XXII

La noce.

Le général était allé surveiller les apprêts du festin pour le lendemain

et tous les préparatifs de la fête qui devait se terminer par un bal et

un feu d'artifice. A la nuit tombante il alla se coucher; la journée.

avait été fatigante, il ronfla dix heures de suite sans bouger.

On se réunit à sept heures pour déjeuner; le bonheur était sur tous les

visages.

ELFY.--Encore un remerciement à vous adresser, mon général; nous avons

trouvé dans nos chambres nos toilettes pour ce matin.

LE GÉNÉRAL.--Trouvez-vous les vôtres à votre goût, Mesdames?

ELFY.--Charmantes, superbes, et cent fois au-dessus de ce que nous nous

serions donné si nous avions eu à les acheter, mon bon général.

LE GÉNÉRAL.--Je voudrais voir tout cela sur vous, ma petite Elfy, et je

veux voir aussi votre soeur en grande Toilette.

Les deux soeurs se retirèrent avec les enfants, qui ne se possédaient

pas de joie de mettre les beaux habits, les brodequins vernis, les

chemises à manches à boutons, préparés pour eux.

Le général et Moutier restèrent seuls; les regards de Moutier

exprimaient une profonde reconnaissance et un bonheur sans mélange; il

renouvela ses remerciements en termes qui émurent le général.

«Soyez sûr, mon ami, lui répondit-il, que votre bonheur me rend moi-même

fort heureux; je ne me sens plus seul ni abandonné; je sais que tous

vous m'aimez malgré mes sottises et mes bizarreries. Le souvenir que

j'emporterai d'ici me sera toujours doux et cher. Mais il faut que, nous

aussi, nous pensions à notre toilette; il faut que nous nous fassions

beaux, vous le marié, et moi remplaçant le père de la mariée... et le

vôtre aussi, mon pauvre enfant.» Moutier le remercia encore vivement et

ils se séparèrent, Dérigny attendait le général pour aider à sa toilette

qui fut longue et qui mit en évidence toute l'ampleur de sa personne.

Grande tenue de lieutenant général, uniforme brodé d'or, culotte

blanche, bottes vernies, le grand cordon de Sainte-Anne et de

Saint-Alexandre, des plaques en diamants, l'épée avec une poignée en

diamants, et une foule de décorations de pays étrangers à la Russie.

Elfy ne tarda pas à paraître, jolie et charmante, avec sa robe de

taffetas blanc, son voile de dentelle, sa couronne de roses blanches

et de feuilles d'oranger. Des boucles d'oreilles, une broche et des

épingles a cheveux en or et perles complétaient la beauté de sa toilette

et de sa personne. Mme Blidot avait une toilette élégante appropriée

à ses vingt-neuf ans et à son état de veuve. Moutier avait son riche

costume de zouave tout neuf qui faisait valoir la beauté de sa taille

et de sa figure. Les enfants étaient gentils et superbes. Dérigny était

proprement habillé, sans élégance et tout en noir. Seul il avait une

teinte de tristesse répandue sur son visage. Ce mariage lui rappelait le

sien, moins brillant, avec le même bonheur en perspective, et ce bonheur

s'était terminé par une longue souffrance. Il craignait aussi pour ses

enfants les changements qu'amènerait certainement ce mariage. Et puis,

son retour à lui ne l'obligerait-il pas à séparer ses enfants d'avec Mme

Blidot qu'ils aimaient tant? La proposition du général lui revenait sans

cesse; il ne savait quel parti prendre: la rejeter, c'était replonger

ses enfants dans la misère; l'accepter c'était assurer leur avenir, mais

à quel prix! Quel voyage! quelle position incertaine! quel climat à

affronter! Et quel chagrin à leur infliger que de les priver des soins

et de la tendresse de Mme Blidot! Ce furent ces réflexions, réveillées

par le mariage d'Elfy, qui attristèrent sa physionomie. Le général le

regarda un instant, devina ses préoccupations:

«Courage, mon ami, lui dit-il. Je suis là, moi; j'arrangerai votre vie

comme j'ai arrangé celle de Moutier; vous aurez vos enfants et encore du

bonheur devant vous.»

Dérigny sourit tristement en remerciant le général et chercha à secouer

les pensées pénibles qui l'obsédaient. Les témoins, les garçons et

les filles de noce ne tardèrent pas à arriver; ils étaient tous dans

l'admiration du brillant général, du superbe zouave et de la toilette de

la mariée. Il faisait un temps magnifique, un beau soleil du mois d'août

mais sans trop d'ardeur, et pas de vent.

On se mit en marche vers la mairie; comme la veille, le général

donnait le bras à Elfy et Moutier à Mme Blidot. Dérigny et les enfants

suivaient. A la mairie, le mariage civil fut promptement terminé, et on

se dirigea vers l'église. Là les attendait une nouvelle surprise. Toute

l'église était tendue en bleu, blanc et or. Une riche garniture d'autel,

chandeliers, vases et fleurs, entourait un tabernacle de bronze doré

artistement travaillé. Le curé était revêtu d'une magnifique chasuble

d'étoffe dite pluie d'or. Les chantres avaient des chapes rouge et or.

Des prie-Dieu, neufs et brillants, étaient préparés pour les assistants;

les prie-Dieu des mariés étaient couverts de housses de velours rouge.

Le général et Mme Blidot se placèrent l'un à droite, l'autre à gauche

des mariés; chacun prit place, et la cérémonie commença.

Jacques et Paul tinrent le poêle sur la tête du jeune couple; ils

étaient, après Moutier et Elfy, les plus heureux de toute l'assemblée,

car aucun souci, aucune inquiétude, aucun souvenir pénible ne se

mêlaient à leur joie. Mme Blidot les contemplait avec amour et orgueil.

Mais subitement son visage s'assombrit en jetant un coup d'oeil

sympathique sur Dérigny: la tristesse de son regard lui révéla les

inquiétudes qui l'assiégeaient, et à elle aussi la séparation d'avec les

enfants lui apparut terrible et prochaine. Elle essaya de chasser cette

cruelle pensée et se promit d'éclaircir la question avec Dérigny à la

plus prochaine Occasion.

La cérémonie était terminé; Elfy était la femme de Moutier qui la reçut

à la sacristie des mains du général. Ils avaient tous les deux l'air

radieux. Moutier emmena sa femme, et, suivant la recommandation du

général, la mena dans la maison du Général reconnaissant, où devaient se

réunir les invités. Toute la noce suivit les mariés, le général toujours

en tête, mais cette fois menant Mme Blidot au lieu d'Elfy.

LE GÉNÉRAL.--A quand votre noce, ma petite femme?

MADAME BLIDOT.--La mienne? Oh! général, jamais! Vous pouvez: m'en

croire. J'ai eu assez de la première.

LE GÉNÉRAL.--Comme vous dites ça, ma pauvre petite femme! Vous avez

l'air d'un enterrement.

MADAME BLIDOT.--Oh! général! c'est que j'ai la mort dans l'âme!

LE GÉNÉRAL.--Un jour comme celui-ci? par exemple!

MADAME BLIDOT.--Général, vous savez que Jacques et Paul sont ma

plus chère, ma plus vive affection. Voici leur père revenu; me les

laissera-t-il? consentira-t-il jamais à s'en séparer?

LE GÉNÉRAL.--Pour dire vrai, je ne le crois pas, ma bonne amie. Mais,

que diantre! nous n'y sommes pas encore! Et puis je suis là, moi. Ayez

donc confiance dans le vieux général. Voyez la noce, le contrat, le

dîner et tout; vous étiez d'une inquiétude, d'une agitation! Eh bien,

qu'en dites-vous? Ai-je bien mené l'affaire? A-t-on manqué de quelque

chose? De même pour les enfants, je vous dis: Soyez tranquille; il

dépendra de vous de les garder toujours, avec l'autorité d'une mère..

MADAME BLIDOT..--Oh! si cela ne dépendait que de moi, ce serait fait!

--Bon! souvenez-vous de ce que vous venez de dire. Je vous le rappellerai

en temps et lieu, et vous aurez vos enfants. Nous voici arrivés; plus de

tristesse; ne songeons qu'à nous réjouir; sans oublier de boire et de

manger. Le général quitta Mme Blidot pour jeter un coup d'oeil sur le

dîner. Tout était prêt; il fut content de l'aspect général et revint

près d'Elfy pour l'avertir qu'on allait servir. La porte du fond

s'ouvrit, et un maître d'hôtel, en grande tenue parisienne, annonça:

«Le général est servi.»

Une salle immense s'offrit à la vue des convives étonnés et d'Elfy

enchantée. La cour avait été convertie en salle à manger; des tentures

rouges garnissaient tous les murs; un vitrage l'éclairait par en haut;

la table, de cinquante-deux couverts, était splendidement garnie et

ornée de cristaux, de bronzes, de candélabres, etc.

Le général donna le bras à Elfy qu'il plaça à sa droite; à sa gauche,

le curé; près d'Elfy, son mari; près du curé, le notaire. En face du

général, Mme Blidot; à sa droite, Dérigny et ses enfants; à sa gauche,

le maire et l'adjoint. Puis les autres convives se placèrent à leur

convenance.

«Potages: bisque aux écrevisses! potage à la tortue!» annonça le maître

d'hôtel.

Tout le monde voulut goûter des deux pour savoir lequel était le

meilleur; la question resta indécise. Le général goûta, approuva, et en

redemanda deux fois. On se léchait les lèvres; les gourmands regardaient

avec des yeux de convoitise ce qui restait des potages inconnus et

admirables.

«Turbot sauce crevette! saumon sauce impériale! filets de chevreuil

sauce madère!»

Le silence régnait parmi les convives; chacun mangeait, savourait;

quelques vieux pleuraient d'attendrissement de la bonté du dîner et de

la magnificence du général. Le citoyen qui connaissait si bien Paris et

ses théâtres approuvait tout haut:

«Bon! très bon! bien cuit! bonne sauce! comme chez Véry.»

«Ailes de perdreaux aux truffes!»

Mouvement général; aucun des convives n'avait de sa vie goûté ni flairé

une truffe; aussi le maître d'hôtel s'estima-t-il fort heureux de

pouvoir en fournir à toute la table; le plat se dégarnissait à toute

minute; mais il y en avait toujours de rechange grâce à la prévoyance du

général qui avait dit:

«Nous serons cinquante-deux; comptez sur cent quatre gros mangeurs, et

vous n'aurez pas de restes.»

«Volailles à la suprême!» reprit le maître d'hôtel quand les perdreaux

et les truffes eurent disparu sans laisser de traces de leur passage.

Jacques et Paul avaient mangé jusque-là sans mot dire.

A la vue des volailles ils reconnurent enfin ce qu'ils mangeaient.

«Ah! voilà enfin de la viande,» s'écria Paul.

--De la viande? reprit le général indigné; où vois-tu de la viande, mon

garçon?

JACQUES.--Voilà, général! dans ce plat. Ce sont les poulets de tante

Elfy.

LE GÉNÉRAL, indigné.--Ma bonne madame Blidot, de grâce, expliquez à ces

enfants que ce sont des poulardes du Mans, les plus fines et les plus

délicates qui se puissent manger!

ELFY, riant.--Croyez-vous, général, que mes poulets ne soient pas fins

et délicats?»

--Vos poulets! vos poulets! reprit le général contenant son indignation.

Mon enfant, mais ces bêtes que vous mangez sont des poulardes perdues de

graisse, la chair en est succulente...

ELFY.--Et mes poulets?

LE GÉNÉRAL..--Que diantre! vos poulets sont des bêtes sèches, noires,

misérables, qui ne ressemblent en rien à ces grasses et admirables

volailles.

ELFY.--Pardon, mon bon général; ce que j'en dis, c'est pour excuser les

petits, là-bas, qui ne comprennent rien au dîner splendide que vous nous

faites manger.

LE GÉNÉRAL.--Bien, mon enfant! ne perdons pas notre temps à parler, ne

troublons pas notre digestion à discuter, mangeons et buvons.

Le général en était à son dixième verre de vin; on avait déjà servi

du madère, du bordeaux-Laffite, du bourgogne, du vin du Rhin: le tout

première qualité. On commençait à s'animer, à ne plus manger avec le

même acharnement.

«Faisans rôtis! coqs de bruyère! Gélinottes!»

Un frémissement de surprise et de satisfaction parcourut la salle.

Le général regardait de l'air d'un triomphateur tous ces visages qui

exprimaient l'admiration et la reconnaissance.

Succès complet; il n'en resta que quelques os que les mauvaises dents

n'avaient pu croquer.

«Jambons de marcassin! homards en salade!»

Chacun goûta, chacun mangea, et chacun en redemanda. Le tour des légumes

arriva enfin; on était à table depuis deux heures. Les enfants de la

noce, avec Jacques et Paul en tête, eurent la permission de sortir de

table et d'aller jouer dehors; on devait les ramener pour les sucreries.

Après les asperges, les petits pois, les haricots verts, les artichauts

farcis, vinrent les crèmes fouettées, non fouettées, glacées, prises,

tournées. Puis les pâtisseries, babas, mont-blanc, saint-honoré,

talmouses, croquembouches, achevèrent le triomphe du moderne Vatel et

celui du général. Les enfants étaient revenus chercher leur part de

friandises et ils ne quittèrent la place que lorsqu'on eut bu aux santés

du général, des mariés, de Mme Blidot, avec un champagne exquis, car la

plupart des invités quittèrent la table en chancelant et furent obligés

de laisser passer l'effet du champagne dans les fauteuils où ils

dormirent jusqu'au soir.

A la fin du dîner, après les glaces de diverses espèces, les ananas, les

fruits de toutes saisons, les bonbons et autres friandises. Elfy proposa

de boire à la santé de l'artiste auteur du dîner merveilleux dont on

venait de se régaler. Le général reçut cette proposition avec une

reconnaissance sans égale. Il vit qu'Elfy savait apprécier une bonne

cuisine, et, dans sa joie, il la proclama la perle des femmes. On but

cette santé devant le héros artiste, que le général fit venir pour le

complimenter, qui se rengorgea, qui remercia et qui se retira récompensé

de ses fatigues et de ses ennuis.

La journée s'avançait; le général demanda si l'on n'aimerait pas à la

finir par un bal. On accepta avec empressement; mais où trouver un

violon?

Personne n'y avait pensé.

«Que cela ne vous inquiète pas! ne suis-je pas là, moi? Allons danser

sur le pré d'Elfy; nous trouverons bien une petite musique; il n'en faut

pas tant pour danser; le premier crincrin fera notre affaire.»

La noce se dirigea vers l'Ange-Gardien qu'on trouva décoré comme la

veille. On passa dans le jardin. Sur le pré étaient dressées deux

grandes tentes, l'une pour danser, l'autre pour manger; un buffet

entourait de trois côtés cette dernière et devait, jusqu'au lendemain,

se trouver couvert de viandes froides, de poissons, de pâtisseries, de

crèmes, de gelées; la tente de bal était ouverte d'un côté, et garnie

des trois autres de candélabres, de fleurs et de banquettes de velours

rouge à frange d'or. Au fond, sur une estrade, était un orchestre

composé de six musiciens, qui commencèrent une contredanse dès que le

général eut fait son entrée avec la mariée.

Les enfants, les jeunes, les vieux, tout le monde dansa; le général

ouvrit le bal avec Elfy, valsa avec Mme Blidot, dansa, valsa toute la

soirée, presque toute la nuit comme un vrai sous-lieutenant; il suait

à grosses gouttes, mais la gaieté générale l'avait gagné et il

accomplissait les exploits d'un jeune homme. Elfy et Moutier dansèrent à

s'exténuer; tout le monde en fit autant, en entrecoupant les danses de

visites aux buffets; on eut fort à faire pour satisfaire l'appétit des

danseurs. A dix heures, il y eut un quart d'heure de relâche pour voir

tirer un feu d'artifice qui redoubla l'admiration des invités. Jamais à

Loumigny on n'avait tiré que des pétards. Aussi le souvenir de la noce

de Moutier à l'Ange-Gardien y est-il aussi vivant qu'au lendemain de

cette fête si complète et si splendide. Mais tout a une fin, et la

fatigue fit sonner la retraite à une heure avancée de la nuit. Chacun

alla enfin se coucher, heureux, joyeux, éreinté.

Jacques et Paul dormirent le lendemain jusqu'au soir, soupèrent et se

recouchèrent encore jusqu'au lendemain. Il y eut plusieurs indigestions

à la suite de ce festin de Balthazar; l'habitué de Paris manqua en

mourir, le notaire fut pendant trois jours hors d'état de faire le

moindre acte.

Le général, qui s'était établi chez lui à l'ex-auberge de Bournier avec

Dérigny, fut un peu indisposé et courbaturé; il garda à son service un

des cuisiniers venus de Paris, en lui recommandant de se faire envoyer

des provisions de toute sorte.

L'auberge de l'ange gardien · 第 21 / 25 题