

Paris, le 19 janvier 1814.

Manuscrit de mil huit cent quatorze, trouvé dans les voitures impériales prises à Waterloo, contenant l'histoire des six derniers mois du règne de Napoléon · 第 39 / 126 题