Conclusion, mais sans fin...
Les dix ou douze jours qui séparèrent la demande en mariage d'avec la
cérémonie s'écoulèrent vite et gaiement; les futurs quittaient peu le
général que la gaieté et l'entrain de Mme Blidot amusaient toujours. Le
mariage se fit sans bruit ni fête: deux veufs qui se marient ne font pas
de noce comme des jeunes gens. On dîna chez le général, avec le curé et
le notaire. Dans l'après-midi, Mme Dérigny s'installa chez le général
avec les enfants. M. et Mme Moutier devinrent seuls maîtres de
l'Ange-Gardien. Le general désira que l'auberge du General reconnaissant
restât ouverte à tous les voyageurs militaires, et lui-même se plaisait
à les servir et à couler des pièces d'or dans leurs poches. Il vécut gai
et heureux à Loumigny pendant un mois encore: la conclusion de la paix
l'obligea à quitter cette vie douce et uniforme qui lui plaisait... au
moins pour un temps.
Il fallut partir. Selon leurs conventions, Dérigny l'accompagna,
emmenant sa femme et ses enfants, tous enchantés du voyage et heureux de
ne pas se séparer. Mme Blidot s'était attachée à son mari autant qu'aux
enfants; Dérigny s'aperçut avec surprise qu'il aimait sa seconde femme
comme il avait aimé Madeleine; sa gaieté première était revenue. Le
général se trouvait le plus heureux des hommes. Avant de quitter
Loumigny, il donna la maison et ses dépendances à sa petite femme, comme
il l'appelait encore; les prés, les terres environnants à Dérigny, qui
eut ainsi une propriété personnelle de plus de quarante mille francs.
Moutier et Elfy se chargèrent de l'administration et de la garde de la
maison et des terres du Général reconnaissant en l'absence de Dérigny
et de sa famille. La séparation des deux soeurs fut douloureuse; Elfy
pleurait; Moutier était visiblement ému. Le général embrassa Elfy avec
effusion et dit en la remettant à Moutier:
«Au revoir dans un an, mes enfants, mes bons amis. Attendez-moi pour le
baptême de votre premier enfant; c'est moi qui suis le parrain. Adieu,
mes enfants, pensez au vieux général, toujours reconnaissant.»
La voiture partit; Moutier emmena sa femme qui pleurait moins amèrement
depuis la promesse du général.
ELFY.--Croyez-vous, mon ami, qu'ils reviendront dans un an, comme l'a
promis le général?
MOUTIER.--J'en suis certain, ma petite Elfy. Il nous aime tous, il
n'aime que nous, et il veut notre bonheur.
Moutier essuya les yeux d'Elfy et l'emmena faire une tournée
d'inspection dans les prés et les terres de Dérigny; ils rangèrent tout
dans la maison qui resta fermée jusqu'au retour de ses propriétaires.
Torchonnet devint un assez bon sujet, et sortit de chez les Frères pour
entrer en qualité de commis dans une maison de commerce.
Le procès Bournier se termina par la condamnation à mort de Bournier et
de sa femme, et aux travaux forcés à perpétuité du frère de Bournier. La
femme Bournier ne fut pas exécutée; elle fut enfermée dans une maison
d'aliénés, étant devenue folle furieuse par suite du coup sur la tête
qu'elle avait reçu de Moutier. Bournier eut la tête tranchée et mourut
proférant des imprécations contre Moutier et le général.
On sut par lui, et dans le courant du procès, qu'il avait emmené la
voiture du général pour faire croire à son départ; qu'il avait mené
cette voiture dans un bois où il l'avait brisée avec son frère à coups
de hache et brûlée ensuite, et qu'ils étaient revenus de nuit à Loumigny
sans avoir été vus de personne.
Le curé fit exécuter les travaux qu'avait indiqués le général; l'église
de Loumigny devint la plus jolie du pays et fut souvent visitée par des
voyageurs de distinction qui s'arrêtaient à l'Ange-Gardien, seule bonne
auberge du village.
Nous ne dirons rien du général ni de ses compagnons de route, dont nous
nous proposons de continuer l'histoire dans un autre volume; nous nous
bornerons a constater que leur voyage fut gai et heureux, et qu'ils
arrivèrent tous en bon état dans la terre de Gromiline, près de
Smolensk, après avoir passé par Pétersbourg et par Moscou. Les détails
au prochain volume.