Surprise et bonheur.
Il y avait trois ans que Mme Blidot et sa soeur avaient les petits
orphelins; elles s'y attachaient chaque jour davantage, et ils
devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de
Jacques pour son frère excitait l'intérêt de tous ceux qui en étaient
témoins. Paul aimait son frère avec la même affection; tous deux étaient
tendrement attachés à Mme Blidot et à Elfy. Tous parlaient souvent avec
amitié et reconnaissance du bon M. Moutier; depuis longtemps on n'en
avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il était revenu à deux
reprises passer avec Capitaine quelques jours à l'Ange-Gardien; il avait
écrit plusieurs fois pour s'informer de ce qui s'y passait; Mme Blidot
lui avait exactement et longuement répondu, elle avait appris qu'il
quittait le pays pour s'engager; elle n'avait pas su d'autres détails.
Pendant ce silence prolongé, la campagne de Crimée avait eu lieu; elle
s'était terminée comme elle avait commencé, avec beaucoup de gloire
et de lauriers; mais des deuils innombrables furent la conséquence
nécessaire de ces immortelles victoires. Au village de l'Ange-Gardien,
plus d'une famille pleurait un fils, un frère, un ami. Quelques-uns
revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les
rendaient incapables de continuer leur service.
Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de
l'Ange-Gardien; Mme Blidot et Elfy préparaient le dîner, lorsqu'un
homme, qui s'était approché sans bruit, arrêta doucement le balai de
Paul. Celui-ci se retourna et se mit à crier:
«Jacques, au secours! on me prend mon balai.»
Jacques bondit vers son frère pour le défendre énergiquement, lorsqu'un
regard jeté sur le prétendu voleur lui fit abandonner son balai; il
se précipita dans les bras de l'homme en criant: «Maman! ma tante! M.
Moutier, notre bon M. Moutier!»
Mme Blidot et Elfy apparurent immédiatement et se trouvèrent en face de
Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour à ses
deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient à la fois et
faisaient mille questions sans donner le temps d'y répondre.
Maman! ma tante! voilà M. Moutier!
Enfin, Moutier parvint à faire comprendre pourquoi il n'avait plus donné
de ses nouvelles.
«Peu de temps après mon retour au pays, mes bonnes hôtesses, j'appris
qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu
de rencontre avec les Russes, puisque nous étions en paix avec eux;
je savais qu'ils se battaient bien, que c'étaient de braves soldats.
J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours
soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait à rejoindre
mes anciens camarades; quand la guerre fut déclarée, le repris un
engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce
jour, impossible d'écrire. Toujours en campagne, et quelle campagne!
Au débarquer à Gallipoli, un choléra qui faillit m'emporter; à peine
rétabli, des marches, des contremarches, une descente en Crimée, une
bataille à Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanité, nous nous
sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui,
selon leur habitude, se sont trouvés en retard parce que leur rosbif et
leur pouding n'étaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait
ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpé des
rochers à pic sous une grêle de balles et de mitraille; nous avons
chassé les Russes du plateau où ils s'étaient très joliment installés.
Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces
rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables,
et, après un échange de coups désespérés, ils se sont sauvés et ont
couru si vite, que plus de la moitié se sont échappés. Leur général, le
prince Mentchikoff, qui était là pour voir comme on nous culbutait de
dessus les rochers, a failli être pris. Il s'est sauvé, laissant sa
voiture, ses effets, ses papiers et tout. Après est venu le siège de
Sébastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaqué, bien
défendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rossés et
en ont tué l'impossible, comme à Balaklava. Mais nous étions accourus,
nous autres Français, et nous avons à notre tour fait une marmelade de
ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de
reproches à leur faire; mais le moyen de résister à des Français bien
commandés! Je passe sur les détails du siège, qui a été magnifique et
terrible, et j'arrive à Malakoff, un de ces combats flambants, où chaque
soldat est un héros, et où chacun a mérité la croix et un grade. Là
j'ai attrapé deux balles, une dans le bras gauche, qui est resté un peu
raide, et une à travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a
fait réformer. Aussitôt guéri, aussitôt parti, avec l'idée de faire une
reconnaissance du côté de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oublié
personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chères hôtesses.
J'étais sûr de trouver un bon accueil; j'ai pensé que je pouvais bien
venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait
si bien commander.»
Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy
rougit.
ELFY.--Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oublié mes niaiseries
d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'étais, et je ne me
permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je
n'avais que dix-sept ans.
MOUTIER.--Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai
faire des sottises, croyant bien faire. Quant à oublier, je n'ai rien
oublié de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passés chez vous
en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est resté gravé là,
ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu
m'as eu bientôt reconnu; tu n'as pas hésité une minute.
JACQUES.--Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pensé
à vous; je vous ai embrassé tous les jours dans mon coeur, et j'ai
toujours prié pour vous; car M. le curé m'a appris à prier, et moi je
l'ai appris à Paul.
MOUTIER.--Et moi aussi, mon garçon, j'ai appris à prier comme je n'avais
jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend à tout âge et
partout; c'est un bon père Parabère, un jésuite, qui m'a montré comment
on vit en bon chrétien. Un fameux jésuite, ce père Parabère! Courageux
comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charité, pieux comme
un saint, infatigable comme un Hercule.
JACQUES.--Où est-il ce bon père? Je voudrais bien le voir ou lui écrire.
MOUTIER, ému.--Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est près du bon
Dieu.
«Qu'est-ce que vous avez là?» dit Paul qui était près de Moutier et qui
jouait avec sa croix d'honneur.
MOUTIER.--C'est une croix que j'ai gagnée à Malakoff.
ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagnée
certainement.
MOUTIER:--Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en
ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme
moi.
ELFY.--Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait
quelque chose de plus que les autres.
MOUTIER.--Plus, non; mais voilà! C'est que j'ai eu la chance de
rapporter au camp un drapeau et un général.
ELFY.--Comment; un général?
MOUTIER.--Oui; un pauvre vieux général russe blessé qui ne pouvait pas
se tirer des cadavres et des débris de Malakoff. J'ai pu le sortir de là
comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapporté dans le drapeau que
j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des nôtres, une
diable de balle s'est logée dans mon bras; ce n'était rien; je pouvais
encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le
coup je suis tombé, me recommandant, moi et mon blessé, à la sainte
Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouvés; je ne sais ce qu'a dit ce
général quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix
et que j'ai été porté à l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon
affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais ça n'a pas
duré. Dieu merci. MADAME BLIDOT.--Vous êtes modeste, monsieur Moutier;
un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez à amoindrir.
PAUL.--Maman, j'ai faim; je voudrais dîner.
MOUTIER, se levant.--C'est moi qui vous ai mis en retard, qui ai mis
le désordre dans votre service. Mam'selle Elfy, me voici prêt à vous
servir; j'attends les Ordres.
ELFY.--Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur Moutier; laissez-vous
servir par nous, c'est tout ce que je vous demande; Jacques, mets vite
le couvert de ton ami. Jacques ne se le fit pas dire deux fois; en trois
minutes le couvert fut mis. Pendant ce temps, Moutier coupa du pain,
tira du cidre à la cave, versa la soupe dans la soupière et le ragoût de
viande dans un plat. On se mit à table. Jacques demanda à se mettre à
côté de M. Moutier, Paul prit sa place accoutumée près de son frère.
«Comme te voilà grandi, mon ami! dit Moutier en passant amicalement la
main sur la tête de Jacques. Et Paul! le voilà grand comme tu l'étais la
première fois que je t'ai vu.»
ELFY.--Et il est aussi sage que Jacques, ce qui n'est pas peu dire. Il
lit déjà couramment, et il commence à écrire.
MOUTIER.--Et toi, Jacques? Où en es-tu de tes études.
JACQUES.--Oh! moi, je suis plus vieux que Paul. je dois savoir plus que
lui. Je vous ferai voir mes cahiers.
MOUTIER.--Ho! ho, mes cahiers! Tu es donc bien savant?
JACQUES.--Je fais de mon mieux; le maître d'école dit que je fais bien;
je tâche toujours.
MOUTIER.--Bon garçon, va! Tu es modeste, je vois Ça...
PAUL.--Monsieur Moutier, est-ce que vous êtes toujours Soldat?
MOUTIER.--Je suis sergent, mon garçon.
ELFY.--Et vous ne nous le disiez pas! Quand avez-vous été nommé sergent?
MOUTIER.--Après Inkerman! j'ai toujours eu de la chance! Après l'Alma,
caporal, puis sergent, puis la médaille, puis la croix.
JACQUES.--Racontez-nous ce que vous avez fait pour avoir tout cela, mon
bon monsieur Moutier.
MOUTIER.--Mon Dieu, j'ai fait comme les autres; seulement à l'Alma, j'ai
eu le bonheur de sauver mon colonel blessé; je suis tombé sur un groupe
de Russes qui l'emportaient; j'ai sabré, piqué, je me suis tant démené,
que j'en ai tué, blessé; les autres sont partis tout en courant et
criant: Tchiorte! tchiorte! Ce qui veut dire: le diable! le diable!
MADAME BLIDOT.--Et puis, pour le reste?
MOUTIER.--Eh bien, après Inkerman ils m'ont nommé sergent, parce qu'ils
ont dit que j'avais fait le travail de dix et que j'ai dégagé un canon
que les Russes enclouaient, un canon anglais! Beau mérite! il ne valait
pas la douzaine de pauvres diables que j'ai tués pour le ravoir. Mais
enfin, c'est comme ça; je suis devenu sergent tout de même.
ELFY.--Et la médaille?
MOUTIER.--Vous n'oubliez rien, Mam'selle Elfy! La médaille, c'est à
Traktir, pour avoir culbuté quelques Russes dans le ruisseau au-dessous.
Nos hommes avaient perdu leur sous-lieutenant; c'est moi qui avais pris
le commandement juste au bon moment. Encore et toujours la chance!
Mais... qu'avez-vous donc, mam'selle Elfy? Vous avez les yeux pleins de
larmes. Est-ce que je vous aurais chagrinée sans le vouloir?
ELFY.--Non, mon cher monsieur Moutier; c'est votre modestie qui me
touche. Si courageux et si modeste! Ne faites pas attention, ça passera;
c'est le premier moment; La conversation ralentit un peu le dîner,
qui avançait pourtant; les enfants écoutaient avidement les récits de
Moutier. Quand on fut au café, Jacques lui demanda ce qu'était devenu le
général prisonnier.
MOUTIER.--Nous sommes venus ensemble, tous deux bien malades. Il avait
comme moi le corps traversé d'une balle et d'autres blessures encore;
c'est un brave homme qui n'a jamais voulu me quitter. Nous avons été à
l'hôpital de Marseille; il a voulu qu'on me mît auprès de lui dans une
chambre particulière, et, pour achever de nous guérir, on nous a ordonné
les eaux de Bagnoles. Nous sommes arrivés à Paris, où le général devait
séjourner; il voulait m'emmener aux eaux pour m'épargner le voyagé à
pied par étapes, mais je lui avais raconté mon histoire, et je lui ai
dit que je voulais absolument revoir mes enfants... et aussi... mes
bonnes amies... Que diantre! je peux bien vous appeler mes bonnes amies,
puisque vous soignez ces enfants et que je n'ai personne au monde que
vous qui m'aimiez, et que je n'ai eu de bonheur que chez vous, auprès
de vous, et que, si ce n'étaient les convenances et la nécessité de me
faire un avenir, je ne bougerais plus d'ici, et que je me ferais votre
serviteur, votre défenseur, tout ce que, vous voudriez.
MADAME BLIDOT, souriant.--Oh! moi d'abord, je ne vous défends pas de
nous traiter avec amitié, parce que nous vous aimons bien et que nous
sommes bien heureuses, de vous revoir! N'est-ce pas, Elfy?
ELFY.--C'est la vérité, mon cher monsieur Moutier; nous avons bien
souvent parlé de vous et désiré votre Retour.
MOUTIER.--Merci, mes bonnes amies, merci. Mais il y a quelqu'un que
j'oublie, dans ma joie de me retrouver ici. Que devient le pauvre
Torchonnet?
JACQUES.--Toujours bien malheureux, bien misérable! Depuis trois jours
je ne l'ai pas vu; peut-être est-ce parce qu'il a plus à faire. Il
est venu ces jours-ci un monsieur à l'auberge de Torchonnet, un beau
monsieur dans une belle voiture; il est reparti hier avec sa belle
voiture. Ce qui est drôle, c'est que ce monsieur n'est pas sorti une
fois de l'auberge; probablement que Torchonnet a été occupé avec lui
au-dedans.
MOUTIER:--Nous irons faire une reconnaissance de ce côté; mais il faudra
la faire habilement, à la tombée du jour, pour que l'ennemi ne nous
surprenne pas.
JACQUES.--L'aubergiste n'est pas revenu encore; il ne reste que sa
femme.
PAUL.--Et le bon Capitaine, qu'est-il devenu?
MOUTIER.--Capitaine est mort en brave, au siège de Sébastopol, la tête
emportée par un boulet, en montant une garde avec moi par vingt degrés
de froid.
JACQUES:--Pauvre Capitaine! J'espérais bien le revoir.