XXIII

Un mariage sans noce.

Le lendemain de la noce, le général, voyant Dérigny plus triste qu'il ne

l'avait encore été depuis le jour où il avait retrouvé ses enfants, lui

demanda avec intérêt ce qui l'attristait ainsi et l'engagea à parler

avec franchise.

LE GÉNÉRAL.--Parlez à coeur ouvert, mon ami; ne craignez pas que

je m'emporte; Je vous vois triste et inquiet et je vous porte trop

d'intérêt pour me fâcher de ce que vous pourriez me dire.

DÉRIGNY.--Mon général, veuillez m'excuser, mais, depuis la proposition

que vous m'avez faite de me garder à votre service, de m'emmener même en

Russie avec mes enfants, je ne sais à quoi me résoudre. Je vois qu'il

est pour eux d'un intérêt immense de vous accompagner avec moi; mais,

mon général (pardonnez-moi de vous parler si franchement), que de

tristesses et d'inconvénients pour eux, et par conséquent pour moi,

doivent résulter de cette position! Mes pauvres enfants aiment si

tendrement Mme Blidot que les en séparer pour des années, et peut-être

pour toujours, serait leur imposer un chagrin des plus cruels.

Et comment moi, occupé de mon service près de vous, mon général,

pourrais-je veiller sur mes enfants, continuer leur éducation si bien

commencée? Et puis, mon général, si ces enfants vous fatiguent, vous

ennuient, soit en route, soit en Russie, que deviendrons-nous?

Dérigny s'arrêta triste et pensif. Le général l'avait écouté

attentivement et sans colère.

«Et si vous me quittez, mon ami, que deviendrez-vous, que ferez-vous de

vos enfants?»

Dérigny prit sa tête dans ses mains avec un geste de douleur et dit

d'une voix émue:

«Voilà, mon général; c'est ça, c'est bien ça... Mais que puis-je, que

dois-je faire? Pardon si je vous parle aussi librement, mon général;

vous m'avez encouragé et je me livre à votre bonté.»

LE GÉNÉRAL.--Dérigny, j'ai déjà pensé à tout cela; j'en ai même parlé

au curé. Vos enfants ne peuvent ni quitter Mme Blidot ni rester où ils

sont; le mariage d'Elfy donne un maître à la maison et annule l'autorité

de Mme Blidot; elle et les enfants ne tarderaient pas à être mal à

l'aise. Il n'y a qu'un moyen pour vous, un seul, de garder vos enfants

et de leur laisser cette excellente mère qui remplace si bien celle

qu'ils ont perdue. Épousez-la. Dérigny fit un bond qui fit sursauter le

général.

DÉRIGNY.--Moi, mon général! moi, sans fortune, sans famille, sans

avenir, épouser Mme Blidot qui est riche, qui ne songe pas à se

remarier? C'est impossible, mon général! Impossible!... Oui,

malheureusement impossible. Le général sourit au malheureusement.

Dérigny n'y répugnait donc pas; il accepterait ce mariage pour ses

enfants et peut-être pour son propre bonheur.

LE GÉNÉRAL.--Mon ami, ce n'est pas impossible. Vous me parlez

franchement, je vais en faire autant. Je suis vieux, je suis infirme, je

déteste le changement. Je vous aime et je vous estime; votre service me

plaît beaucoup et m'est nécessaire. Si vous épousez Mme Blidot et

que vous consentez à rester chez moi avec elle et vos enfants, et à

m'accompagner en Russie, toujours avec elle et les enfants, j'assurerai

votre avenir en achetant et vous donnant les terres qui avoisinent mon

auberge. Vous savez que, d'après les termes du contrat d'Elfy, je donne

l'auberge à Mme Blidot si elle vous épouse, car c'est à vous que j'ai

pensé en faisant mettre cette clause. Quant à mon séjour en Russie, il

ne sera pas long; j'arrangerai mes affaires, je quitterai le service

actif en raison de mes nombreuses blessures et je reviendrai me fixer

en France. Voyez, mon ami, réfléchissez; voulez-vous que je parle à Mme

Blidot?

DÉRIGNY.--Mon général, que de bontés! Mes chers enfants, ils vous

devront tout, ainsi que leur père. Oh oui! mon général, parlez-lui,

demandez-lui, au nom de mes enfants, qu'elle devienne leur vraie mère,

que je puisse les lui donner en les conservant.

LE GÉNÉRAL--Aujourd'hui même, mon cher Dérigny; je suis content de vous

trouver si raisonnable. Allez me chercher Mme Blidot, que je lui parle

tout de suite... Mais non, c'est impossible; vous ne pouvez pas y aller

pour cela. Envoyez-moi le curé; je le lui enverrai à mon tour; il me la

ramènera et à nous deux nous ferons votre affaire. Allez, mon ami, vite,

vite, et puis allez voir vos enfants. Dérigny ne se le fit pas dire deux

fois; il n'avait pas encore vu ses enfants; il ignorait qu'ils dormaient

encore. Il alla lestement faire au curé la commission du général et

courut à l'Ange-Gardien; il y trouva Mme Blidot seule. Il éprouva un

instant d'embarras. «Je suis seule éveillée, dit-elle en souriant. Ils

sont tous éreintés et ils dorment tous.»

DÉRIGNY:--Je venais voir mes enfants, ma bonne madame Blidot.

MADAME BLIDOT.--Monsieur Dérigny, je suis bien aise que nous soyons

seuls: j'ai à causer avec vous au sujet des enfants. Mon cher monsieur

Dérigny, vous savez combien je les aime; les perdre serait ma mort.

Voulez-vous me les laisser?

Dérigny hésita avant de répondre. Mme Blidot restait tremblante devant

lui; elle le regardait avec anxiété; elle attendait une réponse.

«Jamais je n'aurai le courage de les reperdre une seconde fois», dit

Dérigny à voix basse.

-Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Mme Blidot en cachant sa figure dans ses

mains, je l'avais prévu! Elle sanglotait, Dérigny s'assit près d'elle.

DÉRIGNY.--Chère madame Blidot, si vous saviez combien votre tendresse

pour mes enfants me touche!

MADAME BLIDOT.--Elle vous touche, et vous ne voulez rien faire pour la

contenter.»

DÉRIGNY.--Pardonnez-moi, je suis disposé à faire beaucoup pour vous les

laisser, mais je ne puis, je n'ose vous le dire moi-même: le général

vous en parlera, et, si vous acceptez la proposition qu'il vous fera en

mon nom, mes enfants seront les vôtres.

MADAME BLIDOT, avec surprise. Le général!... les enfants!... Ah! je

comprends.

Mme Blidot tendit la main à Dérigny.

«Mon cher monsieur Dérigny, je ne veux faire ni la prude ni la sotte.

Vous me proposez de devenir votre femme pour garder les enfants? Voici

ma main; j'accepte avec plaisir et bonheur. Merci de me laisser ces

chers petits à soigner, à élever, à ne les jamais quitter, à devenir

leur mère, leur vraie mère! Courons vite chez le général; que j'aille le

remercier, car c'est lui qui en a eu l'idée, j'en suis sûre.»

Dérigny restait sans parole, heureux, mais surpris. Il ne put s'empêcher

de rire de ce facile dénouement.

DÉRIGNY.--Mais vous ne savez rien encore; vous ne savez pas que le

général me donne...

MADAME BLIDOT.--Eh! qu'il donne ce qu'il voudra! Que m'importe? Vous me

donnez les enfants, c'est là mon bonheur, ma vie! Je ne yeux pas autre

chose.

Et sans attendre Dérigny elle sortit en courant, alla toujours courant

chez le général, entra sans hésiter, le trouva en discussion avec le

curé, se précipita vers lui, lui baisa les mains en sanglotant et en

répétant: «Merci, bon général, merci.»

Le général, stupéfait, ne comprenant rien, ne devinant rien, crut qu'il

était arrivé un malheur à l'Ange-Gardien, et, se levant tout effaré, il

releva Mme Blidot et lui demanda avec inquiétude ce qu'il y avait.

Dérigny entrait au même moment; il allait raconter au général ce qui

venait d'arriver, lorsque Mme Blidot, le voyant entrer, s'élança vers

lui, lui saisit les mains, et, l'amenant devant le général, elle dit

d'une voix tremblante:

«Il me donne les enfants. Jacques et Paul seront à moi, à moi, général!

Je serai leur mère, car je serai sa femme...

Le général partit d'un éclat de rire:

«Ha! ha! ha! et nous qui faisions de la diplomatie, monsieur le curé

et moi, pour arriver à vous faire consentir. La bonne farce! La bonne

histoire! Je te fais mon compliment, mon bon Dérigny. Tu vois bien, mon

ami, que les terres ont bien fait.»

DÉRIGNY, riant.--Elles n'ont rien fait, général; elle ne sait seulement

pas que vous me donnez quelque chose.

LE GÉNÉRAL.--Comment! vous ne lui avez pas dit?

DÉRIGNY.--Je n'ai pas eu le temps, mon général. Quand cette excellente

femme a compris qu'en m'épousant elle ne se séparait pas de mes enfants,

elle m'a remercié comme d'un bienfait et elle a couru chez vous

pour vous exprimer sa reconnaissance d'avoir arrangé son bonheur,

disait-elle.

--Pauvre femme! dit le général attendri. Pauvre petite femme! C'est bien

par amour pour les enfants! Avec un coeur pareil, Dérigny, vous serez

heureux, et les enfants aussi.

DÉRIGNY.--Que Dieu vous entende, mon général! Mme Blidot causait pendant

ce temps avec le curé.

«Je n'ai plus de souci, de poids sur le coeur, disait-elle. Monsieur

le curé, dites demain une messe pour moi, en action de grâces. Allons,

adieu, au revoir, monsieur le curé; à tantôt, mon bon général, nous

viendrons voir comment vous vous trouvez de vos fatigues d'hier. Sans

adieu, mon cher Dérigny, je cours voir mes enfants et annoncer la bonne

nouvelle à Elfy.»

Mme Blidot disparut aussi vite qu'elle était entrée, laissant Dérigny

content, mais étonné, le général riant et se frottant les mains, le curé

partageant la gaieté et la satisfaction du général.

LE GÉNÉRAL.--Eh bien, mon ami, vous qui n'y pensiez pas, vous qui avez

bondi comme un lion quand je vous en ai parlé, vous qui trouviez ce

mariage impossible il y a une heure à peine, vous voilà presque marié.

DÉRIGNY.--Oui, mon général, je vous ai une vive reconnaissance d'avoir

bien voulu arranger la chose. Cette pauvre femme est réellement

touchante par sa tendresse pour mes enfants; je suis sûr que je

l'aimerai, non pas comme ma pauvre Madeleine, mais comme l'ange

protecteur des enfants de Madeleine. Chers enfants! vont-ils être

heureux! Quand je pense à leur joie, je voudrais, comme Mme Blidot,

pouvoir me marier demain. Et je vais suivre votre conseil, mon général:

demander au maire de nous afficher, au notaire de faire le contrat, et à

monsieur le curé de nous garder sa messe pour le lundi de la semaine qui

suivra celle dans laquelle nous entrons.

LE GÉNÉRAL, riant.--C'est agir en homme sage, mon ami. Vous êtes pressés

tous deux par vos enfants; finissez-en le plus tôt possible. Allez, mon

cher, allez vite, de peur que maire et notaire vous échappent. Je

vous donne congé jusqu'au soir. Monsieur le curé veut bien me tenir

compagnie, et Moutier viendra si j'ai besoin de quelque chose. Je suis,

en vérité, aussi pressé que vous de voir le mariage fait et votre femme

établie chez moi avec vous et vos enfants.

Dérigny disparut et utilisa son temps: il écrivit dans son pays pour

avoir les papiers nécessaires, il arrangea tout avec le notaire et le

maire, puis il courut à l'Ange-Gardien, où il arriva vers le soir, au

moment où les enfants venaient de s'éveiller et demandaient à manger.

Mme Blidot accourut.

«Mes enfants, mes chers enfants, votre papa veut bien que je vive

toujours avec vous et avec lui; il va m'épouser; je serai sa femme et

vous serez mes enfants.»

JACQUES.--Oh! que je suis content, maman! J'avais peur que papa ne nous

emmène loin de vous, ou bien qu'il ne nous laisse ici en partant sans

nous. Merci, mon cher papa, vous êtes bien bon.

DÉRIGNY.--C'est votre maman qui est bien bonne de le vouloir, mes chers

enfants. Moi, je suis si heureux de vous garder près de moi avec cette

excellente maman que je la remercie du fond du coeur d'avoir dit oui.

MADAME BLIDOT.--Et moi, mon ami, je vous remercie de tout mon coeur de

m'en avoir parlé. C'est que je n'y pensais pas du tout. Allons-nous être

heureux, mon Dieu! Tous ensemble, toujours!

Elfy, qui avait préparé le souper, vint ainsi que Moutier prendre part

à leur joie, et les enfants sautaient et gambadaient sans oublier le

souper, car Paul criait:

«Et la soupe? J'ai si faim!»

--Voilà! voilà, dit Moutier qui l'apportait.

Ils se mirent gaiement à table. Tous étaient les plus heureuses gens de

la terre. Le général fut porté aux nues; on n'en dit que du bien: Mme

Blidot trouva même qu'il était très bel homme, ce qui excita les rires

de la famille. Le souper fini, les enfants, mal reposés de leur nuit de

fatigue, demandèrent à se recoucher. Mme Blidot ne voulut pas être aidée

par Elfy; elle la remplaça par Dérigny, enchanté de donner des soins à

ses enfants et de voir faire Mme Blidot. Moutier et Elfy allèrent voir

le général. Dérigny et Mme Blidot les y rejoignirent quand les enfants

furent endormis; on laissait pour les garder une servante qu'on avait

prise depuis l'arrivée du général et qu'Elfy voulut garder quand elle

sut que Mme Blidot les quitterait.

L'auberge de l'ange gardien · 第 22 / 25 题